Un groupe qui, bien qu'éphémère, réussit à convaincre autant la presse anglaise qu'américaine. Une reconnaissance qui arrive promptement, avec deux albums, sortis avec seulement huit mois d'écart, et qui s'installent sans forcer dans les charts. Le groupe traverse même l'Atlantique, se faisant un nom au Canada et aux USA. Son guitariste, également chanteur et compositeur, est alors considéré comme parmi les meilleurs du British blues. Une carrière qui s'annonce des plus prometteuses, et puis voilà que le fondateur, éternel insatisfait, décide dans le courant de l'année 1970, quelques mois après la sortie du second album, d'aller voir ailleurs. De laisser ses compagnons de route continuer seuls. Ce n'est donc pas l'absence de succès qui motive son départ impromptu, d'autant que le second disque se vend encore mieux que le précédent. Hélas, le groupe ne survit pas à la défection de son leader et principal compositeur.
C'est que monsieur Mick Abrahams est une forte tête. Plutôt que de faire ce qui lui semblerait être des concessions, il préfère tourner les talons et claquer la porte. Ainsi, après une dispute avec Ian Anderson quant à la direction musicale de Jethro Tull, peu de temps après la sortie du premier disque, "This Was", il lâche le groupe pour suivre sa voie. Anderson avait déjà une autre vision qui diffèrait de celle de Mick qui, lui, voulait ancrer, autant que possible, le groupe dans le Blues et Jazz. C'est de cette dissension que nait Blodwyn Pig.
Rapidement, Mick recrute le bassiste Andy Pyle, avec lequel il jouait déjà auparavant, au sein du McGregor's Engine (anciennement Jensen's Moods), avant d'intégrer Jethro Tull, le batteur Ron Berg, et un troisième larron qui va faire tout le sel de ce quatuor. Le saxophoniste Jack Lancaster, qui, au besoin, dégaine sa flûte ou son violon pour explorer d'autres espaces. Jack, omniprésent, donne de l'ampleur et du relief au blues-rock d'Abrahams. Le faisant décoller pour atteindre des cimes que bien des groupes de british-blues n'ont pas le gabarit requis pour les atteindre. Grâce à Lancaster, il souffle (c'est le cas de le dire) un vent de liberté sur la musique de Blodwyn Pig, une absence de contrainte commerciale qui fait trop souvent défaut aux productions des dernières décennies - du moins sur les majors. À savoir que c'est Island Records qui signe le groupe. Label alors connu pour laisser une large autonomie à ses poulains. La même boîte qui a adopté Jethro Tull, et qui n'a probablement pas voulu lâcher un talent comme celui d'Abrahams.
Évidemment, le Blues mixé à des éléments de Jazz n'est pas nouveau. Il est même plutôt en vogue à la fin des années 60. Un an plus tôt, le Aynsley Dunbar Retaliation a déjà réalisé un excellent disque dans cette optique. Toutefois, la trompette de Victor Box, également chanteur, guitariste et claviériste, n'intervient qu'épisodiquement. Bien sûr, il y a le Keef Hartley Band, qui, lui, traîne carrément une section de cuivre (qui sera réduite à deux éléments). Sans oublier John Mayall, qui apporta tant au blues anglais, et qui, en 1967, une fois de plus, modifie le paysage musical avec l'album "Crusade" (avec Mick Taylor).
Ainsi donc, Blodwyn Pig n'est pas vraiment novateur, il prend le train en marche. Ce qui n'enlève rien à la fraîcheur et l'éclat de ce premier jet. De plus, au contraire de ses collègues, même les plus illustres, Blodwyn Pig est alors un des rares groupes à ne proposer que du matériel original. Poursuivant ainsi le développement des nouvelles voies entamées par les prédécesseurs susnommés, en plus de celles, évidemment, ouvertes par l'Electric Flag et le Paul Butterfield Band. Of course. Ce n'est pas sans raison qu'en dépit de la brièveté du groupe, "Ahead Rings Out" a maintenu à travers les décennie son aura de classique. Suffisamment pour être honoré de régulières rééditions - la première dès 1975, et la dernière en 2018 pour une version "De Luxe".
