mercredi 6 décembre 2017

The TESKEY BROTHERS "Half Mile Harvest" (janvier 2017), by Bruno



       Il y a fort à parier que ce quatuor restera malheureusement confiné dans son pays d'origine. Encore une fois, un groupe qui n'aura pas droit aux honneurs privilégiés d'une médiatisation parce que sa musique ne correspond aucunement à ce que les diktats commerciaux et les gardiens du bon goût en vogue imposent aux masses. Ce qui serait regrettable, car il y a là bas, dans la lointaine Australie, un chanteur qui réveille les fantômes d' O.V. Wright et de Percy Sledge. Si l'on a souvent entendu l'affiliation (surtout avec le second), généralement galvaudée, au mieux à peine exagérée, cette fois-ci, tout porte à croire que c'est la bonne. Pour s'en convaincre, rien de plus simple. Il suffit juste d'écouter les premières minutes de cet album intemporel.
Certes, les musiciens cultivent un doux son purement analogique issu des années 60 qui ne fait que renforcer cette sensation des plus agréables.

       Le premier morceau, "Pain and Misery", également le premier single, nous immerge intégralement dans la source qui a donné vie à la Soul des Otis Redding et Sam Cooke. Entre autres. Le clip, lui aussi, annonce la couleur : le quatuor a fui le brouhaha assourdissant, déprimant et annihilant toute pensée. Il s'est mis à l'abri des turpitudes des villes en se retirant au milieu d'une luxuriante verdure. Un lieu qui semble encore épargnée de la folie des hommes. Le calme et la beauté du site semblent les inciter à se modérer et à faire oeuvre d'introspection. Pas d'effusions, de bruyants dérapages, de hurlements pour tenter d'expurger la sombre nuisance urbaine .... Ils enregistrent seuls, en direct, sans l'intervention d'un élément extérieur qui pourrait les induire en erreur, ou plutôt les faire dévier du droit chemin. De celui qu'ils se sont tracé. Même pas la présence discrète d'un ingénieur du son. Dans un souci de respect et d'authenticité, ils enregistrent sur un antique A800 MK III de Studer (1) (qu'ils exposent fièrement, comme un trésor, un gage de qualité) dans un modeste chalet en bois. La question ne se pose même pas : dès que l'on voit le décor, on est certain qu'il jaillira de ce studio improvisé une musique authentique, et plutôt roots. Du folk, du Blues, de la Soul ; voire, au plus du Classic-rock tel qu'il était conçu dans les 70's lorsqu'il prenait naissance dans un cottage isolé (Bron-Y-Aur), dans un manoir (The Hermitage) ou dans un hôtel (Territet). 

       Les frères Teskey, ce sont Sam et Josh. Le premier guitariste (lead) et choriste, le second, chanteur, guitariste rythmique et harmoniciste. Tout deux ont été pris de passion lorsque, adolescents, ils ont découvert la Soul et le Blues grâce à la collection de disques de leurs parents. Épris de cette musique, ils ont cherché à la comprendre et à l'assimiler, puis à l'interpréter. En 2008, ils forment un groupe avec Brendon Love à la basse et Liam Gough à la batterie, et partent faire revivre une musique millésimée, principalement d'essence américaine (c'est-à-dire sans réminiscence de British-blues), dans les moindres lieux de Melbourne et des environs. C'est un long et fastidieux parcours qui va leur permettre de s'améliorer et de s’affûter. Oui, il existe encore des personnes assez audacieuses pour croire que l'on doit d'abord apprendre à jouer devant un public avant d'enregistrer quoi que ce soit.

