vendredi 8 décembre 2017

LE CERCLE ROUGE de Jean Pierre Melville (1970) par Luc B.



Si un grand film se reconnait aux images qui vous restent imprimées sur la rétine 15 ou 20 ans après, alors assurément LE CERCLE ROUGE est un grand film. Je cite, en vrac… Yves Montand qui pose son fusil sur un trépied, assure sa visée, et d’un coup, choisit de tirer à l’épaule. Le même qui monte au quatrième étage d’un immeuble cossu, se déchausse, pour redescendre sans bruit au premier. Le même encore en plein crise de délirium tremens, avec des bestioles dégueulasses qui sortent d’un placard (ça, c’est carrément traumatisant). Delon qui s’arrête en voiture dans un champ plein de boue. Bourvil qui s'agenouille, vise, et tire sur un fugitif... 

LE CERCLE ROUGE est sans doute le film le plus populaire de Jean Pierre Melville. Le casting y fait beaucoup. Il a toujours tourné avec des stars, Belmondo, Ventura, Signoret, Deneuve… Ici une belle brochette : Delon, Montand, Périer, André Bourvil (son prénom inscrit au générique pour la seule fois), et l’italien Volonte. Tout le monde a joué le jeu, pas de bataille d'égo, une parfaite entente, même si ça s'est fritté un peu avec Gian Maria Volonte, très à gauche politiquement - au contraire du réalisateur - venu du théâtre shakespearien et peu sensible à l'art minimaliste de Melville. Populaire aussi parce que c’est un polar moins austère que LE SAMOURAÏ, moins radical qu'UN FLIC, bref, son film le plus évident dans son intrigue comme dans son récit.

Deux histoires qui vont n’en faire qu’une. Vogel (Gian Maria Volonte, revenu de chez Sergio Leone) est un truand qui échappe au flic chargé de l’escorter vers Paris, en train. Le commissaire Mattei (Bourvil à contre-emploi) se lance à sa recherche. Corey (Alain Delon qui fait du Delon mieux que personne) est un  truand qui sort de taule, à qui un maton propose le casse d’une bijouterie de la place Vendôme. Vogel, Corey, auxquels s’associera Jansen (Yves Montand) un ex-flic alcoolo, mettent au point et exécutent le casse. Mattei, qui court après son prisonnier, pêchera finalement trois poissons…

C’est limpide, et c’est ce qui fait la force du film. Melville est au cinéma ce qu’Hergé est à la bande dessinée. De la ligne claire. Bon, il y a tout de même des éléments perturbateurs, comme Rico, l’ex-complice vindicatif - Corey lui a piqué son fric et flingué ses gars - et Santi, propriétaire d’une boite de nuit (François Périer, impeccable), à qui Mattei mettra la pression pour loger Vogel. 

Le film s’ouvre sur une citation : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ». Et Melville de s’y atteler, à réunir ses personnages, assembler par le hasard. Car c’est parce que Vogel se planque dans le seul coffre ouvert d’une série de voitures garées sur un parking de restau, que les itinéraires distincts se croisent enfin. 

La tragédie se met en place par les actions des personnages. Les mauvaises actions… Ce qui sous-tend le film, sont les propos sentencieux tenus par le chef de Mattei, répétant à l’envi que les hommes sont coupables, ils naissent innocents, mais ça ne dure pas. Tous. C’est Rico, qui envoie ses sbires aux trousses de Corey, et contraint le recéleur (Paul Crochet) de ne pas conclure l’affaire. C’est le maton qui trahit. C’est Mattei qui use de coups tordus pour contraindre Santi. C’est le fils de Santi qui se révèlera effectivement coupable. Comme dit Vogel à Corey, en validant le plan du casse : « avec ton maton, et moi avec mon flic (Jansen), on est bien ! ». Tous les personnages truandent : gangsters, flics, maton, receleur… même la gonzesse de Corey, qui passe dans le pieu de Rico.

Tiens, puisqu’on en parle… un exemple de mise en scène. Corey débarque chez Rico, en pleine nuit. Il était couché avec une femme, qui ne se montre pas, mais écoute à la porte (reconnait-elle la voix de Delon ?). Qui est-elle ? Ce n’est que plusieurs séquences plus tard, dans un appartement poussiéreux, celui de Corey avant la taule, qu’on voit un cadre photo, avec la même fille. Bingo ! Rien n’est dit, juste montré. Et on pige tout.

La mise en scène de Melville est descriptive, montre les choses, posément. Cette scène avec Delon, dans un champ boueux, et Volonte qui sort du coffre. Tellement simple, et admirable ! Comme un Jacques Becker dans LE TROU, un Robert Bresson, il s’attache aux gestes, aux accessoires, aux codes. Toujours filmer au près de l'os, dégraisser, à la limite de l'abstrait. L'épure : ce plan  vertical sur la table de billard, qui épouse parfaitement le cadre de l'image... Imaginez le même scénario entre les mains de Frédéric Schoendoerffer ou Olivier Marchal... J'en ris d'avance.