Alors qu'une large majorité de groupes de british-blues débutent alors par un disque respectueux envers les pères fondateurs - bien que parfois un peu maladroit et timide -, "It's Only Love" impressionne par son énergie et son adresse. À l'évidence, Blodwyn Pig maîtrise son art. Non seulement c'est parfaitement contrôlé, mais c'est également interprété avec une décontraction propre aux grands musiciens. Ceux aptes à jouer les yeux fermés, en toute nonchalance. Cette première pièce enlevée évoque Keef Hartley Band, d'autant qu'Abrahams possède un timbre vocal assez proche de celui de Miller Anderson. Toutefois, bien que Blodwyn Pig ne soit qu'un quatuor, il s'en dégage une puissance digne d'un orchestre plus nombreux. Une sensation probablement engendrée par Lancaster qui est capable, tout comme Roland Kirk, David Jackson et Dick Heckstall-Smith, de jouer simultanément de deux instruments à vent.
De façon assez surprenante, après cette bourrasque de rhythm'n'blues enfiévré, la troupe enchaîne avec un slow-blues dépouillé, profitant autant de la résonnance des notes que des silences. Bien que d'apparence on ne peut plus simpliste et classique, "Dear Jill" saisit, impose l'attention. Et démontre qu'avant tout, c'est l'intention et l'émotion que l'on donne qui prévaut. Et non le déferlement de notes. Une chanson qui restera l'une des préférées d'Abrahams et récupérée ensuite par Cameron Crowe pour son film "Almost Famous".
On retrouve ce brio des slow-blues avec "Up And Coming", qui nous donne envie de se relâcher, d'éteindre les lumières, de fermer les yeux, et se laisser totalement absorber par la musique. Lancaster y fait des merveilles avec une flûte brumeuse...Même le sobre country blues acoustique, "The Change Song", où Lancaster dégaine son violon, apaise et séduit. "Le temps est venu où l'homme changera. Empruntez le chemin qui apaise un esprit troublé. Je n'ai que faire des illusions et richesses illusoires, chérie. Je ne peux déplacer l'or d'un imbécile."
Sur "Sing Me A Song That I Know", la section rythmique semble avoir digéré le premier opus de Taj Mahal, cependant le jeu d'Abrahams et de Lancaster font décoller le morceau vers d'autres espaces ; quelque part entre proto-hard et blues progressif. Sur d'autres morceaux, le jazz lutte pour supplanter le Blues, ou plutôt pour le rallier à sa cause. Les plus marqués sont ceux de Jack Lancaster. Deux instrumentaux plein de swing où il a les coudées franches pour s'exprimer. Le heavy-bop "The Modern Alchemist", avec quelques improvisations jazz au saxophone soprano, et "Leave It With Me" où il lâche la bride à sa flûte, concurrençant, voire supplantant Ian Anderson...
Par ailleurs, "See My Way" - absent de certaines versions (et on se demande bien pourquoi) mais présent sur d'autres de "Getting To This", le second album (??) -, taquine le proto-hard, curieusement coupé par des velléités orientales, un poil dissonantes. De même que "Ain't Ya Comin' Home, Babe ?", avant que ça ne parte dans des improvisations où le jazz - représenté par le saxophone - lutte contre le blues - la guitare -, évoquant pour le coup une jam entre le Ten Years de "Stonehenge" (68-69) et le Chicago Transit Authority, voire le Blood, Sweat & Tears. La majorité des morceaux sont enregistrés live, ouvrant ainsi la porte à quelques semi-improvisations. Ce qui explique - ou excuse - quelques trébuchements sur cette dernière pièce.
