Dans la continuité du travail de prospection des œuvres oubliées des années 70, et des découvertes archéologiques de cette riche décennie, après l'exhumation de "Carmen Mika and Oz" qui était un groupe japonais, on enchaîne avec "Kin Ping Meh" qui était un groupe... allemand. De Mannheim.
Un groupe qui a toujours posé problème aux bibliothécaires du rock, qui ne savaient jamais vraiment où le ranger. Hésitant à l'enfermer dans la niche (un peu fourre-tout) "Krautrock", ou bien "heavy-rock", ou simplement "progressif". L'instabilité de la formation, allant de paire avec des changements de tonalités, contribuait à cette confusion. Toutefois, on peut convenir que l'attribut "krautrock" a été parfois attribué seulement en fonction de la nationalité. En effet, rien à voir avec les Amon Düül, Nektar, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Neu!, Can et autre Tangerime Dream. À la limite, Birth Control, qui, lui aussi, souffre du même dilemme. Non, Kin Ping Meh, c'est simplement du heavy-rock 70's. Du Classic-rock, comme on dirait de nos jours. Soit juste du bon heavy-rock - sans sulfites, sans gluten, sans pesticides - qui ne s'embarrasse pas de frontières, et par là donc peut naturellement pencher vers ce qu'on pourrait considérer comme un penchant "progressif". Du moins... pour ses premières années. En effet, par la suite, cela glisse vers une forme de heavy-pop-rock - de second choix.
Kin Ping Meh se forme dans le quatrième trimestre 1969, et adopte ce patronyme - probablement sous l'impulsion de Joaquim Schäfer, guitariste, pianiste, compositeur et choriste - en référence au roman de mœurs chinois du XVIème siècle : Jin Ping Mei (1). Cette première mouture, un quintet, attend patiemment de se construire, de se mettre au point, avant de s'exposer en concert. Pendant des mois, elle s'affûte. Ainsi, dès qu'elle commence à se produire, elle gagne en réputation. Mais c'est après avoir remporté plusieurs concours mettant en compétition diverses formations sans contrats, que Polydor s'y intéresse et lui propose un contrat.
Bien soutenus par des prestations régulières, relativement abondantes pour leur statut, les premiers singles (45 tours) se vendent bien, passent en radio, et les médias relayent ces premiers modestes succès. Le second simple, "Everyday", ressemble à s'y méprendre à un bœuf entre Uriah Heep et Triangle. Avec ces bons résultats, Polydor envoie le groupe en studio et un premier album éponyme sort en 1971. Mais déjà intervient la première défection. Joachim Schäfer s'en va continuer seul sa route, en solo. Le groupe devant rentrer en studio, il est remplacé au plus vite par Willie Wagner.
Ce premier essai est enregistré assez rapidement et sort presque dans la foulée. Derrière la console, en tant qu'ingénieur, on retrouve un certain Conny Plank, qui va être l'un des producteurs allemands les plus demandés. Il se fait un nom avec le Krautrock mais aussi avec les débuts de la musique électronique, notamment avec Kraftwerk. Il va aussi travailler à plusieurs reprises pour Brian Eno et Ultravox, ainsi que sur le premier Rita Mitsouko. Plank est repris en tant qu'ingénieur pour le second album et passe à la production pour le troisième Kin Ping Meh. Ce premier jet est bien accueilli et aujourd'hui encore est considéré comme un classique du heavy-rock - ou parfois du rock-progressif - allemand. C'est effectivement un bon album ; cependant, il souffre de quelques longueurs aux résurgences psychédéliques et d'une certaine instabilité à cause de quelques morceaux fluets.
La carrière du quintet est lancée. Sa notoriété naissante lui permet d'effectuer régulièrement une partie des tournées continentales de groupes du Royaume-Uni. Parallèlement, il est sollicité pour une comédie musicale, ainsi que par la télévision pour composer et jouer le générique d'une série et la musique d'une publicité. Toujours dans l'année, il participe à la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques de 1972, pour les épreuves de voile à Kiel. Un agenda chargé, qui finit par avoir raison de certains membres. Ainsi, c'est une nouvelle mouture qui enregistre le deuxième album ; judicieusement nommé... " N° 2 ".
