On n’appelle plus cela une bande dessinée, mais un roman graphique. Peu importe le flacon pourvu qu’on ait le dessin. Et l’histoire. Et dans cette bio dessinée de Joséphine Baker, on est servi. Le format est de petite taille (20 x 14 cm), souple, mais culmine à 460 pages, plus une centaine pour les annexes. Il en fallait des planches pour raconter la vie de l’artiste, tant les évènements se bousculent.
Le scénario est de Jean Louis Boquet et les dessins de Catel Muler (c’est une dame).
L’histoire commence en 1906, à Saint Louis dans le Missouri,
à la naissance de Freda Joséphine, que tout le monde appellera Tumpie, parce
que sa bouille toute ronde rappelle le personnage de Humpty Dumpty. Les parents
font du music-hall, la gamine est élevée par sa grand-mère, et réclame sans
arrêt qu’on lui raconte l’histoire de Cendrillon. Lors d’une visite au zoo,
elle singe les macaques, danse, grimace, louche, sa vocation est née.
Elle a la bougeotte, crée des spectacles avec d’autres gamins dans des caves, se produit dans la rue devant les fils d’attente des théâtres pour ramasser quelques pièces. C’est ainsi qu’elle est repérée par un directeur de théâtre qui l’inclut dans sa troupe. Saint Louis, puis Chicago, New York, Broadway, puis la Revue Nègre à Paris, 1925… Sidney Bechet est du voyage, grand francophile aussi, et ami fidèle de Baker.
Le tout Paris mondain, littéraire, politique se presse au Théâtre des Champs Elysées (et ensuite à Berlin), c’est un triomphe. C’est en France qu’elle devient célèbre (les mœurs y sont plus tolérantes à cette époque) et c’est auréolée de cette nouvelle gloire qu’elle sera accueillie à son retour aux Etats Unis. Joséphine Baker est la première femme noire à devenir une star (avant les Ella Fitzgerald et consœurs du jazz ou du blues).
Joséphine Baker ce n’est pas uniquement la danseuse nue qui se trémousse avec une ceinture de bananes. Elle chante (« J’ai deux amours, mon pays et Paris », « La Tonkiki, la tonkiki, la tonkinoise » ou l’opérette « La Créole » de Jacques Offenbach) elle joue la comédie. Très vite le cinéma s’intéresse à elle. En 1934 elle tourne « Zouzou » de Marc Allégret, avec un certain Jean Gabin, qui interprète un matelot. Lors d’une pause, un (vrai) amiral surgit et empoigne l’acteur « Eh toi ! Lâche ta négresse et remonte à bord ! ».
Je ne vais pas vous dérouler toute la carrière de
Joséphine Baker, qui s’étend sur les cinq continents. Ni la liste des ses
amants ou maîtresses… Un sacré tempérament la Tumpie ! Qui pouvait
descendre les Champs Elysées avec Chiquita en laisse, son guépard
domestique. Offert à l’origine par le parolier Henri Verna, simple gadget publicitaire, que
Baker gardera comme animal de compagnie. Elle aura aussi croisé la route de
gens comme le Corbusier, Man Ray, George Simenon, Guitry, Hemingway, Colette, Martin
Luther King, Samy Davis Jr, Fidel Castro. Ou par télé interposée, Brigitte Bardot, qui avait lancé un appel aux dons sur les ondes de l’ORTF pour aider à
sauver le domaine des Milandes, et lui avait envoyé un gros chèque.
Il y a l’épisode de la guerre. Joséphine Baker épouse la cause du général de Gaulle, qu’elle croise à Alger en 1943. Elle offre ses services à la France Libre, profitant de ses tournées et de son réseau pour porter des messages de la résistance. Nommée sous-lieutenant, elle sera décorée de la médaille de la Résistance en 1946, et de la légion d’Honneur en 1957. Autre grande figure, la jeune actrice Grace Kelly, témoin en 1951 d’un scandale dans un restaurant de newyorkais où on avait refusé de servir Baker parce qu’elle était noire.
Locataire dès 1937, puis propriétaire du château des Milandes (Dordogne) où elle logeait toute sa famille adoptée (des dizaines de gamins d’origine différentes, plus cosmopolite y’a pas) et un véritable zoo, un parc d’attractions, Baker s’est rapidement retrouvée sur la paille, escroquée par quelques promoteurs véreux. Heureusement, elle pouvait compter sur le soutien d’amis fidèles, comme l’omniprésent Jean Claude Brialy !
C’est tout cela que raconte cette bédé, à un rythme frénétique. Le dessin est en ligne claire, en noir et en blanc, comme chez Tardi. Catel parvient à dessiner une femme noire... sans encre noire ! Le trait est souple, tout en rondeurs, traduit rythme et mouvements, la danse, mais aussi la féminité du personnage.
Certaines planches ne sont pas découpées, juste de grands tableaux dans lesquels on se promène, captant les détails, qui
traduisent la frénésie des clubs. On pense aux scènes de cabarets dans les films de Chaplin, avec mille détails dans l'image.
Après la partie dessinée, il y a une chronologie détaillée de la vie de Joséphine Baker, parfois jour après jour, et ensuite des petites bios de chaque protagoniste que l'on a croisés.
Ce livre est passionnant, se lit d'un trait. A travers l'histoire de cette femme au destin incroyable on traverse un demi-siècle au cours duquel les célébrités se bousculent au portillon.
C'est bientôt Noël, donc bon, si vous manquez d’idées…
Editions Casterman
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