mercredi 28 février 2018

Eddie "The Chief" CLEARWATER "Reservation Blues" (2000), by Bruno





     Eddy « The Chief » Clearwater, né Edward Harrington à Macon, Mississippi, le 10 janvier 1935, est un guitariste chanteur (occasionnellement pianiste), qui fit partie des représentants du West Side Sound de Chicago, avec ses amis (également instructeurs), Magic Sam et Otis Rush. Comme ce dernier, il est gaucher et joue avec les cordes inversées, d'où certaines similitudes.

     Mais ce qui le différencie de ses congénères, c'est son éclectisme. En effet, il a un registre très large. De sa génération, il doit être celui qui possède la palette la plus riche (avec Clarence "Gatemouth" Brown). Il est capable de passer du pur Chicago-Blues au Rock'n'Roll sans sourciller. D'un style estampillé Chuck Berry - dont il est fan - ou encore Little Richards, Fats Domino, à du Blues référencé Muddy Waters, il passe du Gospel à la Soul, avec une aisance déconcertante. 
 A la fin des années 50, il jouera même, fait exceptionnel, dans des clubs de Country (réservés aux blancs). Il accompagna les « Blind boys of Alabama », et pour exemple, l'album « Rock 'n' Roll City» - avec le groupe Mexicain de Surf-rock, Los Straitjackets - est totalement axé sur le Rhythm'n'Blues et le Rockabilly. Un artiste rare capable donc de maîtriser, toujours avec sincérité et feeling, tous ces genres. 

     Son initiation à la musique débute par le Gospel et le Blues qu'il lui était donné d'écouter dans les états où il passa son enfance : le Mississippi où il est né, puis l'Alabama où sa famille déménagea en 1948 (précisément à Birmingham). Ses premières influences marquantes sont Louis Jordan et Sister Rosetta Tharpe (tous deux originaires de l'Arkansas, ils devaient également se produire dans les états limitrophes). Moins courant pour un jeune afro-américain, la musique d'Hank William le séduit également. 
Épris de musique, il apprend la guitare. Totalement autodidacte, sans personne pour le guider. Gaucher, il endosse naturellement la guitare à l'envers et dompte ainsi l'instrument sans en inverser les cordes. Tout comme Otis Rush et Albert King. Peut-être avait-il eu l'occasion de voir ce dernier qui avait débuté sa carrière en Arkansas.
Très vite, il accompagne des groupes de Gospel dont les fameux « Blind boys of Alabama ».

     Comme un grand nombre de ses congénères en quête de travail mieux rémunéré, espérant un monde meilleur, plus équitable et accueillant, rassemblant ses maigres économies, il part pour Chicago en 1950. Il y rejoint Houston H. Harrington, un oncle prédicateur qui s'occupe d'un modeste label indépendant : Atomic-H Records. Sur lequel ont enregistré Sunnyland Slim et J.T. Brown
Il alterne entre un emploi de plongeur dans un restaurant et l'activité de musicien pour divers groupes de Gospel, jouant dans les églises du coin. 
Evidemment, il ne tarde pas à découvrir la scène émergente du Chicago Blues. Et, grâce à son oncle, il rencontre les jeunes étoiles locales montantes. Dont Magic Sam qui devient son ami et instructeur. 
   Désormais affublé du nom de scène de Guitar Eddy, partant à l'assaut des clubs de la Windy City (du "West Side" et du "South Side"), il se lie d'amitié avec Earl Hooker et Sunnyland Slim.

     C'est dans cette formidable effervescence musicale qui animait les nuits de Chicago qu'il découvre Chuck Berry et Muddy Waters. Deux artistes primordiaux dans son apprentissage. Doué, il ne tarde pas à les imiter. A tel point qu'on peut le considérer comme l'un des meilleurs interprètes de ces deux géants. C'en est parfois confondant. Evidemment, son nom d'artiste est un clin d’œil poussé à celui de McKilley Morganfield.
En ce qui concerne Chuck Berry, on peut subodorer que sa connaissance de la Country lui a permis de comprendre et d'assimiler l'essence même de son Rock'n'Roll. Parfois, on parlera de lui comme du meilleur et du plus crédible imitateur de Chuck Berry. Malheureusement, bien qu'élogieux, cela s'avérera aussi réducteur pour tous ceux qui ne prendront jamais la peine d'écouter ses disques, persuadés qu'il ne s'agit que d'un talentueux imitateur.

   Dans le courant de l'année 1957, il s'émancipe et monte son propre groupe. Polyvalent, il parvient à mener de front deux carrières : l'une dédiée logiquement au Blues, et au Rock'n'Roll, et une seconde à la Country (l'impact d'Hank William). Plus surprenant, des clubs habituellement réservés à un public blanc lui ouvrent leurs portes afin qu'il s'y produise. Un exploit pour l'époque.


     En 1958, il enregistre ses premiers 45 tours sur le label de son oncle, et prend pour la première fois le nom de Clear Waters que lui aurait attribué Jump Jackson, son manager et batteur.
 Sa maîtrise de la guitare lui permet de faire office, occasionnellement, de musicien de session.   
     Son immersion dans le West Side de Chicago ne tarde pas à laisser des traces, avec pour conséquence la répercussion de l'aspect dramatique et déchirant des Blues des Buddy Guy et Otis Rush sur sa musique.