Ce deuxième effort présente une formation nettement plus sûre, solide et mature. L'orientation est nettement plus heavy, avec de fortes connotations hard-blues, tout en gardant quelques liens avec le progressif. Kin Ping Meh, visiblement décomplexé, déballe avec assurance un heavy-rock de qualité. Werner Stephan, le chanteur (principal) - ayant trouvé ses marques, son style, et se laissant emporter par la musique - semblerait presque méconnaissable. Tandis que les guitares, sans faire dans le gros son, dans la fuzz énervée, se sont épaissies la couenne. Une approche plus hard-blues, plausiblement dû à un nouvel arrivant à la guitare et compositeur actif : Uli Groß.
Les Teutons, audacieux, s'emparent de "Come Together" (des Beatles...) pour le traîner sans ménagement dans un marsh de heavy-blues poisseux et épais. Une version qui aurait probablement enchanté des gus tels que Leslie West, Marino, Charlton, Iommi. Déjà largement étiré sur six minutes, ces Germains n'ont aucun scrupule à l'enchaîner à une jam de guitares et basse hallucinées. Ça défouraille et part tout azimut dans une atmosphère évoquant fortement les improvisations de Mountain - même si la guitare est bien moins lourde et rageuse que celle de West. Par contre, Thosten Herzog, semble vraiment avoir écouté à la note près Felix Pappalardi.
Mais auparavant, avec "Come Down the Riverside", l'album, sous un arpège vif de gratte folk et un chant radieux, débute sous un doux soleil printanier. Mais lorsque surgissent riff et batterie surexcitée, c'est carrément une explosion de fleurs resplendissantes aux parfums enivrants. Comme si, en 1972, un petit quintet allemand avait participé, avec une adresse digne de vétérans, aux balbutiements d'un heavy-rock aux contours pop. D'un rock-FM avant les excès de productions, de synthés et de chœurs. "Don't Force Your Horse" continue sur la même tonalité, pratiquement sur le même tempo, mais en s'élançant directement sur un riff simple et carré. Étrangement, un des guitaristes impose une ritournelle à la limite de vriller les esgourdes - et casse quelque peu l'intensité du morceau. Même si, à deux reprises, une cavalcade de guitares furieuses rattrapent cet étonnant égarement.
Par contre, "Livable Ways" s'envole rejoindre des espaces plus progressifs. Un beau morceau à tiroirs qui, malgré divers changements de rythmes et d'atmosphères, ne perd jamais en intensité. Au contraire... Huit minutes intenses, où passent et s'entrechoquent Lucifer Friends, Yes, Birth Control, Jade Warrior, Spooky Tooth, Manfred Mann.
Enfin, Kin Ping Meh, dans un mélange de bougies parfumées et d'encens, voire d'herbes du maquis et de soupe aux champignons, dans une débauche d'échos et de mellotron, joue sa ballade onirique, « Day Dreams ». Une pièce qui aurait beaucoup gagné à écourter son introduction – ou même carrément à s'en passer.
Malheureusement, pour la suite et la fin de l'album, on ne sait pas trop quelle mouche a piqué le groupe, mais ça part en biberine. Le caractère Country-variétoche (sorte de country-apfelstrudel) de « Very Long Ago » est absolument incongru (les trois minutes paraissent interminables - une purge), de même que « I Wonna Be Lazy », qui se corrompe dans un ersatz de glam-bubble-gum qui ferait passer les Rubettes pour des rockers. Des ambitions commerciales qui vont doucement s'affirmer les années suivantes, et par là même, étouffer tout ce qui faisait le sel de ce quintet de Mannheim. Même si le quatrième effort, "Virtues and Sins", avec, encore une fois, une mouture remaniée, révèle quelques fort bons moments. Dont une savoureuse version du "Rich Kid Blues" de Terry Reid - sommet de l'album, évidemment. Cette dernière formation, avec l'arrivée de l'Anglais Geff Harrison, avec son timbre corrodé (proche de son homonyme Bobby Harrison), avait les moyens de prolonger honorablement sa carrière. Mais Harrison ne s'attarde pas, et après un dernier disque sorti en 1977, particulièrement insipide, sans aucun membre d'origine, Kin Ping Meh n'est plus.
Quoi qu'il en soit, indéniablement, s'il y a bien un album à retenir de cette formation allemande des plus instables, c'est bien celui avec la pochette présentant une tête de gros porc obèse : le " N° 2 ".
(1) "La prune dans le vase d'or"... tout un programme... ce roman de mœurs daté du XVIème siècle a été maintes fois dénoncé pour ses paragraphes érotiques, parfois particulièrement explicites. De plus, l'histoire nous narre les problèmes rencontrés par un riche marchand pour parvenir à combler charnellement – matériellement, il n'a aucun souci -épouse, concubine et maîtresses.
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