samedi 21 septembre 2019

BEETHOVEN : Sonate N°29 "Hammerklavier" opus 106 – Richard GOODE – par Claude Toon



- Tiens M'sieur Claude… Ça fait un bail que vous ne nous avez pas parlé d'une sonate de Beethoven pour piano ! Quatre d'un coup par Kempff en 2014, et là une seule…
- Oui, un album de quatre sonates bien connues car portant des sous-titres comme "Au clair de Lune". Des œuvres concises… Là, un Himalaya pianistique de 45 minutes !!
- Waouh, en effet… opus 106, une œuvre tardive a priori. Heu Beethoven entendait-il encore sa musique ?
- Mon dieu non ! 1817-1819, Ludwig n'entend quasiment plus rien… Et pourtant le voilà dans une œuvre d'une ambition folle, techniquement très difficile et magnifique…
- Premier papier consacré au pianiste Richard Goode. Pas très connu, enfin de moi…
- En effet, ce pianiste américain, l'un des plus grands interprètes de Beethoven vivants, est discret mais apprécié des mélomanes. Une vraie chance d'avoir cette vidéo…

Beethoven vers 1820
Cet article a été créé dans le blog il y a une éternité ! Comme la chronique sur Tristan et Isolde de Wagner, il a été déprogrammé de semaine en semaine, ne possédant qu'un titre, deux illustrations et… rien ! Parler de certains monuments musicaux décontenance. Pourquoi ? Mystère ! On les aime, on les connaît assez bien, mais… est-ce la peur de trahir le génie artistique par la banalité verbale qui effraie ? Un vrai sujet de Bac cette interrogation. Arrive bien à propos à mon secours Beethoven lui-même qui pressentait en travaillant deux ans avec difficulté sur sa partition que sa sonate poserait problème, tant pour son interprétation que pour sa réception par les mélomanes. Citons-le :
- "…La sonate a été écrite dans des circonstances pressantes et il est dur d'écrire pour gagner son pain, voilà où j'en suis."
- "Voilà une sonate qui donnera de la besogne aux pianistes, lorsque l'on la jouera dans cinquante ans."
Aux pianistes, on pourra ajouter et aux musicologues, surtout amateurs tel votre déblocnoteur.
Quant aux virtuoses, à chacun sa petite citation montrant l'appréhension à se confronter à une partition si imposante sans avoir la certitude de maîtriser l'endurance et l'extrême virtuosité exigées. J'aime bien celle du nonagénaire Paul Badura-Skoda, spécialiste du jeu sur piano forte et de l'esprit interprétatif authentique de l'époque classique et du début de romantisme, technique et expressivité telles qu'elles étaient requises avant l'apparition des pianos modernes "avec levier de répétition" inventés par Pleyel en 1821 :
- "La Hammerklavier est pour nous pianistes, ce que la neuvième symphonie est pour le chef d'orchestre : l'œuvre monumentale, l'œuvre culminante, ou, mieux encore, l'œuvre qui parcourt tout autant les profondeurs que les sommets. Aussi ne l'approchons-nous qu'avec respect."
Beethoven sortira-t-il des années noires de 1813 à 1816 durant lesquelles il compose peu : comme Mozart en son temps (voir la semaine passée à propos d'une symphonie de "Prague",) Vienne s'est lassée de Beethoven dont le style se radicalise. La surdité est devenue totale, la santé chaotique et les rentrées financières hasardeuses… Une période sans doute émaillée d'idées suicidaires. 1817, Beethoven veut réagir, la foi revient, plus ardente chez cet agnostique et dont le désir de composer pour l'éternité prend forme… Trois chefs d'œuvre jailliront de sa plume en deux ans : La sonate écoutée ce jour, la Missa Solemnis, et la 9ème Symphonie. On peut ajouter le groupe des trois dernières sonates de 1820-1822, plus courtes, mais tournant définitivement dos au classicisme et ne comportant que deux ou trois mouvements. La semaine passée je posais la question de la pertinence de l'écriture obligée du menuet ou du scherzo pour satisfaire une règle formelle, Beethoven y répondra radicalement dans ses trois derniers opus !
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On peut traduire avec facétie "Hammerklavier" par "piano-a-marteaux". Avec son mécanisme encore rudimentaire, le piano-forte semble sonner de manière percussive. Et Beethoven va mettre en avant cette particularité en usant de vaillance dans l'écriture de sa sonate dès l'allegro initial. La composition s'étire de 1817 à 1819. En général, les sonates du maître s'exécutent entre 20 et 25 minutes voire moins. Beethoven développe son propos sur trois quart d'heure. Le mouvement lent et ses vingt minutes prend une telle importance que le scherzo ne dure que 3 minutes et se trouve placé après l'allegro introductif, comme dans la 9ème symphonie en préparation.
Beethoven recourt à tous les modes de tonalités et de contrepoints imaginables. Un monstre testamentaire ? Justement non ! Une œuvre majestueuse et intime sans que l'une de ses 1200 mesures soit inutile…
Dans une Vienne qui goûte toujours une musique facile de Mozart première manière et méprise Schubert, le travail qui gagne en modernité de Beethoven déconcerte. Le public renâcle face à la nouveauté et pose le postulat que la surdité du compositeur explique ce style anticonformiste qui le déroute. Pourquoi pas gâteux non plus ?! Beethoven ne se fait aucune illusion quant au succès immédiat de sa sonate. (Voir sa remarque ci-dessus à ce sujet).

