mercredi 28 juin 2017

Selwyn BIRCHWOOD "Pick Your Poison" (2017), by Bruno



     Selwyn Birchwood, un nom à retenir. Un gars qui pour beaucoup sortirait de nulle part, mais qui pourtant, en seulement deux albums vient de donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Deux albums de grande qualité à se procurer d'urgence pour les retardataires.


     Selwyn Birchwood est né le 9 mars 1985, en Floride, à Orlando. A 13 ans, il se met à la guitare et joue la musique qu'il entend à la radio : du Rock et de la Pop. Probablement un bon apprentissage, mais très vite la simplicité des morceaux qu'il aborde finit par le lasser. Au point qu'il songe sérieusement à arrêter la guitare. Jusqu'au jour où il découvre Jimi Hendrix. Émerveillement... Et consternation... Cette musique est bien éloignée des formats calibrés de la musique diffusée, ou de celle qu'il joue. Elle semble étrangère à ce monde (en fait, au sien), elle vient d'un autre univers. Passé le choc, il cherche à savoir s'il y a une source à cette dimension polychrome. Cette recherche induit une nouvelle découverte : le Blues. Celui de Howlin' Wolf, de Freddie King, d'Albert King, d'Elmore James, de Muddy Waters, de Buddy Guy, d'Albert Collins, de B.B. King. C'est un enchantement et surtout une révélation. C'est ça, c'est bien ça qui résonnait au fond de son âme sans qu'il sache que cela existe bien. Et lorsqu'à 18 ans, il assiste à un concert de Buddy Guy, il n'y a plus d'hésitation. C'est ce qu'il voudrait faire.

L'année suivante, un ami lui présente Sonny Rhodes. Rencontre capitale. Rhodes qui trouve que le jeune homme joue plutôt bien de la guitare, l'invite à l'accompagner sur scène. L'expérience est renouvelée pour quelques tournées, aux USA et au Canada. Une belle aubaine pour Selwyn qui découvre qu'il n'est pas un cas à part, un freak ou un misfit de la musique. La densité du public qui assiste aux concerts le rassure. Le Blues n'est pas mort. Jusqu'alors, il se sentait bien seul dans son établissement scolaire où tout le monde, ou du moins ses connaissances, n'écoutait que ce qui passait à la radio … (bêêêê ...)
Sans abandonner ses études (par sécurité), pendant quatre années, il accompagne Sonny Rhodes en tournée, découvrant ainsi les particularités de la vie en tournée. Son mentor l'initie à la slide et l'incite aussi à s'émanciper. A ne pas hésiter à suivre sa propre voie.

     Autre rencontre décisive : Joe Louis Walker. Grand amateur de sa musique, de tous les styles qu'il a abordés, dorénavant à la tête de son propre groupe, Selwyn a l'opportunité d'ouvrir pour lui lors de son passage en Floride. Ils sympathisent et restent en contact.
Joe Louis Walker ne tarde pas à parler de Selwyn en termes élogieux à Bruce Iglauer, le patron et fondateur du mythique label Alligator (1). Lui conseillant de le rencontrer et de lui faire faire un disque.
Sous la pression des rappels de Joe Louis, Iglauer finit par lui donner sa chance. Il l'avait aussi vu aux International Blues Challenge de 2012 et de 2013. Cette dernière saison, il faisait parti du jury qui avait élu Birchwood vainqueur (2). Ce qui, forcément, a considérablement pesé dans la balance.
Après deux disques auto-produits, aujourd'hui perdus dans la nature, Selwyn peut enfin réaliser un album dans de bonnes conditions. Et c'est payant. « Don't Call No Ambulance » est certainement l'un des meilleurs disques de Blues de 2014. Il est récompensé à juste titre d'un Blues Music Award en 2015, dans la catégorie "meilleur album / nouvel artiste", et d'un Blues Blast Rising Star Award.
Regi Oliver & Selwyn

     On y découvre un Blues qui paraît sortir du West Side de Chicago, mais on y décèle aussi des réminiscences de Texas Blues (Freddie King et Albert Collins en tête, et Sonny Rhodes, évidemment), du Funk et du Jazz de New-Orleans. 
Et lorsque Selwyn fait gémir sa lap-steel, on sent l'influence du gospel, plus précisément celui de la branche Sacred Steel popularisé par Robert Randolph et les Campbell Brothers.

