Dans les années 50, la critique française, et André Bazin en particulier, parlait de sur-western à propos des films de cowboys où la psychologie, voire la psychanalyse, l’emportait sur l’action pure. Une manière de séparer le divertissement, si honorable et réussi soit-il, et le film aux enjeux plus sérieux.
3h10 POUR
YUMA en est la plus belle démonstration. Delmer Daves, à qui on
doit aussi LA FLÈCHE BRISÉE (1950, avec James Stewart) ou LA
COLLINE DES POTENCES (1959, avec Gary Cooper) tenait ce film comme
son meilleur western. A Bertrand Tavernier, il déclarait :
« J’ai essayé de créer un nouveau style dans la manière de
raconter une histoire et j’y suis parvenu, du moins je le pense ».
C’est rien de le dire…
On est d’emblée frappé par la beauté
des images, dès le générique, avec cette diligence au loin dans un
immense paysage (le ciel occupe 90% de l'image !) que Delmer Daves à l'heure du Scope couleur flamboyant choisit de filmer en noir et blanc
(3h10 pourrait être un Film Noir, la nouvelle adaptée est de Elmore
Leonard, auteur de polar) et format VistaVision 1:1.85. Il nous
gratifiera plus d’une fois de superbes plans d’ensemble et mouvements de grue, comme lors de l’arrivée d’Alex Potter
dans une ville déserte.
On est subjugué par
la richesse et les trouvailles des cadres, des angles, des points de vue, une recherche stylistique qu'on retrouve chez Samuel Fuller notamment. Quand la
diligence est attaquée, regardez ce plan subjectif du conducteur,
panoramique droite gauche sur les bandits, qui finit par cadrer leur chef, Ben
Wade (Glenn Ford). Poli, affable, mais la gâchette facile, qui n’hésite pas à tuer le conducteur au premier mouvement de cil.
L'attaque et le meurtre sont vus de loin par Dan Evans, un fermier à la recherche de ses vaches. Accompagné
de ses gamins, non armé, il préfère ne pas intervenir. Wade, magnanime, lui laisse la vie
sauve, repart en ville célébrer son hold-up au saloon local. Il a même l'audace de prévenir le shérif de l'attaque qui vient d'avoir lieu, prétextant être passé par là pour conduire son troupeau !
Là
je mets sur pause parce qu’on va toucher au sublime. A-t-on déjà vu séquence pareille dans un western ? D'abord ce
travelling qui longe le bar du saloon quand Emmy, la serveuse
(merveilleuse Felicia Farr), la moue désabusée face à la dizaine de
malfrats, remplit les verres. Et comment Wade lui fait de l’oeil,
la séduit, congédie ses hommes pour rester seul avec elle. Le gars est recherché pour meurtre, c'est l'effervescence en ville, mais il choisit de briller, de séduire.
S’installe entre eux une proximité immédiate, comme si ces deux-là se cherchaient depuis des années et venaient de se trouver. Wade a du
charme, du bagout. On évoque Paris, ses robes, ses parfums (dans un
western ?!), les compliments à deux balles : « - vos yeux
sont bleus ? - non, marrons – ils n’ont pas besoin d’être
bleus... ». Emmy comprend-elle qu'elle a affaire au tueur ? Plus tard, retour au saloon, Daves ose un truc dingue pour l’époque. Emmy et
Wade reviennent de l’arrière salle, elle réajuste sa coiffure,
il vérifie son ceinturon. Gestes à peine perceptibles, mais l'allusion ne trompe personne sur ce qu'il vient de se passer derrière le rideau. Et le baiser qui suit, en très gros plan, qui rappelle celui de NOTORIOUS d'Hitchcock, est d'une rare sensualité dans ce monde de brutes.
Wade fait partie de ces anti-héros détestables qu’on aime adorer. Après s'être joué de tout le monde, il est identifié par Evans, et arrêté par le shérif. Qui conçoit un plan : un faux convoi servira à leurrer ses complices pendant qu'on planquera Wade dans une ferme, pour l’acheminer le lendemain à la gare la plus
proche, où il sera transféré au tribunal de Yuma, par le train de 3h10.
La ferme est celle de Dan
Evans, le témoin du meurtre, qui recevra 200 dollars pour servir de chaperon au meurtrier, seulement secondé par Alex Potter, brave type porté sur le goulot. L’argent
n’est pas son seul motif d’accepter – en période de sécheresse
il en a cruellement besoin – il s’agit aussi pour lui de
retrouver l’estime de ses fils, témoins de son inaction lors de
l’attaque de la diligence.
Une des figures classiques du western,
c’est le duel. A coups de flingue. Ici, ce sera un duel
psychologique. Dan Evans, fermier un peu rustre, honnête homme, face
à Dan Wade, malfrat séducteur au sourire malicieux. Le soir à la ferme, Wade
dîne à la table familiale (on lui coupe sa viande, il porte des
menottes), redouble de compliments sur la cuisine, flatte la femme
d’Evans que cela en devient gênant. Il lui sert les mêmes bobards
qu’à la serveuse du saloon. Quand ils repartent le lendemain, il
dit à Alice Evans : « J’essaierai de vous ramener votre
mari en bon état ». Un vrai gentleman.
