Quel
titre mythique ! Cette version est la deuxième sur les quatre réalisées à
ce jour, c’est vous dire la force de l’histoire qui nous est racontée. Des
histoires d’ascension et de chute (rise and fall of...), y’en a eu pas mal. BARRY LYNDON (1975) par
exemple, THE ROSE (1979), ou même THE RISE AND THE FALL OF ZIGGY STARDUST, l’album
de David Bowie, sans compter tous les polars de SCARFACE aux AFFRANCHIS. C’est évidemment un schéma dramatique largement utilisé. Mais ici, il y a un double engrenage : la
découverte d’un talent qui deviendra star, et en parallèle le déclin de celui
qui a propulsé la star en haut de l’affiche.
C’était
le sujet du film de William A. Wellman (1937) co-écrit par lui-même, immense
succès à l’époque, inspiré de la carrière de John Barrymore, acteur célèbre
détruit par l’alcoolisme. Suivront les versions de George Cukor (1954) puis de Franck
Pierson (1976) avec Barbara Streisand et Kris Kristofferson, puis de Bradley
Cooper (2018) avec Lady Gaga. On pourrait citer
aussi AASHIQUI (2013) pour une version bollywood, ou même THE ARTIST d’Hazanavicius. Clint Eastwood en avait annoncé une version avec Beyoncé, annulée pour cause de grossesse de la Queen B.
Attardons
nous sur le film de George Cukor, sans doute le plus célèbre, avec James Mason
et Judy Garland. Un scope couleur flamboyant, écran hyper large (1:2.55), une mise en
scène qui donc privilégie les plans d’ensemble, intégrant dans le cadre de
multiples personnages et éléments de décor, c’est un éblouissement de chaque
instant, à l’image de la première scène ou Norman Maine (James Mason) déboule depuis
les coulisses totalement bourré à un gala de charité, y met un souk pas
possible (les chevaux) une honte humaine sur pattes. Mais comment
contenir un acteur alors au panthéon du box-office dont on pardonne tous les
excès ?
C’est
à cette soirée que Norman Maine découvre la jeune chanteuse Esther Blodgett, qu'il retrouve dans un club avec son groupe.
Cukor filme la scène en plan séquence, une caméra très mobile, va et vient,
hésitations. La chanson qu’interprète Esther ce soir-là est chantée en entier. Car A
STAR IS BORN s’apparente aussi à la comédie musicale (livret d’Harold Arlen « Over
the rainbow » et Ira Gershwin) à tel point qu’on pense parfois que
Vincente Minnelli en est l’auteur (mari de Judy Garland),
les deux réalisateurs apportant un soin tout spécial aux cadres, aux couleurs,
aux mouvements de caméra.
L’histoire,
on la connait : Norman Maine fera d’Esther Blodgett une star. Magnifique plan de nuit ou il lui montre la ville illuminée en lui
disant « Tout est à toi ! ». Elle tombe amoureuse, il l’épouse. Mais
son alcoolisme le ronge. Plus elle devient célèbre, moins il ne travaille. Il
est ingérable sur un plateau, on le fuit comme la peste. Il faut voir cette
scène aux Oscars où Esther (rebaptisée par les Studios Vicki Lester) y décroche
une récompense, quand Norman déboule et perturbe la cérémonie en hurlant « je
veux un job ! ». Elle devra aller chercher son mari en taule, chez le
juge, promettre de veiller sur lui, quitte à sacrifier sa carrière. C’est dans
le croisement symétrique de ces deux carrières à Hollywood que le film prend
toute son ampleur.
Cukor montre l’envers du décor. Le film commence d’ailleurs
par des images d’archives donnant un aspect très documentaire. Cukor montre la mainmise des Studios sur les acteurs, réduits à du bétail.
Changement de nom, de visage, publicité, mariage supervisé par les pontes de la communication. Il y a de grands numéros musicaux, dont un qui se rapproche
de CHANTONS SOUS LA PLUIE avec une longue séquence faite de différents tableaux, décors géométriques à la Mondrian, de Chirico, récital lyrique ou cariocas.
Ou cette scène lors d’une soirée où Vicki passe de la chinoise
(abat-jour sur la tête) à l’africaine (peau de tigre), Brésil, western…
Il
y a une chose qui rend cette version de Cukor encore plus prenante. C’est Judy
Garland. Enfant star, comme Mickey Rooney avec qui elle partagera huit fois l’affiche, elle explose dans LE MAGICIEN D’OZ (1939). La machine à broyer se met en route. Pour supporter
la cadence infernale des tournages (elle joue, chante, danse) on la bourre d’amphétamines,
et comme elle n’en dort plus, elle pique du nez dans les barbituriques et les
bouteilles d’alcool. Les cures de désintox n’y feront rien, elle replonge aussi
sec. Janis Joplin, à côté, c’est Bambi. Le public doit retrouver à l’écran la
jeune et fluette Dorothy, alors que l’actrice est boulimique et se détruit un
peu plus à chaque tournage, sans cesse en retard, sans cesse remplacée,
doublée. En fait, le parcours de Norman Maine joué par James Mason, est celui
de Judy Garland, ébranlée par l’homosexualité de son mari Vincente Minnelli
(ils sont les parents de Liza Minnelli) qui ensuite fera 6 ou 7 mariages !
Avoir choisi cette actrice-là pour ce film-là est juste une idée de génie.
Avoir choisi cette actrice-là pour ce film-là est juste une idée de génie.
Norman
Maine, conscient de ce qu’il lui inflige voudra se séparer de Vicki. « Tout
ce que je touche, je le détruis » se lamente-t-il. Mais elle l’aime… Et c’est
tout le drame de la dernière séquence, sublime, la maison sur la côte, Norman
Maine filmé au crépuscule dans les reflets de la baie vitrée, fantomatique, en
peignoir blanc, comme un esprit sorti de son corps, qui demande à sa
femme de chanter depuis la fenêtre de la cuisine pour l’entendre quand il va se
baigner. Sublime. Comme la dernière réplique, où Vicki Lester face à la
profession commence son laïus en disant : « Bonsoir, je suis madame
Norman Maine ».
Le
film est long, 2h40, mais passionnant de bout en bout. Le premier montage
faisait plus de 4 heures (!) mais Cukor a dû couper sous peine de ne pas être distribué, la Warner n'avait franchement envie qu'un tel pamphlet sorte intact sur les écrans.
Même
si on connait l’histoire, même si on pense en connaitre la fin, A STAR IS BORN est une grande tragédie au sens théâtrale du terme, un
modèle de construction scénaristique, un enchantement de cinéma, un regard
acéré sur Hollywood, porté par Judy Garland et James Mason, dont vous savez - parce
que je ne cesse de le hurler au fil de mes chroniques - que je le considère
comme un des plus grands acteurs du cinéma.
La bande annonce d'origine, qualité d'image médiocre :
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