La sonorité générale est âpre, rugueuse, portée et exacerbée par le timbre de voix de Selwyn qui paraît avoir été meurtri par un séjour prolongé dans la Vallée de la Mort. A moins qu'une consommation immodérée du bourbon en soit responsable … ce qui expliquerait justement le titre du disque suivant. Il confesse justement avoir eu de sérieux problèmes avec la boisson ; mais ce serait du passé.
Du 100% Blues qui, par on ne sait quel miracle, se démarque totalement des stéréotypes inhérents au genre. C'est d'ailleurs un but avoué : Ne pas sonner comme le même vieux truc (« Same Old Song » …) tout en restant ancré dans le Blues. Apporter quelque chose de nouveau sans se couper de son feeling, de son effervescence particulière. De ce qu'il apporte comme émotion.

     Autre singularité : le saxophone baryton. En lieu et place du saxophone, de l'harmonica, ou même de claviers, Selwyn a inclus cet instrument comme partie intégrante et indissociable de sa bande. Un instrument qui donne du corps et du relief. C'est nettement plus charnu qu'un saxophone ténor ou alto. 
A l'origine une idée du principal intéressé, Regi Oliver, qui n'officiait alors qu'en intermittent au saxophone. Selwyn, enthousiasmé, l'embauche à plein temps. Il abandonne même la pensée d'un clavier pour étoffer son groupe. Evidemment, en bonne intelligence, Oliver ressort au besoin un bon saxophone alto ou ténor.
Regi Oliver qui, comme son collègue le bassiste Huff Wright, jouait auparavant pour Lucky Peterson.

Gibson ES335 et  Wah-Wah Dunlop Buddy Guy


     La dernière et présente livraison, « Pick Your Poison », suit le même état d'esprit. La sincérité avant tout. Pas de musiciens de studio, pas d'invité, pas de reprise. Et, à l'exception de quelques overdubs de guitare, un enregistrement live. Et ainsi, pas de mauvaise surprise lorsque l'on découvre le groupe sur scène. 
Cet album va encore plus loin en ouvrant plus grand encore les vannes aux divers ingrédients Rock et Jazz. Ce qui n'est certes pas un cas isolé, loin de là, mais ce sont surtout des éléments dont la structure n'est pas courante. D'autant plus dans un genre qui a tendance à être conservateur. Il en est de même du format de ses Blues. 
Une tendance qui semble d'ailleurs en développement, même si elle ne date pas d'hier. A ce titre, déjà dans les années 90, certains disques de Lucky Peterson œuvraient d'ailleurs en ce sens, avant qu'il ne préfère reprendre un chemin plus classique. Lorsque l'on parle ici de Jazz, ce n'est pas vraiment comparable à celui qu'incorporaient T-Bone Walker ou Clarence "Gatemouth" Brown, notamment à cause de la rugosité déployée. A la limite, on pourrait trouver quelques similitudes avec le British-blues lorsqu'il cherchait à fusionner Blues et Rock, voire le Heavy-rock naissant, et le Jazz.

     Afin de ne pas induire les puristes en erreur, l'album débute par des notes virevoltantes de flûte traversière ; avec cet instrument et la guitare qui évolue dans un idiome entre Country-blues rubigineux et Blues-rock poussiéreux, « Trial by Fire » prendrait alors presque des allures de Heavy-Blues-psyché (sans le côté foutraque). D'entrée de jeu, Selwyn abat ses cartes : son Blues est singulier et ne se soucie guère des formats et des canons du genre.
Relativement dans la même branche, « Guilty Pleasures » débute comme un vieux Country-blues, marqué et oppressé par la vie, mais, après quelques hésitations, opte pour un Blues plus juteux, bien qu'âcre et amer, suintant la slide rouillée d'un George Thorogood.

