mercredi 7 mars 2018

OTIS "Eyes of the Sun" (2017), by Bruno



     Si l'on vous dit "Otis", en bon mélomane, vous pensez immédiatement à Otis Redding. Les branchés Blues, plutôt Otis Rush. Ceux pour qui toute référence musicale s'arrête à The Voice et les "grosses" radios pour "les djeuns qui sont funs", aux ascenseurs. Or, il n'en est rien de tout ça. Otis est un quintet adoubé par le Reverend Willie G en personne. Oui, par mister Billy Gibbons. Là, de suite, ça éveille la curiosité, et on tend l'oreille. Certes, certainement pas les fans de The Voice et Haine-air-gît. Autres supporters de renom, messieurs Jimmy Hall et Greg Martin, les deux lascars de The Kentucky Headhunters. Tous deux ont apporté leur soutien, et sont physiquement présents sur le premier effort d'Otis, "Tough Times (tribute to John Brim)" (1). A l'harmonica pour le premier, et à la guitare et la production pour le second. Greg Martin est également devenu l'ami et le mentor de la formation.
Pour couronner le tout, et afin de convaincre les derniers sceptiques, le présent album est produit par le producteur, guitariste et ami, de feu-Johnny Winter, Paul Nelson. (en qualité de producteur exécutif). .

     En connaissance de cause, on ne sera que partiellement surpris que ce petit quintet du Kentucky retrouve les climats moites et chaleureux de "First Album" et "Rio Grande Mud". Haaa .... pour sûr, vrai de vrai. Pour sûr. Mais pas que ... Loin de là.
Par contre, savoir que cette troupe de chevelus se réclame du Chicago Blues des années 50 de l'écurie Chess Records (en particulier Muddy Waters, Howlin' Wolf, Elmore James), la Soul des Otis Redding (vraiment ?), Ray Charles et Aretha Franklin, et des Allman Brothers Band, ZZ Top, Tom Petty, Johnny Winter et Wet Willie, justifie l'étonnement, voire la consternation, tant elle s'applique à faire revivre les échos de la bataille des Chaplin Hills (guerre de Sécession, Perryville 1862) par la force de leur orchestration. Par contre, leur revendication de leur attachement à la scène Anglaise de la fin des années 60, dont précisément les Jeff Beck Group, Cream, Led Zeppelin, Free, Who (?), et Fleetwood Mac période Peter Green, n'a rien de surprenant. Même si Otis sonne indubitablement américain. Plus déroutante est la citation des Beatles. Cependant, effectivement, l'instrumental "Relief in C" pourrait être une extrapolation de "Norwegian Wood".  Probablement dans la même direction qu'aurait empruntée Derek Trucks. De prime abord incongrue, cette pièce se révèle être une oasis, en plus d'ouvrir une porte vers une autre dimension qui pourra offrir au collectif de nouvelles perspectives, et de ne pas se laisser enfermer dans un format définitif. Et puis, il y a "Let Your Love Shine Down" qui pourrait être aussi la rencontre du quatuor de Liverpool avec Gov't Mule. Mais aussi pour cette pièce ensoleillée par une teinte Soulful, Otis Redding.
Boone Froggett

     Cependant, au milieu de tout ça, s'il y a bien une référence prégnante à relever, ce serait bien celle de Cactus. Le Blues écorché, torturé et lourd, du quatuor de Long Island qui avait un temps été la réponse outre-Atlantique au titan Anglais du Hard-blues, Led Zeppelin - du moins, c'était ce que la presse américaine espérait -. Affiliation légitimée par cette typique façon d'attaquer ce blues-rock particulièrement velu, presque overload, sur le fil du rasoir, à la limite de se crasher à chaque tournant. Cette mise en danger presque permanente qui caractérise la guitare de Jim McCarthyConnexion renforcée par la voix dBoone Froggett qui possède quelques intonations à la Rusty DaySur "Shake You", c'est à s'y méprendre. Au point d'aller vérifier dans les crédits s'il ne s'agit pas d'une reprise réarrangée, ou d'un titre oublié. Ouch !! Quelle bombe, ce morceau ! A faire fondre l'acier des IPM. Et le délectable break taquinant le latin-rock façon Fleetwood Mac ou Santana première mouture, permet de faire ressortir la brûlante effervescence de cette pièce.
Toutefois, la différence entre Cactus et Otis, est que ces derniers injectent dans leur Blues-rock terrien, une bonne dose de Soul. Un élément difficilement discernable de prime abord tant il a été digéré et fusionné.
On peut également mentionner la bande à Matt Abts et Warren Haynes, lors des moments où Gov't Mule exhale le plus fortement des parfums sudistes. Notamment, parce que, tout comme eux, Otis n'a apparemment aucun complexe à mélanger les genres, ou à agrémenter ses racines à tout ce qui est sorti des bonnes formations des années 70 ayant des racines blues évidentes. On remarque aussi que la basse, bien mixée et totalement audible, doit beaucoup au comportement du feu-Allen Woody. Voire à celle du mésestimé Mel Schacher de Grand Funk Railroad.
Steve Jewell