Une fois n'est pas coutume, mais les rééditions CD ne sont enrichies de bonus suffisamment opportuns pour donner de la valeur ajoutée - à un disque qui n'en avait pas nécessairement besoin. Celle d'EMI semble la plus intéressante avec sept pièces composées de "face B de 45 tours", d'inédits et du "Backwash", interlude à la flûte. "Backwash" qui remplace "See My Way" sur d'autres versions. Toujours d'un haut niveau, cela semble néanmoins un petit cran en dessous, probablement parce que c'est dans l'ensemble plus conventionnel et que l'empreinte de Lancaster y est ténue. Sur le robuste "Summer Day", on comprend mieux l'affiliation avec Clapton et Green. Plus étrangement, "Same Old Story" évoque un Steppenwolf (celui de "At Your Birthday Party") enrichi de cuivres frénétiques. En fait, le seul morceau dont on aurait pu se passer, est l'unique reprise de la réédition, "Slow Down" de Larry Williams, qui dénote avec son orientation franchement rock'n'roll.
La presse anglaise est unanime pour saluer ce premier effort - avec des commentaires parfois carrément élogieux - qui supplante commercialement (à l'époque) le second album de Jethro Tull, "Stand Up". Une petite revanche pour Mick Abrahams, qui est alors inclus dans le cénacle des Clapton, Peter Green et Mick Taylor.
- "It's Only Love" (Mick Abrahams) – 3:23
- "Dear Jill" (Abrahams) – 5:19
- "Sing Me a Song That I Know" (Abrahams) – 3:08
- "The Modern Alchemist" (J. Lancaster) – 5:38
- "Up and Coming" (Abrahams, Lancaster, A. Pyle, R. Berg) – 5:31
- "Leave It With Me" (Lancaster) – 3:52
- "The Change Song" (Abrahams) – 3:42
- "See My Way" (Abrahams) - 5:00
- "Ain’t Ya Comin' Home, Babe ?" (Abrahams, Lancaster, Pyle) – 6:04
- Bonus tracks / EMI réédition remasterisée de 2006 :
- 10. "Sweet Caroline" (Abrahams) – 2:51
- 11. "Walk on the Water" (Abrahams) – 3:42
- 12. "Summer Day" (Abrahams, Pyle) – 3:44
- 13. "Same Old Story" (Abrahams) – 2:36
- 14. "Slow Down" (Larry Williams) – 4:20
- 15. "Meanie Mornay" (Abrahams) – 4:45
- 16. "Backwash" (Abrahams, Lancaster, Pyle, Berg) – 0:53
Quelques mois plus tard, en 1970, suit un second et tout aussi brillant album, "Getting to This", qui se vend encore mieux. Curieusement, bien que parfois considéré comme meilleur (plus rock dans l'ensemble), ce successeur n'a pas eu les mêmes faveurs en terme de réédition, et, à ce jour, n'a toujours pas eu l'honneur d'une juste remasterisation. Le groupe avait été récupéré par Chrysalide. En fait, il y a bien une remasterisation, de 2009, éditée par l'indépendant Reservoir Media, mais elle est introuvable depuis longtemps (avec "Same Old Story" remplaçant "See My Way"). Il est vrai que dès le début, c'est un album qui n'a jamais été convenablement promu. Mick Abrahams, déjà l'esprit ailleurs, plausiblement troublé par la forte présence de Jack Lancaster, décide de lâcher ses compagnons avant la fin de l'année. S'ensuit une carrière des plus erratiques. Après un groupe, Wommett, qui n'enregistra jamais rien, il enchaîne prestement avec le Mick Abrahams Band, auquel il supprimera plus tard le "band". Il continue sa carrière musicale en sortant des disques quand bon lui semble, ou plutôt lorsqu'il en a l'opportunité. À l'occasion, il remonte Blodwyn Pig, pour quelques concerts et même deux disques (en 1994 et 1996), hélas policé et dénaturé de sa saveur originelle... Ne pouvant plus vivre de sa musique, même si les premiers disques de Blodwyn se vendent encore, il doit se recentrer sur des emplois alimentaires. Néanmoins, il garde une solide fan base - reposant essentiellement sur son travail des 70's - qui lui permet encore, occasionnellement, de faire des concerts - et quelques disques introuvables sur d'obscures labels. En 2009, il fait une crise cardiaque, et en 2010, il déclare être atteint de la maladie de Ménières (infection du conduit auditif entraînant nausées, vertiges et pertes auditives). En 2015, il fait un retour discographique inattendu avec disque pépère chargé d'invités et de reprises. On y retrouve John Paul Jones, Mark Flethman, Bernie Marsden, Geoff Whitehorn, Bill Wyman, Terry Taylor, Graham Walker, son fils Alex et même Martin Barre, son remplaçant dans Jethro Tull.
