vendredi 12 juin 2026

L'ABANDON de Vincent Garenq (2026) par Luc B.


Etait-ce utile de faire ce film maintenant ? Un film dossier, à teneur pédagogique, dont nos chers politiques ne sont empressés de demander qu’il soit diffusé dans toutes les écoles. Bon courage ! Va-t-on dire aux élèves ceux qui craignent d'être choqués peuvent sortir de la salle ?  

Les faits sont tristement connus, je ne vais pas y revenir, tout a été dit, expliqué, décortiqué. Le film de Vincent Garenq, qui s’est déjà inspiré par le passé de faits réels médiatisés (les affaires Krombach, Clearstream & Denis Robert) revient sur les onze derniers jours de Samuel Paty, l’enchaînement de circonstances qui ont conduit à son assassinat. Sur cet aspect, rien à redire, le scénario est tiré d’un livre-enquête de Stéphane Simon, sur des PV d’enquête, avec la collaboration de Mickaëlle Paty, la sœur du professeur d’histoire.

Tout est verrouillé, relu, vérifié. Le film est construit sur un compte à rebours, l’agression fatale, puis le retour en arrière. Je pense que les auteurs auraient pu rechercher un autre mode narratif, avec pourquoi pas différents point de vue, mais l’affaire est trop récente, trop dans les mémoires pour proposer autre chose que les faits rien que les faits. D’où la question initiale : fallait-il faire ce film, maintenant ?

Néanmoins, j’avoue que les dernières séquences oppressent la poitrine, distille angoisse et (faux) suspens. Car on connaît l’issue tragique, mais on espère qu’elle ne se réalisera pas. C’est idiot, mais c’est comme ça. Le réalisateur confronte ce qu’il se passe à l’extérieur du collège, le repérage de l’assassin (dont je n’ai pas aimé cette incarnation anonyme qui ponctue le récit), le piège tendu grâce à la complicité de certains élèves alléchés par quelques billets. Et ce qu’il se passe à l’intérieur, le personnel affolé, dépassé par les évènements, incapable d’une action coordonnée. La directrice paumée dans les directives zofficielles, des dizaines de services aux acronymes longs comme le bras, on en rirait presque.

Le film montre bien la multitude d’intervenants, policiers, référent laïcité (ça existe?), rectorat, tous bien intentionnés mais totalement hors-sol, et adeptes du pas de vague, sujet est sensible… Justement comme dans le film PAS DE VAGUE (2024) de Teddy Lussi-Modeste avec François Civil en prof lynché [lien ci-dessous]. On voit certains collègues de Paty qui se désolidarisent (de quoi ?) je n'ai pas cerné leurs motifs. Joli travelling plan large sur l’ensemble des profs en réunion, chacun argumente, et la caméra s’avance vers Paty, le cadrant seul à l’image, reflet de ce sentiment d’abandon.

Vincent Garenq a dû cogiter pour trouver la manière de montrer le meurtre. Il opte pour le off (manière de se défausser, ou par respect ?) le regard d’une gamine témoin de la scène que l’assassin bouscule (« fous l’camp toi ! »). Le point de vue off est encore adopté lorsque la directrice comprend ce qui est arrivé en entendant les sirènes des voitures de police qui convergent sur le lieu du drame. Moment réussi. 

L'épilogue est finalement la plus intéressante, qui montre l’arrestation des différents protagonistes, les premiers interrogatoires, dont celui Bachira Saidi, l’élève à l’origine du drame, qui persiste dans ses mensonges. Puis l’enquête administrative qui pointe les défaillances des services de police, la surveillance des menaces terroristes. Situations parfois ubuesques, comme lorsque Paty, visé par une plainte du père de Bachira, n’est plus autorisé à parler aux parties du dossier, donc absent à la réunion de conciliation ! Plainte rédigée ainsi : « diffusion d’images pornographiques à des mineurs », que le flic balaie d’un revers : « c’est pas moi qui ait pris la déposition, mais on n’va pas chipoter, on rectifiera plus tard »

Tous ces aspects sont plutôt bien décrits. Ou plutôt illustrés. Car il s’agit bien de cela, illustrer cette affaire ignoble. Là où ça coince, c’est que le film n’émeut pas, ou peu. On n’apprend rien de Samuel Paty, assez froid voire antipathique dans le film (Antoine Reinartz ne semble pas quoi faire du rôle) il n’est qu’une fonction, un rouage comme les autres personnages. 

Il y a les bons et les méchants. S'il y a les musulmans radicaux (le père de l'élève, le faux-imam qui relaie l'affaire) on rééquilibre avec des modérés, qui s'indignent d'une telle cabale sans fondement. Il y a l'élève délatrice, et celle à la fin qui lit l'hommage à son prof, celle qui était sortie de classe (sur invitation de Paty, et non injonction) pour ne pas être choquée par les caricatures diffusées en cours. Les profs qui se désolidarisent, ceux qui soutiennent leur collègue. Seule zone grise, la directrice très emmerdée par cette affaire dont elle se serait bien passée, mais contrainte d'en prendre la mesure. 

On sent les acteurs investis dans leur rôle, au mauvais sens du terme, comme engoncés dans un costard taillé trop court. Quelques uns s'en sortent (Emmanuelle Bercot, Jean-Michel Lahmi) mais le reste de la distribution est assez catastrophique. Je ne sais pas comment ils ont été dirigés, sur des œufs visiblement. Le père de Bachira Saidi, est une caricature ambulante. 

L’ABANDON est sûrement un film utile, dans un format grand public, tant mieux. Bien que je doute de sa vertu pédagogique. Tel que réalisé, je ne suis pas certain de son impact sur les consciences. Il ne parvient pas à rendre à l'écran le traumatisme vécu à la nouvelle de la mort de Paty (sentiment qui n'engage que moi). Un documentaire étayé, clinique, sans la représentation filtrée de la comédie, confrontant les protagonistes à leurs responsabilités aurait été sans doute plus efficace. Même réflexion à propos du Bataclan, dont le récit strictement documentaire est plus fort que les semi-fictions. Parfois, le réel ne peut se transposer à l'écran. 

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Sur le sujet, article sur le film : PAS DE VAGUE



couleur - 1h40 - scope 1:2.3 

4 commentaires:

  1. Shuffle Master12/6/26 07:43

    Je suis entièrement d'accord. Fallait-il faire un film maintenant, voire fallait-il faire un film? Sur un sujet éminemment casse-g.... La remarque vaut également pour la critique du film : je ne sais plus qui parlait de film "islamophobe" (sic), on marche sur des œufs. Pour tout ramener à moi, je suis parti à la retraite le jour même où Paty a été assassiné, je l'ai appris dans la bagnole. J'ai totalement oublié ce que je faisais le jour du 11 septembre, mais pas là. Le "référent laïcité", ni vu ni connu non plus. D'après l'enquête journalistique menée peu après avec sa sœur, on apprend - ce qui ne surprendra pas ceux qui connaissent la question - qu'il a été copieusement lâché par l'institution, principale, inspection académique...etc, sous le prétexte habituel (pas de vague). Sur une partie du fond de l'affaire, à savoir fallait-il passer les dessins? compliqué aussi.

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  2. Le film montre la scène où Paty diffuse les caricatures, on les voit donc, frontalement, à l'écran. Si on veut diffuser le film dans les collèges, on revient au problème initial qui a engendré le drame. D'où mon "bon courage" ! Fallait-il montrer (réellement) les dessins ? Dans le film, il est dit que c’était au programme, dans la documentation officielle, ce n’est pas une initiative de Paty. La thèse du film est donc que l'erreur n'est pas d'avoir montré des dessins, mais d'avoir invité ceux qui le souhaitaient à sortir dans le couloir deux minutes, ou à fermer les yeux (moins par souci religion, mais à cause des bites dessinées !). Engendrant une inégalité de traitement, une discrimination. Or, tous les élèves d'une classe doivent recevoir le même enseignement. D'où la gène de sa hiérarchie, de l'académie, rectorat etc... Je n'ai pas ressenti le film comme islamophobe, le réalisateur prend soin (maladroitement) de rééquilibrer les propos, mais comment raconter cette histoire autrement qu'en montrant la réalité de la situation : un gros connard (qui se trouve être musulman) et sa fille mytho. Tout est parti de là, et du type soi-disant représentant des imams de France, en réalité un activiste lié aux Frères Musulmans. Ca rappelle les films d’espionnage des années 50 avec les « jaunes », les chinois forcément fourbes, on hurlerait au racisme aujourd’hui. Ou les turques de « Midnight Express », dans les années 2000, les méchants terroristes des films étaient tous arabes !

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  3. "... dans les années 2000, les méchants terroristes des films étaient tous arabes !"
    Même avant (True Lies, 1994)... Dès qu'il n'y a plus eu les cocos, en fait, fallait se trouver un nouvel ennemi.
    A part ça, le cinéma ne fait plus REVER. Comme l'époque, d'ailleurs.

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