       En 2012, ils réalisent un premier disque de sept pièces où, sur une Soul éphèbe, manquant encore un peu de profondeur, plane l'ombre d'un Reggae 70's. Intéressant, mais pas suffisamment pour se démarquer. Il y a de la matière mais on sent que le collectif s'est un peu perdu en chemin, ou qu'il n'a pas encore vu la lumière ("I see the light ! I see the light !" ; "Do you seeee the light ?" ; "Yes ! Yes ! I've seen the light !"). A l'image de la couverture de leur disque où ils sont entassés dans une vétuste coccinelle chargée à bloc, ils semblent effectivement perdus au milieu de nulle part.
Cependant, lorsqu'en septembre 2016, débarque un petit Ep de quatre chansons, The Teskey Brothers est transfiguré. Leur maturité et leur maîtrise éclatent au grand jour. Le chant est désormais plus profond, plus écorché. Sur le Blues-rock "Rat in the Kitchen" on y retrouve beaucoup d'un jeune Gregg Allman. Et la guitare lead de Sam a trouvé ses marques. Dorénavant plus rugueuse, bien qu'étant une Stratocaster, elle semble se faire l'écho de B.B. King, probablement même plus proche du Freddie King en mode slow-blues ; tel que ce dernier les jouait à l'aube des années 60 (notamment sur son premier 33 tours : "Freddy King Sings"). Sur cet Ep, "Pain and Misery", se trouve un "Sweet Sixteen" ; une pièce intense et tout en retenue, sans effets, sans pathos, en droite ligne de la version originale de B.B. de 1960. Seul luxe accordé, un harmonica à la fois plaintif et vigoureux. Si Josh ne possède pas le coffre de B.B., il compense par une profondeur et une douce rugosité qui lui confèrent une incontestable crédibilité.

       Se sentant enfin prêts, rassérénés par l'accueil de leur excellent Ep, et forts de leur Studer A800 MK II, ils ne tardent pas à partir s'isoler dans leur dense forêt. Là, en totale autarcie, en toute quiétude, hors d'atteinte d'un management et/ou d'un d'un producteur qui les aurait incités à policer leur musique, aurait essayé de les intégrer à quelques formats préétablis pour correspondre à des marchés ciblés, ou encore, comme on le constate trop souvent, obligés à interpréter deux ou trois morceaux propices à la radio et aux clips - corrompus d'effets synthétiques - ils posent sur bandes leurs chansons. 
Le résultat est la confirmation de tous les espoirs qu'a suscité le précédent Ep, en suivant le même chemin. Et d'où surgissent les mêmes références. A ce sujet, la reprise de Billy Myles, "I Love a Woman", se réfère d'ailleurs bien plus à la version de Freddie King (compilée sur "Let's a Hide Away and Dance Away" de 1961) qu'à l'originale. Tout comme "Love Her With a Feeling" qui a bien plus de points communs avec la version du géant Texan (également de 1961) qu'avec celle de son créateur Tampa Red

     On pourrait croire que tout est joué à l'économie, car l'ensemble baigne dans une atmosphère reposante, légèrement indolente, entre le slow et le mid-tempo. Ce serait presque anachronique dans une société actuelle où tout doit aller vite, où l'on ne sait plus prendre son temps. Une agitation perpétuelle qui a pour conséquence de ne s'attarder sur rien, de ne plus savoir prendre conscience des choses et de les apprécier. Avec "Half Mile Harvest", justement, c'est une musique qui aspire à une certaine quiétude, une certaine sérénité. Qui n'a aucune appétence pour un débit de notes et/ou de multiples couches d'orchestration. Il suffit de jouer les bonnes notes et d'en apprécier simplement leurs saveurs, leurs vibrations. Les silences, les respirations en étant alors logiquement une partie intégrante et fondamentale.
Evidemment, c'est un exercice - si l'on peut l'appeler ainsi - difficile, car il ne laisse pas de place à l'à-peu-près, à l'erreur. 

