On avait remarqué avec son fabuleux AS BESTAS (2022) que Rodrigo Sorogoyen soignait ses premières séquences. Le madrilène tape encore très
fort. Si vous me faites l’amitié de me lire ici, vous savez que
je
ne suis pas friand des champs/contre champs paresseux. Sorogoyen devait le savoir (en me lisant) qui entame L’ÊTRE AIMÉ par 18 minutes de dialogue en très gros plan et champ/contre champ. Et pour me faire mentir, il donne toute la puissance dramatique à ce dispositif très académique.
Un gars, joué par Javier
Bardem qui en impose dès la première seconde, s’attable dans un
restau. Il y a ses habitudes. Une jeune femme le rejoint. Lui, c'est Esteban Martinez, un réalisateur de
films, une pointure (une
Palme, deux
Oscars), elle, c’est sa fille Emilia, qu’il
n’a pas revue depuis 13 ans. Il lui propose un rôle dans son
prochain film, Desierto,
tourné
en Espagne. Emilia en a l'étoffe, pense-il, même si elle n’a tourné selon lui que dans quelques séries
« minables ». Elle accepte, mais profite de l'occasion pour régler son contentieux avec son paternel toxique.
Pour cette séquence, Sorogoyen
a fait en sorte que ses acteurs ne se croisent pas, chacun était briefé de son côté, avait son dialogue, mais pas celui de l'autre. Dans le décor, aucun technicien, des caméras planquées. Moteur, ça tourne… pour ne couper qu’une heure et
demi plus tard. Au montage, Sorogoyen a gardé ces 18 minutes.
La séquence
fera date. Filmés en longues focales, les visages en gros plans
envahissent l’écran, nous étouffent. L’arrière plan flou frise l’abstraction. On
se concentre sur les mots, les regards, la tension habite autant les
personnages que les acteurs, visiblement. L'air est irrespirable.
Sorogoyen
joue sur la durée pour faire grandir le malaise. Et
déjà un indice : le père commande pour deux, insiste.
Père et fille n’ont pas les mêmes souvenirs du passé, cette séance de Kill Bill 2 ne laisse pas les mêmes traces chez l'un ou chez l'autre. Qui dit vrai, entre les souvenirs d'une ado frondeuse, et ceux du père encrassés par l’alcool et la dope.
L’ÊTRE AIMÉ reprend le procédé du film dans le film. On fera le parallèle avec VALEUR SENTIMENTALE (2025) de Joachim Trier qui reprend la même trame, les mêmes enjeux dramatiques. Sorogoyen jure qu’il n’en savait rien, et on le croit.
Pendant le tournage de Desierto, deux
séquences miroirs montrent comment ces deux là se
tournent autour.
Un soir, Martinez descend au bar de l’hôtel qui abrite l’équipe,
commande une eau minérale. Il est
sevré. Sa
fille est là, plus
loin, avec
l’équipe, ça boit, ça rigole, elle ne voit pas son père
l’observe. Subtil
jeu de la caméra avec
les piliers de la salle qui masquent les présences, les regards.
Plus
tard - scène magnifique - Martinez est à la cafétéria avec ses
deux mômes (du
second
mariage), un père attentif visiblement, souriant, qui offre des glaces. Il reçoit un coup de fil de son compositeur qui lui envoie une maquette de musique. Qu’il
écoute avec
les écouteurs de son téléphone : la musique nous envahit (déjà
c’est beau !)
quand arrive Emilia, suivie
de loin par la caméra. Elle remarque
son père, reste
en retrait, le découvre dans un rôle qu'elle n'a pas connu. Il y a aussi ces nuits à l'hôtel où Esteban regarde sa fille, depuis son balcon, caché dans l'obscurité.
On
se jauge, on se tourne autour, on réapprend
à se connaître si
tant est qu’ils s’étaient connus. Lors d'un plan tourné au bord de la mer, Esteban reprend la scripte : « Je me souviens de tout ». Emilia s'en souviendra aussi, plus tard... Arrivent les premiers accrocs,
les petites piques, les réflexions, quand le père remarque le penchant alcoolique de sa fille, la
met en garde. L'hôpital qui se fout de la charité. Premiers éclats de voix, en mode « Ici je suis une actrice professionnelle, pas ta fille ».

