vendredi 16 juin 2017

LOU REED "Coney Island Baby" (1976) par Luc B.





Chaotique est le terme ad hoc pour qualifier le début de carrière solo de Lou Reed, après le Velvet Underground. Il y a le meilleur, TRANSFORMER (1972), BERLIN (1973), le live incendiaire ROCK’N’ROLL ANIMAL l’année suivante, et paf, le SALLY CAN’T DANCE (1975), succès inattendu mais grosse déception pour son auteur, pas trop impliqué dans l'affaire, qui lui permet d'engranger les dollars mais plonge de plus en plus dans la provoc’, la dope, surjoue la décadence pour bien ancrer son statut de parrain du punk. Sa maison de disques veut un autre succès, rapidement. Lou Reed obtempère. Enfin... à sa façon. Son esprit tourmenté accouche de METAL MACHINE MUSIQUE (1975), quatre pièces instrumentales de 15 minutes constituées de boucles électro, feedback de guitare. Comment décrire la chose... un concours de dérapage de locomotives Pacific dont on n'aurait pas graissé les bielles et les essieux depuis 1923. Ils ont adoré chez RCA ! Provoc' à deux balles, pétage de plombs, ou chef d'oeuvre avant-gardiste ?! (Claude, tu peux nous en faire 2000 mots pour samedi prochain ?)

Bob Kulick
Les conséquences pour Lou Reed sont bêtement financières. Non seulement le disque fait un four, mais les acheteurs, furieux, réclament d’être remboursés ! Panique à bord, RCA retire les exemplaires en vente et demande au chanteur de payer l'ardoise. Il est cramé. Ruiné. Suicidé.

Et à peine  6 mois plus tard, il revient avec CONEY ISLAND BABY.  D’une élégance rare. Dès l’intro de « Crazy feeling », c’est la classe, les petits licks de slide de Bob Kulick (guitarsite passé par le groupe KISS) finis les errements bruitistes, le glam, le hard rock. Plusieurs fois dans cet album on pensera au futur Dire Straits, si si, dans la voix de Lou Reed, son chant presque parlé, l’orchestration laid back. Mark Knopffler a forcément entendu ça ! Une version alternative de « Crazy feeling » est présente dans les bonus, une rythmique à l’acoustique en renfort. 

Délicieux aussi le « Charley’s girl » avec sa cloche jouée sur le temps, on y décèle des effluves de « Walk on the wild side » dans le chant. « She’s my best friend » a été récupérée chez le Velvet, 6 minutes au départ nonchalantes, et cette intensité dans la voix tendue du refrain. La guitare se fait plus incisive, la batterie frappe davantage, double, le morceau monte vers un long chorus de guitare. Avec une version alternative aussi, carrément plus rock, ample, le piano en prime de Mikhael Fonfara, une version qui ne détonnerait pas sur le DARKNESS de Springsteen (qui participera à l’album STREET HASSLE en 78, justement). 

Autre titre de 6 minutes, l’étonnant « Kicks » : la cymbale ride sur l’intro, juste le charley au pied, petite  guitare intrusive, derrière. Lou Reed parsème sa chanson d'effets sonores, qui s’apparentent à des interférences radios, surprenant au départ, dérangeant, limite flippant. « Kicks » donne l’effet d’un morceau paranoïaque tendance SM (« I need some kicks »), qui s’emballe avec la batterie et l’urgence dans le chant.  

Avec « A gift » on revient au format court, le premier Dire Straits nous vient encore à l’esprit, le titre semble plus ironique, à l'image de la très belle photo de pochette et le vers « I'm just a gift for the women of this world », repris par les chœurs susurrés. J’aime beaucoup le « Ooohh baby », qui donne dans le petit country-rock minimaliste, avec son refrain accrocheur. On reste dans la veine country avec « Nobody’s business » et cette cymbale jouée aux maillets, qui frémit et enfle régulièrement, le petit chorus de gratte qui envoie la rythmique boogie pour conclure. « Coney Island baby » est juste magnifique, 6’40, long texte chanté, parlé, derrière il y a les chœurs qui font juste ouhhhhh, et c’est juste beau ! Sur la fin, le tempo monte, la guitare prend plus de place, Lou Reed déclame « Glory of love, give it to me now » sur ce ton grave caractéristique, le trémolo tout juste retenu.   

Trois bonus, dont le doux, inquiétant et limite pervers « Downtown dirt », le rock « Nowhere at all », et le méchamment répétitif « Leave me alone » basé sur un seul accord, un motif d’une mesure qui tourne sur 5’30.

La suite ce sera ROCK’N’ROLL HEART en 1976, qui prend encore à contrepied la vague punk qui l’idolâtre, STREET HASSLE en 78 sur lit de violoncelle, jusqu’au terrifiant TAKE NO PRISONERS, la même année, un live qualifié de culte, mais quasiment inécoutable, Lou Reed y insulte copieusement tout le monde pendant une heure au lieu de chanter !!

Entre deux rasades d’amphétamines noyées dans le bourbon, guitares déchirées et extrémisme bruitiste, Lou Reed a sorti ce CONEY ISLAND BABY d’une élégante sobriété, un petit bijou, à l’âme toujours aussi tourmentée.  

  
    
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4 commentaires:

  1. Peut-être bien l'album idéal pour découvrir un Lou Reed presque apaisé ! Ça n'a dû lui arriver qu'une seule fois au cours de la décennies 70, et ça donne en effet ce merveilleux disque : musicalement, c'est parmi ce qu'il a fait de mieux, et les textes sont également très bons. Avec Berlin, et pour de toutes autres raisons, mon disque préféré de Lou Reed.
    La version de Coney Island Baby sur "Take no prisoners" est absolument poignate, de même que celle de la chanson Berlin. Pour ma part, j'aime beaucoup ce live, mais il n'est pas facile d'accès, je le concède volontiers !

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  2. Je me limite aux deux live, d'ailleurs issus du même concert. Le reste, bof. A l'époque, j'avais aussi acheté Take no prisoners, je crois que ça m'a dégoûté à vie.

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  3. Pourquoi ? Parce que sur "Walk on the wild side" il dit au public tout le bien qu'il pense de Springsteen ?!!!

    Je l'avais acheté parce que dans un article de presse, Mick Jagger estimait que "Take no prisoners" était le plus grand disque live du rock. Waouh, de la part du type qui chante sur "Get yer ya ya's out", c'était un argument de poids. J'ai vite déchanté !

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  4. C'est un peu mou, non ? On dirait de la musique chewing-gum.

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