La discographie des 32 sonates de Beethoven est très riche, on s'en doute ; une bonne vingtaine pour être précis, sans compter les albums isolés.
Peu connu en France, quoique… le pianiste américain Richard Goode natif de New-York, âgé de 76 ans, voyage peu en Europe, se consacrant à son art et à la pédagogie. Un virtuose formé à la rude école du Curtis Institute de Philadelphie (professeurs : Rudolf Serkin et Mieczyslaw Horszowski). Goode et Beethoven ne font qu'un ! À l'écoute de sa frappe, un éditorialiste notait lors d'une confrontation des plusieurs gravures que la subtilité de son jeu et l'expressivité rappelaient une osmose entre deux autres grands interprètes de Ludwig van : Wilhelm Kempff et Alfred Brendel. Bigre, je vous gâte… Mûri comme un grand cru, le coffret d'où est issu cet enregistrement a vu le jour entre 1983 et 1993, onze années. On évoque parfois la subtilité du jeu de Clara Haskil, rien de surprenant pour ce pianiste qui remporta en 1973 le prix portant le nom de l'illustre pianiste roumaine.
Richard Goode a également enregistré de remarquables interprétations des concertos de Beethoven et de Mozart, ces derniers avec le lumineux Orpheus Chamber Orchestra dont je parle si souvent. Petite note personnelle : Richard Goode m'a enfin fait aimer les trois dernières sonates qui m'avaient toujours parues ésotériques…
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La sonate fut éditée et imprimée dans la foulée de sa rédaction. Par contre, on ne note aucune date pour une création officielle en concert de la sonate. Elle sera jouée lors des soirées entre amis ; notamment chez son ami Nikolaus Zmeskall qui, souffrant, se la faisait interpréter en boucle… Elle est dédicacée comme le dernier trio à l'archiduc Rodolphe.
L'analyse (je préfèrerais le mot guide) hebdomadaire se heurte ici à un mur, celui d'une partition démoniaque. Même l'ultime sonate de Schubert d'une durée équivalente et de 1828 me paraît moins ardue à commenter. Donc quelques réactions à chaud en se laissant porter par la fantasmagorie de l'allegro et le vent quasi mystique de l'adagio.
- Vous vous économisez M'sieur Claude ?
- Heu, disons que j'épargne mes lecteurs parmi les plus assidus et courageux…

1 – Allegro (si bémol majeur) : Beethoven aime frapper d'entrée. On pense ici au début de la 5ème symphonie et son motif légendaire : deux groupes de six accords de 7 notes ff en arpèges montant-descendant répété avec fougue deux fois. L'effet est rude voire primitif. Simple techniquement ? Aie ! Le staccato énergique et raffiné (aucunement incompatible) de Richard Goode sur ces cinq mesures nous apprend que nous partons pour un grand voyage. Aucun pathos. Si le compositeur voulait faite honneur aux marteaux vindicatifs de son instrument, c'est réussi. Le second groupe thématique qui suit est une jolie phrase articulée et contrastée, expression des émois de Beethoven. Les mots-clés pour suggérer les sentiments induits par cet allegro capricieux : lyrisme épique, affrontements périlleux entre main gauche et droite, un legato quasi inexistant dans un flot martelé. La forme sonate est totalement bousculée par des transitions qui donnent presque l'impression de passer du coq à l'âne. [5:18] Le développement s'élance dans une course diabolique et cocasse. Franchement je me demande comment on peut jouer ça sur un piano-forte ?