Sorogoyan va encore utiliser la durée dans une
longue séquence de tournage, d'abord amusante. Un travelling avant tout bête. Mais la
caméra tressaute, le cadreur en prend pour son grade, puis
les acteurs ont un fou rire. Martinez
sort
de sa tente de plus en plus irrité. Il
filme une tablée au déjeuner, et
reproche
aux acteurs de ne pas réellement manger. Cela devient éprouvant. Septième prise, Martinez hurle à Emilia « Prends ta cuillère, à ta bouche,
mastique, avale, une autre, mastique, avale... ». Il est évident que
ce ne
sont pas des indications de mise en scène suggérées à une actrice, mais
un père qui hurle sur une fillette capricieuse. Toute la toxicité du personnage nous éclate au visage.
Les techniciens discutent des rumeurs qui
circulaient sur Esteban, « à l’époque il était défoncé »,
sur son premier film Sirocco « son meilleur, son chef d’oeuvre ».
Dont
on voit des
images, car Esteban
en prépare la réédition en blu-ray. L’ÊTRE
AIMÉ joue sur plusieurs temporalités et formats d'image (scope, 1.85, 1.66) selon qu’on voit le
film de Sorogoyen, Desierto,
les extraits de Sirocco. Tout s'entrecroise intelligemment.
Y’a juste un truc que je n’ai pas pigé : pourquoi des plans en noir et
blanc ? Effet de style gratuit ? A un moment, c’est dans
le même plan, en mouvement, qu’on passe de la couleur au noir et blanc.Un
autre moment nous éclaire sur Esteban Martinez, qui entre dans la
chambre de Pepa, sa directrice photo. Elle abandonne le tournage,
écœurée. Voyez
comment Sorogoyen filme
ça,
sur
la durée toujours, Martinez avance
vers
Pepa, lentement, emplit
l’espace,
impose physiquement sa présence, son autorité, elle est contrainte
de reculer, acculée. Martinez a
toujours le même argument : nous sommes des professionnels, on
travaille, les états d’âme on s’en branle.
Le film alterne
les plans longs, comme ce dialogue entre Martinez et son assistante
(Marina Foïs) entre deux algecos, ce plan séquence d’Emilia qui arrive en retard sur
le
plateau avec une gueule de bois (quand
elle se lève, un panoramique la suit révélant dix
bouteilles de bières alignées sur un buffet) on
rase les murs, on regarde ses orteils, on attend l'orage, qui ne viendra pas. Ce
n’est que partie remise. Mais
Sorogoyen
joue
aussi avec une caméra épaule très
mobile, des
plans courts, hachés, il
utilise tous les outils du cinéma.
Sur la fin, on voit un
plan de Desierto,
avec
la mer en fond, le ciel azur, et des violons qui s’élèvent, qui
rappellent un
peu
ceux
de George Delerue. On pense immanquablement au
MÉPRIS de Godard, autre film sur un tournage toxique
rongé
par le drame intime d’un couple qui se déchire.
L’ÊTRE
AIMÉ est
un film qui impressionne par sa maitrise formelle et ses zones d’ombres.
Qui
doit beaucoup évidemment à la
prestation animale de Javier
Bardem, admiré,
respecté et
craint. Face
à lui, la fluette Victoria
Luengo éblouit, si belle et fragile. Car
il
fallait deux
grands
acteurs
à la hauteur de l’enjeu.
Couleur
et noir & blanc - 2h15 - format principal scope 1:2.39
Lien vers : AS BESTAS
Lien vers : VALEUR SENTIMENTALE







Damned! Si c'est aussi ch..nt que le Mépris, ça promet. Et ça en a l'air.
RépondreSupprimer- Allo, le service informatique ? On a une fonction pour supprimer les commentaires insultants ? Evidemment c'est grave, y'a un gars qui n'aime pas Le Mépris... Comment ça c'est son droit ! Alors on ne peut rien faire ?
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