La qualité du timbre, du grain, des instruments et des voix ont également une importance capitale dans cette ambiance dépouillée, sans décorum sonique, vide de toute aide extérieure à l'exception de quelques rares et bien timides instruments à vent. Ce n'est apparemment pas un obstacle. Le quatuor a trouvé un sain équilibre entre voix profonde et rocailleuse, très proche de celles des grands chanteurs de Soul des années 60, et tonalité des instruments. Pourtant, la troupe semble n'employer que le minimum syndical. Stratocaster, Gibson 335 et L6-S (2), Jazzbass, petits amplis Fender et Aguilar. Même pas sûr qu'il y ait des pédales d'effets (en concert oui, mais sur ce disque ...) ; ou sinon un booster ou une bien légère overdrive, quoique Sam Teskey semble n'avoir besoin de rien d'autre que du sélecteur et du potentiomètre de volume de sa Strato pour nuancer la coloration.

     C'est un magnifique disque hors du temps, sur lequel le marketing n'a eu aucune prise. Une galette organique et boisée. Ça respire la nostalgie d'une époque plus insouciante, pas encore stressée par la violence d'une surexposition de médias. Ce disque est un miracle qui réchauffe le cœur et l'âme. Cependant, plutôt qu'une nostalgie quelconque, ce serait plutôt et simplement la résurgence d'une musique dépourvue de toutes corruptions commerciales. 
Et ce n'est pas là l'effet de la surprise, aussi agréable soit-elle, puisque la galette arrivée des antipodes, tourne ponctuellement depuis déjà plusieurs mois, toujours avec autant de fraîcheur et d'intense bonheur.
Certain mettront en avant qu'il n'y a là rien de nouveau, mais lorsque c'est fait avec autant de classe, de talent et de sincérité, on apprécie à sa juste valeur et on remercie le ciel (amen  🙏) qu'il y ait encore des gens capables de jouer de la bonne musique sans être assistés par une armada de techniciens.

     The Teskey Brothers a été honoré, le 22 novembre dernier, à Melbourne, d'un Music Victoria Awards (3) pour le meilleur disque de la catégorie "Funk, Soul, Rhythm'n'Blues ou Gospel" et d'un second pour le Meilleur groupe émergeant.

The Teskey Brothers
Josh Teskey - Lead vocals, rhythm guitar, harmonica 
Sam Teskey - Lead guitar, backing vocals 
Brendon Love - Bass, backing vocals, percussion, guitar 
Liam Gough - Drums, percussion 

Produced by Brendon Love and Sam Teskey 
Recorded and mixed by Sam Teskey @ Half Mile Harvest studios
Additional musicians: 
NATHANIEL SAMETZ - Trombone 
REUBEN LEWIS - Trumpet 
special guests: 
The Scrims, Harmony Byrne, Raphaella Phelan - footstomps, claps and backing vocals on "Til' the sky turns black
Danny Ross - clicks on "hard feeling
Tom Pearse - backing vocals on "Louisa
Sam Lawrence - organ on "Louisa" and "Honeymoon" and backing vocals 
on "Hard feeling


(1) Un bel engin faisant office d'enregistreur sur bandes magnétiques et de table de mixage. Construit dans les années 80 (1984 ?), il se négocie aujourd'hui pour l'équivalent de plusieurs milliers d'€uros (plus de 8 000 €uros). Plus tard, l'entreprise Suisse de Will Studer subira une mutation et changera de nom pour Revox.
(2) Un modèle Gibson rare des années 70. Même si elle a été utilisée par quelques grands noms de la guitare Rock, elle a été peu fabriquée. La forme s'approche fortement de la Les Paul mais est moins gracieuse, et l'essence du corps et du manche est l'érable.
(3) Créée il y a douze ans, le Music Victoria est une organisation indépendante, à but non lucratif, œuvrant pour le développement et la pérennisation de la musique. Son implication s'étend jusqu'aux infrastructures, l'accessibilité et l'enseignement musical (avec l'A.I.M.). Son rayon d'action se porte avant tout sur l'état de Victoria (plus forte densité démographie d'Australie avec Melbourne comme capitale), mais peut s'élever à un niveau national.


 
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