Bien que composant peu, le bassiste Andy Pyle a connu une carrière plus riche se prolongeant jusqu'aux années 90. On le retrouve entres autres derrière Rod Stewart, Juicy Lucy, Savoy Brown, Alvin Lee, Gary Moore,, Wishbone Ash et Ken Hensley. En plus de divers coup sde main en studio.
De son côté, Jack Lancaster ne fait guère de vague mais reste attaché à la scène musicale anglaise. On retiendra sa collaboration à l'adaptation rock de "Pierre et le Loup" (avec Gary Moore, Brian Eno, Stéphane Grapelli, Manfredd Mann, Alvin Lee, Chris Spedding, Gary Brooker, Phil Collins, Cozy Powell, ...), le projet progressif Aviator, son album assez novateur "Skinningrove Bay" (avec Wayne Kramer, Rod Argent, Phil Collins, Gary Moore et Clive Bunker). Pendant des années, il se contente d'un travail de studio, en qualité de musicien, arrangeur et producteur. En 2015, il retrouve Mick Abrahams pour son adaptation du "Carnaval des Animaux". Jack Lancaster est décédé le 4 mai 2025.
En hommage à Michael Timothy Abrahams, né le 7 avril 1943 à Luton, et décédé le 19 décembre 2025 à l'âge de 82 ans. Mick Abrahams qui avait la capacité pour poursuivre une belle carrière - au moins dans les années soixante-dix -, qui aurait pu se placer entre Rory Gallagher et Kim Simmonds, semble avoir rapidement perdu pied après la courte - mais riche - aventure Blodwyn Pig et le premier et excellent album du Mick Abrahams Band (parfois attribué à son seul nom).
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Celui-là, je suis passé à côté à l'époque où il était encore disponible et abordable. Ce n'est plus le cas.
RépondreSupprimerHa ? Effectivement, je viens de rechercher sur diverses plateformes de ventes et il semblerait que la réédition par EMI soit devenue un objet rare... et onéreuse
SupprimerLe premier titre est une petite tuerie. Et le reste n'est pas mal non plus. Dans l'apport de cuivres, je le rapprocherais de Electric Flag, du regretté Mike Bloomfield. Et effectivement les Mayall de 72.
RépondreSupprimerJ'ai volontairement réduit les références aux groupes anglais (pour rester dans le même espace géographique), qui ont dû forcément avoir un réel impact sur Mick Abrahams - d'autant qu'arpentant déjà les scènes du royaume avant Jethro Tull et Blodwyn Pig, il a dû les croiser ou les côtoyer à maintes reprises.
SupprimerMais sinon, oui, les connexions avec Electric Flag sont bien présentes. Cependant, l'Electric, ne serait -ce que par sa configuration, sonne plus ample. Et puis Bloomfield est aussi plus bavard.
"A long time Comin' " est un autre de ces grands albums. On y trouve même le futur du Chicago Transit Authority et du Santana Blues Band. J'l'adore
Je me demandais si dans l'album il y avait une section de cuivres, comme dans Electric Flag, effectivement plus ample, d'obédience rhythm'n'blues, ou juste des over dub du sax. Pour le juger, il aurait fallu un album live. Bloomfield bavard ? Ca me rappelle cette réplique dans le film "Amadeus" : Mozart, y'a trop de notes ! Bref, c'est une époque musicale, et un genre, cette fusion rock-blues-jazz, que j'apprécie particulièrement. Je ne sais plus si c'est toi, ou Shuffle Master, au temps des chroniques chez sieur Bezos, qui avait parlé de cet album. Une révélation !
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