     Les critiques américains s'entêtent à ressortir du placard les références des Outlaws et Lynyrd Skynyrd (à croire qu'elles ont totalement oublié tout ce qui a constitué la richesse du Southern-rock). Notamment pour les duels de guitare. Pourtant, les guitares de Froggett et de Steve Jewell sont bien plus grasses, plus baveuses, que celle des desperados des deux combos pré-cités. bien peu de points communs avec les Henry Paul, Hughie Thomasson, Ed King, Steve Gaines et Allen Collins.  A moins qu'elles ne fassent référence au nouveau Lynyrd, plus Heavy, celui avec Marck Matejka et Ricky Medlocke. Mais là, toutefois, il n'y a pas l'aura relativement commerciale qui émane désormais du groupe de Gary Rossington. Tant qu'à faire, il aurait été plus judicieux de mentionner directement Blackfoot, même si ce dernier était tout de même plus virulent. Sinon, au niveau de la consistance des grattes, ça penche nettement du côté de Savoy Truffle et de Screamin' Cheetah Wheelies, voire même de Black Mountain ProphetMais, pour le premier, les Américains, plutôt chauvins, ne vont pas se risquer à mentionner un groupe Japonais pour flatter leur précieux Southern-rock. 
Même le rythme, en général, a bien moins de concordances avec le Southern-rock millésimé 70's qu'avec celui cultivé par les derniers sus-nommés.
Pour conforter leur démarche, ces gars-là ne jurent que par le matériel vintage. Gibson, Supro et Marshall de préférence, avec une petite entorse pour Fender Telecaster. Et côté basse, Fender Precision Bass, (évidemment).

     Il n'y a pas à tortiller. Dès les premiers instants, la couleur qu'affiche ces sudistes n'a aucune filiation avec celles ternes et glauques cultivées par une industrie musicale tentaculaire, glaciale et corrompue. Là c'est du chaud, de l'organique, du vivant. Les parfums d'herbe bleue, de Jim Beam, de Maker's Mark (tiens ! j'vais m'en jeter un p'tit), de tabac, et aussi de "Kentucky Moonshine", fleurissent cette musique. Une nature verte, la brise d'est rafraîchie par les Appalaches, en dépit de la copieuse intensité électrique dégagée. C'est du Heavy-blues terrien qui n'a aucune prétention commerciale.

     Les impétueux "Blind Hawg", "Lovin' Man" et "Shake You" ruent dans les brancards ; ils ressuscitent Cactus, celui des albums "One Way or Another" et "Restriction". Avec une bonne rasade de Savoy Truffle en sus dans "Shake You". C'est la revanche des Cherokees et des Shawnees qui reprennent - enfin- possession de leurs terrains de chasse spoliés. Ils défèquent sur le traité - l'infâme vilenie - de Fort Stanwix.
"Home" avec un premier mouvement si proche de ZZ-Top, que l'on vérifie les crédits en s'attendant à y retrouver les noms des "tres hombres". 
Outre le chant (quoi que), "Chasing the Sun" retrouve l'esprit faussement nonchalant, parfois à la limite de l'improvisation, de l'Humble Pie avec Peter Frampton, à laquelle se serait joint Neil Young.
Même la reprise - la seule de l'album - "Wash My Hands" (de Cowboy Joe Babcock) a perdu toute couleur Country. Hormis les paroles, elle n'a plus rien à voir avec l'originale. C'est dorénavant un Hard-boogie-blues des familles teinté de ZZ-Top.
     Mais ces quatre garçons ne savent pas seulement brandir leur Winchester et faire parler la poudre. Ils sont aussi capables de laisser s'exprimer sans retenue leur cœur. Enfin, presque, car leur ballade garde toujours quelque chose de foncièrement viril. Par exemple, l'excellent "Turn to Stone" est un Soulful bluesy devant autant à Screamin Cheetah Wheelies (avec quelques réminiscences du chant emporté de Mike Farris) qu'à l'Allman Brothers Band. Sans oublier les "Let Your Love Shine Down", "Relief in C" et "Chasing the Sun", déjà énumérés.

     Otis risque bien de faire de sacrés vagues dans le milieu du Southern-rock, exposant les groupes des états limitrophes à la douche. Ce quatuor risque de faire du bruit.
Particulièrement recommandé pour tous les fondus de Cactus, Savoy TruffleBlack Mountain Prophet, Incredible Hog, Dans une moindre mesure, ceux des ZZ-Top, Screamin Cheetah Wheelies et Gov't Mule.


1Change3:57
2Blind Hawg3:14
3Eyes Of The Sun5:38
4Home4:43
5Shake You6:25
6Turn To Stone6:31
7Washed My Hands (in Muddy Waters)     ("Cowboy Joe" Babcock)5:47
8Lovin' Man3:38
9Relief In C3:50
10Chasing The Sun6:01
11Let Your Love Shine Down7:40


(1) John Brim était un bluesman originaire de Kentucky. Émigré en 1947 à Chicago, il enregistre dès les années 50 pour Chess Records. Peu connu, il se produisait pourtant encore au début du siècle, et son dernier disque est sorti en 2000. En parallèlement, pour assurer ses revenus, il tenait un magasin de disques (en plus d'un pressing). Il décède le 1er octobre 2003, dans l'ambulance. Il est l'auteur de "Ice Cream Man" repris par Van Halen.


 
🎶 
A rapprocher de (liens/clic) :   "Cactus" (1970)  ;  "Rufus Huff" (2009) ; Incredible Hog "Volume 1(1973)

2 commentaires:

  1. En faisant une recherche Google sur Savoy Truffle (bêtement je me suis dit est-ce la même musique que Savoy Brown !), je suis tombé sur un excellent article, d'un certain Bruno, œuvrant pour le "Déblocnot'" en septembre 2010... Ca nous rajeunit pas...

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    1. Tu me flattes, Luc ... mais évoquer cette date ... m'enfin ! Déjà ! Je n'en reviens pas.

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