La suite du film se situe presque
exclusivement dans un hôtel, Evans et
Wade attendent l’arrivée du train, enfermés dans une chambre à l'étage. Les plans sur les montres et les horloges rappellent le décompte de LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, (autre sur-western) la
situation est presque identique, y compris dans la difficulté de recruter du monde, la lâcheté des
habitants. Un
dispositif qui rappelle aussi RIO BRAVO, le huis-clos, l’attente,
l’unité de temps, la prison assiégée. Il n’y a que Butterfield, le propriétaire de la diligence, suant de trouille, et Alex Potter, pour garder l'hôtel.
Dans la chambre les deux
hommes se jaugent. Wade cherche la faille, saoule son geôlier de paroles, tente un coup : « Il
fallait que j’essaie… tu n’as pas tiré ». Wade exploite
les remords d’Evans, sa lâcheté, puis sa pauvre condition de
fermier, ses dettes, son incapacité à donner à sa charmante épouse
la vie qu’elle mérite. Il tente de l’acheter. Dan Evans
encaisse mais reste droit. Il oppose aux arguments de Wade
une question de principe moral, toute bête : « Tout le
monde à droit à une vie tranquille ».
Je parlais des
trouvailles de cadrages, la longue séquence à l’hôtel en
regorge, Delmer Daves découpe ses scènes au cordeau. Plusieurs fois
il filme depuis l’extérieur de la fenêtre ce qu’il se passe
dedans, cela lui donne plus d’espace, de profondeur.
Visez-moi cette merveille de plan [à 1'20" de la bande annonce], la caméra qui entre légèrement dans la piaule, redéfinissant le cadre, Wade au fond et le canon du fusil d'Evans en amorce à gauche. Car la
profondeur de champ joue à fond, on a toujours les deux hommes dans le
cadre, le fermier fébrile, doutant jusqu’à bout du bien fondé de sa
mission, le tueur amusé de la situation qu'il pense totalement maitriser, Stetson sur les yeux, allongé,
sûr d’avoir le dessus sur cet homme rustre.
C’est évidemment aussi un
duel d’acteurs. Van Heflin en fermier (celui de L’HOMME DES
VALLÉES PERDUES,) face à Glenn Ford, sans doute un
des plus sous-estimés acteurs américains (vu dans GILDA, GRAINE
DE VIOLENCE, et deux Fritz LangRÈGLEMENT DE COMPTE, DÉSIRS
HUMAINS).
Delmer Daves fait monter la tension. Il y a plusieurs plans
de coupe sur un gars avachi au rez de chaussée de l’hôtel, la tête sous un journal. Le pochetron local, on ne s'en méfie pas. Cette procession funèbre vue
depuis la fenêtre, l’enterrement de Moons, le conducteur de la
diligence. Les complices qui s’organisent, dehors ça s'agite. Alice
Evans, qui n’y pouvant plus d'attendre dans sa ferme rejoint son mari en ville. Les avertissements, on tue dans le dos, basta pour le code d'honneur. Génial plan du corps pendu dans le hall de l'hôtel, mise en garde limpide, la première chose qu'Alice Evans verra en entrant. Les minutes
s’égrainent.
Le train arrive en gare, il est temps pour Evans de
sortir avec son prisonnier, déjouer les traquenards, cerné par la
bande. Wade prévient ses hommes : « vous n’aurez qu’une
seule chance, soignez bien votre tir ».
La dernière séquence, superbe, tendue, noyée dans la vapeur de la locomotive, déjoue
tous les pronostics et renforce encore la subtilité psychologique
du film. Le thème musical de George Duning retentit une dernière
fois, ritournelle qui vous trotte dans la tête. Visuellement, Daves joue sur le contraste des grands plans d'ensemble à l'horizon infini, et d'un coup, ce plan sur Alice
Evans le visage trempé de pluie. Une pluie régénératrice, qui annonce des lendemains plus chanceux. Elle regarde ce train qui part, comme
la diligence était arrivée une heure et demi plus tôt.
3h10 POUR
YUMA fait sans doute partie des plus beaux westerns dits modernes
(comme JOHNNY GUITARE de Nicholas Ray, LE GAUCHER d’Arthur Penn ou plus tard HOMBRE de Martin
Ritt), d’une violence sèche, complexe, admirablement photographié
- contrastes tranchants et ombres allongées bien noires. Delmer Daves filmait en début et fin de journée pour bénéficier d'un soleil rasant, alors qu'on sait que l'intrigue se situe l'après midi, vers 3h10 ! Au diable la cohérence temporelle, c'est le résultat visuel qui compte, et il est ici somptueux.
Et cas peu commun,
James Mangold en a fait un remake en 2007 avec Russell Crowe et
Christian Bale, qui dans mon souvenir était tout à fait recommandable.
Pas revu depuis un moment, mais très grand film effectivement. Découvert en même temps que beaucoup d'autres que tu cites, à l'époque (fin années 60, les ciné-clubs pendant les vacances scolaires) où la télé avait d'autres missions que celle d'abrutir les foules. Glenn Ford un peu à contre-emploi: il a plutôt des rôles de brave type. Le remake est moyen, c'est un poil racoleur, même si Crowe est très bien.
Pas revu depuis un moment, mais très grand film effectivement. Découvert en même temps que beaucoup d'autres que tu cites, à l'époque (fin années 60, les ciné-clubs pendant les vacances scolaires) où la télé avait d'autres missions que celle d'abrutir les foules. Glenn Ford un peu à contre-emploi: il a plutôt des rôles de brave type. Le remake est moyen, c'est un poil racoleur, même si Crowe est très bien.
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