Dans le lot des pièces assez singulières, il y a aussi le titre éponyme qui enfonce le clou en mélangeant sans complexe des phrases de Jazz, de Funk éméché à une petite rythmique Reggae. Ainsi que "R We Krazy" qui, sans chercher à en faire des caisses pour mériter son titre, porte tout de même bien son nom. Il évolue dans un lieu où l'on ne parvient plus vraiment à distinguer le Jazz du Rock, le Funk du Blues.
Et pour finir, "Corporate Drone" qui clôture l'album dans un brouet de Funk à la James Brown, avec une rythmique typée Jimmy Nolen, de Jazz et de West-side Blues.

     Du Blues donc assez atypique, mais non pas farfelu. Rien d'extravagant, et surtout rien de forcé. C'est pourquoi certaines pièces sont plus traditionnelles.
Comme « Heavy Heart », un slow-blues moite donnant l'occasion de plusieurs échappées de guitare, qui, malheureusement, embourbent le morceau sur la fin. Ou encore "Reaping Time", un Country-blues sur lequel le saxophone injecte une couleur crépusculaire ;  toutefois, la chanson prend une teinte plus Pop, mainstream à la Texas (1er opus) dès que la rythmique se développe. Cependant, il ne perd rien de ses aspects organiques, crus, secs. Seul le saxophone apporte un peu de velours. 
Autre Country-blues, dans une optique nettement plus pure avec "Police StateSelwyn se produit en solitaire, avec pour seul accompagnement son Dobro et le martèlement de son pied. Une vieille composition portant sur les brutalités policières qui avait été précédemment écartée par crainte de la censure. Sujet qui pourrait être effectivement épineux, mais Shelwyn prend soin de ne pas tomber dans la revendication de luttes ethniques ou de classes. "A nation buzzing with brutality ... I'm not talkin' 'bout black, I'm not talkin' 'bout white. I just wanna do my part to bring the dark ... I'm not talkin' 'bout wrong and right, and the sacrifice of innocent human life".
Toujours dans le format classique, on peut aussi repêcher « Even the Saved Need Saving » qui sonne comme un Rock'n'Roll Gospel avec des interventions de lap-steel chantantes, où l'on croirait entendre le frère Robert Randolph.
Sans oublier le langoureux "Lost in You", un slow jazzy à faire fondre tous les zamoureux. Certes un peu convenu, on se croirait dans un club de jazz à la lumière tamisée, cocktails et tenues correctes exigées, néanmoins irréprochable. La classe.

     Un degré en dessous de son excellent prédécesseur qui avait déjà placé la barre très haut, mais toujours d'un grand intérêt. Et surtout, un véritable voyage dans le monde du Blues, à travers des chemins rarement empruntés.
A l'aube d'une ère où l'on incite de plus en plus lourdement à l'uniformisation et au transhumanisme, Selwyn Birchwood, lui, revendique sa différence, tout en restant fidèle au son organique et analogique.
La presse d'outre-Atlantique, unanimement enthousiasmée par ce musicien, parle souvent d'un Blues visionnaire. C'est pas faux.






(1) Label qui est en partie responsable de la survie et de la pérennisation du Blues. A l'origine, tout part de Hound Dog Taylor qui est presque à la rue, sans perspective d'enregistrement. Bruce Iglauer, alors employé chez Delmark, ne parvient pas à lui obtenir le moindre contrat. Il décide alors de créer son propre label, en utilisant la somme d'un héritage. Le succès des premiers pressages lui ont permis de pérenniser l'affaire jusqu'à en faire un des labels de Blues des plus prestigieux.
(2) Ce qui lui permit de remporter une Gibson ES-335. Une guitare qui ne l'a plus quitté, l'accompagnant sur scène et en studio.



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2 commentaires:

  1. Deux noms me viennent à l'esprit, Eric Bibb (davantage sur les parties acoustiques) et Ben Harper, qui eux aussi dépoussièrent le vieux Blues.

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    1. Ha ... sincèrement désolé de te contre-dire, Luc, mais Eric Bibb, non. Bibb est trop propre et conventionnel pour être apparenté à Birchwood. D'autant plus que chez ce dernier, même dans ses instants purement acoustiques, outre la rugosité, il y a toujours un feu qui couve. Tout comme l'incomparable Howlin' Wolf.
      Par contre, la comparaison avec Ben Harper est ... pertinente ( ... ).
      Tous deux aimant d'ailleurs mélanger le Blues au Rock, au Gospel ou au Funk, pour arpenter de nouveaux chemins

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