     C'est cette polyvalence, et forcément une certaine réputation scénique qui ne se dément pas, qui lui permettent de se maintenir dans le milieu musical, de ne jamais quitter la scène pendant près de trente ans. Cela, en dépit un sérieux dénuement en matière de disques. Alors que bien d'autres subissent une traversée du désert, qui aura raison d'une partie d'entre eux, notamment dans les années 70, sa richesse musicale et son large répertoire le maintiennent à flot. Cependant, paradoxalement, outre quelques 45 tours épars, et malgré même des déplacements en Europe (dont une première en compagnie de Buddy Guy et Junior Wells) et un passage remarqué à la BBC, il lui faut attendre l'année 1979 pour enfin enregistrer un premier 33 tours.
C'est un label européen qui lui donne l'opportunité de réaliser un premier disque, "Black Night". Et puisqu'il est déjà si bon sur scène, le label ne s'embarrasse pas de l'investissement et du temps à passer en studio, se contentant simplement de capter une de ses prestations scéniques.
     A l'écoute de ses opus, on remarque que ses compositions font toujours preuve d'une indéniable qualité d'écriture. Bien qu'excellent guitariste, il ne se perd jamais dans d'interminables soli vaniteux, préférant une réelle concision. Plutôt que d'en faire des tonnes, il préfère laisser s'exprimer les musiciens qui l'accompagnent.
    

     Ce que confirme cette galette, où l'on tombe tantôt sur un saxophone (superbe solo sur le velouté « Reservation Blues »), tantôt sur un harmonica avec ici une belle intervention de son cousin Carey Bell sur "Find Yourself" (qui intervient sur plusieurs de ses albums), le piano de Matt McCabe (Roomful of Blues, Duke Robillard, Anson Funderburgh, Sugar Ray Norcia), ou encore l'infatigable et désormais incontournable Duke Robillard sur trois titres (dont la magnifique introduction de « Reservation Blues »). Ce dernier co-produit l'album avec Clearwater. Et comme à son habitude lorsqu'il apporte sa contribution à une figure du Blues, il se montre discret et respectueux. Ainsi, c'est à peine si l'on remarque sa présence (outre l'introduction de "Reservation Blues"). Il se fond dans le décor, se contentant de la guitare rythmique, d'un solo sur la splendide version de "Winds Of Change", et sur "Blues Cruise" (après avoir d'abord laissé s'exprimer le maître de cérémonie) et quelques chorus sur le swamp-blues "Walls of Hate" (avec un petit air de Howlin' Wolf).
Le chant d'Eddie est à l'avenant. Mesuré, et rien pour l'esbroufe. Ce qui ne l'empêche pas pourtant d'être un « showman » reconnu. Il n'a d'ailleurs aucunement besoin de forcer le trait pour qu'on lui reconnaisse ce talent. Il possède cette voix naturellement profonde, qui devient rocailleuse dès qu'il hausse le ton.

     Comme le nom du présent album l'indique, « The Chief » délaisse sa versatilité pour se consacrer à un pur Chicago Blues, faisant principalement référence à son âge d'or et ses icônes. Pratiquement comme si l'on transposait la scène les années 50's - 60's de Chicago à notre époque pour lui faire profiter de la technologie de l'enregistrement digital, en prenant soin de ne pas perdre en présence, en vitalité, en chaleur. En essayant de garder  le grain emblématique du son des studio Chess. C'est un peu comme si Clearwater s'érigeait comme la mémoire - légitime - de cette riche période. 

On retrouve donc un Clearwater avec un jeu de guitare et une façon de chanter qui sont à la croisée du style dramatique de Magic Sam et d'Otis Rush, et du côté âpre et rural de Muddy Waters et de Chester Burnett, ainsi que du Blues élaboré d'Earl Hooker, voire, en filigrane, d'Hubert Sumlin (probablement plus pour l'utilisation de la réverbération ou du vibrato des amplis Fender).  "Everything to Gain" s'aventure même sur le terrain de prédilection des Fabulous Thunderbirds et de Kim Wilson, laissant ces derniers sur le carreau.
Une petite entorse à cette ambiance Chicago-blues avec le « Sweet little Rock and Roller » de Chuck Berry. Sans doute pour rappeler que ce pionner du Rock'n'Roll fit lui-aussi parti de la scène de Chicago (en plus d'être un session-man de l'écurie Chess), et que, comme lui, il maîtrisait plusieurs styles de musique (le Rhythm'n'Blues, le Blues, la Country, le Calypso).

Un des meilleurs albums du « Chief », dans une discographie qui ne comporte aucun déchet. Et en hommage et en rappel de cette belle réussite, en 2002, il ouvrira un club de blues qu'il baptisera : « Eddy Clearwater - Reservation Blues ».
  1. Winds of Change  (K. Leipziger - R.Fleming) ............... 4:54
  2. I Wouldn't Lay my Guitar Down ............................... 4:26
  3. Find Yourself ....................................................  5:34
  4. Rservation Blues ................................................  6:14
  5. Walls of Hate .................................................... 3:56
  6. Running Alone  (E. Harrington - R. Greeman)............... 7:40
  7. Blues Cruise  ....................................................  6:01
  8. Susie Q   (D. Hawkins - S. Lewis) ............................. 2:56
  9. Easy in my Style  ................................................ 3:53
  10. Everything to Gain  ............................................. 5:03
  11. Sweet Little Rock and Roller   (C. Berry)  ................... 4:04


P.S. : Son surnom provient de sa coiffe de chef indien qu'il aborde parfois sur scène, pour le spectacle, et en mémoire de sa grand-mère Cherokee.

🎶♩♭

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire