jeudi 2 juillet 2026

L'HOMME A HISTOIRE de Malcolm Bradbury (1972) par Benjamin


"Cette société est de ne plus engendrer que des opposants ou bien des muets".
Philippe Muray.

Howard Kirk fut d’abord un petit homme tel que la modernité en produit de plus en plus. Sans talent particulier, corseté par une timidité absurde vis-à-vis des femmes, ses études lui laissaient espérer une vie vide mais tranquille de professeur universitaire. L’homme ne se résolut pourtant pas à une telle existence, son caractère d’humble serviteur entrait en conflit avec son égo démesuré. Nous étions alors au cœur des sixties et, fleurissant dans les universités d’occident tels des champignons venimeux, les idées new age s’imposaient comme l’écho délirant de la folie engendrée par Sartre et Foucault

Le mot d’ordre de cette jeunesse fut aussi simple que clair : faire du plaisir individuel la valeur sacrée de l’occident. Pour cela, il fallait libérer les corps afin d’aliéner les esprits, faire du sexe une drogue et de la drogue une hostie permettant l’élévation de l’âme. Ce que Julius Evola nomma l’intoxication sexuelle culmina ainsi dans la fumée des joints et les hallucinations du LSD. S’il partageait le goût pour la provocation libertaire de sa génération, Howard Kirk fut d’abord gêné par une inactivité sexuelle digne du panda du zoo de Beauval. Vint finalement Barbara, sa porte d’entrée dans le monde merveilleux de la débauche sexuelle. 

Comme lui, elle affirmait un mépris hypocrite pour les possessions matérielles. Comme lui, elle ne cachait pas sa volonté de continuer ses libertinages après avoir formé un couple et fondé une famille. Elle fut incapable d’imaginer que, en considérant son conjoint comme un homme comme les autres, elle se condamnait également à n’être pour lui qu’une femme parmi d’autres. Lui ayant fait découvrir le plaisir charnel, Barbara ne put ensuite que tolérer la succession de ses conquêtes. Devenu professeur de sociologie, Howard maintenait son ego vacillant par la multiplication de ses ébats  avec des étudiantes fascinées par ses délires marxo libertariens. Entré dans la sociologie avec la ferveur d’un curé entrant dans son cloître, il fit du capital de Marx son évangile et de ses cours de grandes messes dédiées au dieu progrès.

Tout cela, Howard le fit selon lui pour le bien, il libérait les âmes de la jeunesse par le chemin de son entre cuisse. N’imaginez pourtant pas que cet homme pratiquait ses méfaits avec la discrétion d’un gourou charismatique s’isolant de la société pour cacher les turpitudes de sa secte. La hiérarchie, c’était bon pour les sociétés d’antan qu’il méprisait, celles qui écrasaient l’homme sous la chape de plomb d’une morale dépassée. Méprisant les cours magistraux autant que les valeurs traditionnelles, Howard Kirk organisait de grandes fêtes, qu’il voyait comme les points centraux de ses cours. Sa vie devint alors une perpétuelle fuite en avant, une recherche continue de l’oubli de soi, une déshumanisation par la magie noire d’un hédonisme mortifère. Si tout cela rendait notre homme heureux, si une telle débauche pouvait faire naître un quelconque bonheur, Howard ne serait qu’un joyeux dépravé sans intérêt. 

Mais, à mesure que les fêtes se succédaient, un mal être profond s’installait en lui et chez sa triste épouse. Les dialogues qu’il entretient tout au long du roman sont parsemés de réflexions psychologisantes d’une lourdeur ridicule. La psychologie, voilà le véritable opium du peuple d’Howard, celui qui lui permet d’oublier son abyssal vide intérieur et  de justifier sa veulerie. Ayant obtenu un bon poste dans une grande université, il se surprit à aimer le confort qu’il affirmait toujours mépriser. Ce poste, il l’avait obtenu au dépend d’un de ses amis, qui espérait cette promotion depuis des semaines. Qu’importe si l’ami en question tomba ensuite dans une profonde dépression, le progrès méritait bien le sacrifice de quelques innocents. 

Howard triait les hommes selon deux catégories, les fascistes à abattre et les bonnes volontés à embarquer dans sa grande lutte révolutionnaire. Pour cet homme, toute forme de devoir ou de frein mis aux désirs individuels n’étaient que des restes d’un passé honteux. Le fasciste n’était pas seulement pour lui le partisan d’une doctrine immonde, mais tout homme ne communiant pas totalement à son radicalisme libertaire.

Se voyant comme le messie de la vérité révélée aux hommes, il n’hésita pas à créer de toute pièce un scandale pour s’imposer comme le valeureux défenseur du camp du progrès. Howard Kirk fit donc courir le bruit qu’un certain professeur Mangel avait été invité à donner une conférence dans l’université où il enseignait. Sorte de version scientifique d’une théorie déjà exprimée par Zola, l’idée de cet homme affirmait que le crime avait également des origines génétiques. Ce que l’auteur de L’Assommoir supposait à travers la lignée des Macquart, Mangel voulait le démontrer scientifiquement. Admettre une telle idée, c’était aussi accepter que l’homme a une responsabilité vis-à-vis de sa descendance et qu’il n’est que le jalon d’une chaîne démarrée bien avant lui. Une telle idée allait à l’encontre du catéchisme new age, donnait à l’amour charnel un rôle plus profond que celui de simple plaisir futile. 

Bridant la multiplication des sensations promues par Howard, une telle thèse ouvrait la voie à une volonté de contrôle de ses pulsions et à une sélection sévère de son partenaire. Notre professeur avait mis en lumière son opposant idéal, ne lui restait plus qu’à criminaliser sa théorie pour faire triompher son dogme. L’histoire d’Howard Kirk est d’abord celle d’un homme qui, obsédé par son idéologie, sème autour de lui la tristesse et le malheur au nom du bien. Une tyrannie morale, ce qu'était sa vision de la sociologie, une fausse science cherchant à pousser l’humanité dans une grande fuite en avant dépravée. 

Le mépris du lecteur pour ce Staline aux petits pieds croit d’autant plus que, loin de le condamner, Malcolm Bradbury se contente de le laisser dévoiler sa veulerie à travers des dialogues souvent comiques. Porté par son sectarisme morale, son personnage ne cesse de renforcer son emprise sur des étudiants hypnotisés par son rêve cauchemardesque d’un monde où tous les désirs des hommes s’exprimeraient sans retenue. Le rire du lecteur est l’expression angoissée d’une question fondamentale : jusqu’où ce fou pourra-t-il aller ?

Je laisserais ici au dit lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la réponse à cette question, le principal intérêt d’un tel livre ne se situant pas dans son dénouement. Dans la réalité, des Howard Kirk ont proliféré dans toutes les strates de la société, serviteurs zélés de tous les dogmes de la modernité. Véritables Ramirez marxistes, ils sont toujours prêts à exhiber leur vertu et à dénoncer ceux qui oseraient penser hors de leur cadre. Lire l’homme à problème donne ainsi une idée de ce que durent ressentir les premiers lecteurs de Rabelais. Nul rire n’est plus libérateur que celui qui déchire gaiement les certitudes dogmatiques de son temps. 

Des disciples de John Lennon aux jeunes révolutionnaires aux cheveux colorés, l’angélisme belliqueux que décrit ce livre n’a cessé de se radicaliser pour cacher son ridicule. Ce ridicule Malcolm Bradbury le dévoile ici avec la gaieté contagieuse de l’enfant heureux d’avoir réussi une bonne farce.

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