Il y a très peu de dialogues chez Melville, et dans LE CERCLE ROUGE le premier mot est prononcé au bout de 7 minutes, le hold-up central est entièrement silencieux pendant 25 minutes ! Quand Mattei regarde les bandes vidéo du casse pensant y trouver un indice, il dit : « On ne les entend pas beaucoup »... Quand Bourvil reconnait Montand à la fin, il lâche juste un « Toi ? » lapidaire. Les pleurnicheries ce sera pour plus tard. Peu de bruit de fonds (les coups de feu n’en claquent que mieux !), peu d’agitation, peu de monde. Avez-vous remarquez qu’il n’y a jamais personne dans les rues que filme Melville ?! Ses films sont comme un plateau de théâtre désert ou presque, où on suit les déplacements des personnages vers leur fin inexorable. Les ressorts ne sont pas psychologiques (que sait-on d’eux ? ah si : Mattei aime les chats…) ils sont juste le reflet de leurs fonctions : le cambrioleur cambriole, le flic les attrape.

Beaucoup de scènes célèbres dans ce film, la cavale de Vogel à travers la campagne poursuivi par les chiens policier, le dézingage des mecs à Rico en forêt, le hold-up minutieusement préparé, filmé quasiment en temps réel, les scènes chez Jansen, la fabrication des munitions (on retrouvera ça dans POLICE PYTHON de Corneau, avec… Montand), et bien sûr le dernier acte. Le film impose son rythme, lent, et pourtant on ne s’ennuie pas. La mécanique se met en place, les cartes sont distribuées, cela en devient même fascinant de voir avec quel économie d’images (mais bien choisies !), de son, de mouvement, Melville parvient à passionner le spectateur.

Souligné par la musique à la fois mélancolique et crépusculaire d'Eric Demarsan (et Michel Legrand), avec sa distribution quatre étoiles, sa photographie glaciale qui fige encore plus les personnages, LE CERCLE ROUGE n’est pas un grand film. C’est un très grand film ! Contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas le dernier film de Bourvil, qui tourna ensuite le très dispensable MUR DE L’ATLANTIQUE. Mais l’acteur est décédé un mois après la sortie du CERCLE ROUGE.
LE CERCLE ROUGE de Jean Pierre Melville (1970)
couleur  -  2h20  -  format 1:1.85  


7 commentaires:

  1. Vu au moins 20 fois. Pour moi, la scène la plus marquante, c'est celle dans l'espèce de restauroute sous la neige dans lequel Delon s'arrête pour déjeuner pendant que Volonte cherche à ouvrir les coffres des voitures. Je serais bien incapable de dire pourquoi. Un (bon) psychanalyste peut-être. S'agissant de Melville, c'était quand même un sale con, et ses citations sont controuvées. Je ne sais pas si tu l'as fait, mais tu devrais écouter l'émission de Mauvais genres (France culture ) qui lui est consacrée.

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  2. Pas écouté l'émission, mais j'ai le bouquin d'Antoine de Baecque (qui avait commis un "Truffaut" et un "Godard"). Un sale con ? Je ne sais pas... un type pas ordinaire, c'est sûr. Je juge le bonhomme sur les films qu'il a réalisés. Delon qui prend son repas dans le restauroute : oui, encore une scène à détacher du film. Concernant ses citations, d'après certaines sources, elles seraient totalement inventées ! Si c'est le cas, je dis : chapeau !

    France Culture... Ca veut dire pod-cast ou je ne sais quoi ? J'ai même pu trouver celles sur Springsteen cet été , c'est te dire...

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  3. Podcast, oui. S'agissant de Melville, Ventura ne lui adressait pas la parole sur le tournage de L'Armée des ombres, Belmondo s'était également brouillé avec lui à propos du traitement infligé à vanel dans l'Aîné des Ferchaux, certains épisodes de sa vie sont, au mieux, fantasmés...etc. Plus sa fascination pour le milieu, comme Delon d'ailleurs, mais pour un milieu fantasmé lui aussi. Melville pour moi, c'est un styliste. Sur le fond, il n'y a pas grand-chose.

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    1. Tout à fait d'accord, le fond chez Melville, y'en a pas ! C'est pour ça que ses films sont merveilleux ! Ventura s'était fâché sur "Le deuxième souffle", parce que (je crois) Melville lui avait fait refaire certaines scènes physiques trop de fois. Ventura trouvait ça too much, et soupçonnait Melville de la faire exprès. Ils ne se sont pas parlés sur le tournage de "L'armée des ombres", passant par des intermédiaires (Tavernier raconte ça dans son documentaire). Même s'ils étaient à deux mètres l'un de l'autre, mMlville disait : "vous demanderez à monsieur Ventura d'entrer sur la droite, et poser son manteau sur la patère". Et Ventura faisait répondre : "vous demanderez à monsieur Melville si je dois aussi retirer mon chapeau"... Ambiance. M'enfin... un sacré film, encore.

      Delon aimait Melville parce que le Samouraï avait été un immense succès au box office, et le Cercle Rouge encore plus...

      J'ai entendu Melville dire : je n'aime pas les gangsters, je n'ai aucune admiration pour eux, se sont des brutes, des lâches. Mais pour raconter des histoires au cinéma, le faire avec des gangsters, des Films Noirs, c'est souvent un biais plus intéressant.

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  4. Gotlib avait caricaturé le film, je crois dans Pilote, mais il l'avait appelé "Le rectangle vert"...
    Et le flic c'était pas Bourvil mais De Funes.
    Ah c'était l'bon temps ( du rock'n roll, hin-hin-hin...)

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  5. Exact, ça s'appelle "Avant-première", et c'est à la fin du tome 3 de la R.A.B.

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  6. Effectivement un grand classique. "Deuxième Souffle" de Melville est très bon aussi, je l'ai découvert il y a peu sur Arte. Et ils ont aussi repassé un de mes films préférés : "Le Corbeau" de Clouzot.

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