Nikolaus Zmeskall
2 - Scherzo, assai vivace (si bémol majeur) : [11:18] Avec ses trois petites minutes, le mini scherzo s'accorde autant de trouvailles que celui d'un quart d'heure du disert Bruckner. C'est le dernier scherzo (dérivé d'un menuet initial) que Beethoven insère dans une sonate. À propos de sa plaisante brièveté, le compositeur écrivait "Une petite maison ici, si petite qu'on ait juste de la place pour soi tout seul…". Un premier motif facétieux et sautillant rappelle la scansion du thème introductif de l'allegro. Rage vs élégie. [11:38] Beethoven ne s'oppose pas à la reprise mais la souhaite discrète, il la note p. La deuxième idée sera plus sombre. [12:01] Le trio dépeint un ciel orageux puis bascule [12:32] vers une pittoresque chorégraphie saccadée, le tout prenant fin sur une coda farfelue avec un glissandi note par note sur toute l'étendue du clavier ! [12:53] La reprise du scherzo se présente comme une caricature de la thématique initiale, la sonorité ténébreuse nous préparant à l'adagio…

3 - Adagio sostenuto. Appassionato e con molto sentimento (fa dièse mineur) : [14:00] "Passionné et avec beaucoup de sentiment" indique Beethoven sur sa partition. Tout est dit ainsi sur la vingtaine de minutes qui va suivre. Une œuvre dans l'œuvre comme j'écris parfois, une ballade sans issue déterminée où se succèdent tous les sentiments, de la résignation à la méditation. Impossible de détailler et sans aucun intérêt dans ce billet de mise en bouche. Beethoven se dépasse comme jamais au point qu'il proposa même à l'époque la possibilité de ne pas jouer cet adagio mais d'enchaîner directement le final. Richard Goode adopte un jeu d'une grande sérénité, sans tristesse ni lourdeur parfois inhérente au style germanique. La prise de son d'une exceptionnelle transparence libère les mélodies énoncées par chaque main. Deux mélodies et deux mains qui tantôt s'affrontent, tantôt monologuent pour reprendre un mot de Kempff. Cosmique…

4 – Largo – Allegro risoluto  (si bémol majeur) : [31:11] Beethoven craignait que le final n'alourdisse sa sonate alors que 25 minutes d'une musique dense et passionnée le précédaient. N'étant pas à une idée géniale près, il architecture ce morceau d'une durée équivalente à l'allegro initial en trois parties : un largo qui permet de prolonger le climat recueilli de l'adagio, un premier allegro guilleret et enfin un second noté risoluto et doublement fugué. De la béatitude à la chevauchée héroïque… Un largo assez bref et énigmatique qui s'enchaîne par un habile entrecroisement de motif lent et de trilles vers un premier allegro primesautier [31:55]. Ce mode de composition où les thèmes se mêlent et les tempos fluctuent de manière ludique est sans précédent. Pas étonnant qu'à la lecture de la partition, amis et musiciens se soient interrogés sur la santé mentale de leur maître. Cela dit le résultat annonce le piano véloce, égaillé de chausse-trappes pianistiques de Chopin ou de Liszt. [33:24] Après maintes fantaisies, la ou plutôt les deux fugues s'élancent hardiment, s’enlacent, enchaînant avec fougue les notes tenues (un staccato diabolique). Tout cela me fait penser à la verve d'un Scarlatti.  
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Cette interprétation contrastée et poétique, vivifiante, me laisse à penser que cette (Partition) échappe à la tradition allemande du legato romantique qui nous enchante dans Schubert par exemple. Plusieurs interprétations méritent une "nomination" et ne peuvent décevoir.
Richard Goode, comme tous les pianistes américains adopte un jeu franc, sec mais aucunement désincarné, certains penseront à Glenn Gould mais avec un sens du phrasé qui ne lasse jamais. Même la double fugue ne s'enlise pas dans un style mécanique.
Cette sonate réussit souvent aux pianistes non germaniques. Si Friedrich Gulda est né en Autriche, sa double casquette d'interprète classique et de jazzman est un atout pour sa gravure des 1973 disponible dans une intégrale de haute volée. Le pianiste iconoclaste adopte des tempos un peu fous, la sonate est enlevée en 37 minutes dont un scherzo de 2 minutes et un adagio de 14 (un peu vif à mon humble avis) ! Le virtuose transmet à merveille la volonté de "rebondir" d'un Beethoven sortant d'une période sombre. Une course après la vie, écrire, toujours écrire… (Brillant – 6/6)
Adeptes d'un piano clair malgré les exigences les plus corsées de la virtuosité, les artistes russes sont à leur place. En live et en 1975, Sviatoslav Richter se place souvent en tête des écoutes comparatives (exercice qui à mon sens a ses limites). Son piano devient un organisme vivant, exprimant nostalgie, ironie, épicurisme. Un monument du disque (Praga – 6+/6).
Autre russe n'aimant pas les chichis, Emil Gilels nous offre en 1983 une interprétation qui occupe tout l'espace, de l'intime à la rage. Vertigineux. Son un peu maigre (DG – 6/6).
Ces deux interprétations russes sont couplées sur (Deezer) pour les comparer ; heu, nota : Emil Gilels joue en premier, Richter en second (il aurait été bon de le préciser sur le site, il faut vraiment que je fasse tout 😂).

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