mercredi 22 février 2017

Jo HARMAN "People We Become" (février 2017), by Bruno



     Sincèrement, cela fait un moment que j'attendais une suite à l'excellente surprise qu'avait été son premier opus studio, « Dirt on my Tongue ». Quatre ans déjà. Suite à un silence médiatique (limité à l'hexagone ?), on pouvait craindre Jo Harman blessée par des désillusions et ayant, au mieux mis sa carrière en sommeil, au pire, carrément arrêté. Restait alors un bon disque live et un disque studio inoxydable, parmi les meilleurs de l'année 2013. Un de ces disques que l'on garde à porter de main, jamais très éloigné d'une source d'écoute. Un disque que l'on garde comme une bouée de secours, comme un kit de survie prêt à l'emploi, apte à redonner des couleurs à une vie qui pourrait sembler terne après d'éreintantes et vampirisantes journées de travail.

     A mon sens, il était incompréhensible qu'avec un tel disque, il n'y avait personne, aucune équipe pour pousser et donner les moyens à la jeune Anglaise de décoller une carrière qui, logiquement, aurait dû sans mal jouer les satellites autour de la planète. Cramant négligemment dans son sillage toutes les imposteurs et mystificatrices. L'album a tout de même été nominé une demi-douzaine de fois aux British Blues Award.

     Totalement aberrant d'attendre quatre années pour pouvoir avoir du rab. Certes, la qualité prime toujours à la quantité (et, ici, c'est bien le cas). Cependant, alors que l'on croule sous les bombardements incessant d'une muzak plus que jamais uniforme, creuse et absolument désuète, ce genre de disque réchauffe toujours le cœur. Et donne de l'espoir ; tout n'est pas encore pollué.

     D'un autre côté, on a trop souvent vu un second disque se ramasser parce qu'enregistré bien trop rapidement, pour profiter du succès naissant et prometteur du premier essai. Certains des meilleurs groupes et artistes ont frôlé la catastrophe avec l'étape souvent décisive du second opus attendu au tournant. Le monde des artistes peut être aussi féerique que cruel, l'ascension peut se révéler aussi rapide que la chute.

     Pour ce second essai, Jo est partie à Nashville, profiter des célèbres studio Sound Emporium. Un des temples de la musique qui depuis bien des années (création en 1969) a accueilli bien des artistes et d'où sont sortis des disques emblématiques. Même notre Johnny national et Eddy Mitchell n'ont pu résister à la tentation d'y aller ; certainement dans le but d'essayer de retrouver un peu de l'essence de disques qui les ont marqués. Mais pas d'inquiétude, Jo Harman n'a pas viré pour autant Country ; et puis il y a belle lurette que des musiciens d'autres horizons s'y rendent (dont Lionel Richie, R.E.M., The Chieftains, Shemekia Copeland, Sonny Landreth, Costello, Dan Baird, Tom Jones, Jorma Kaukonen, Rival Sons). Il faut dire aussi que ces studios (A, B et Z) ont un aspect si chaleureux, que l'on y resterait bien dormir.
Par la même occasion, elle a profité des services de musiciens de sessions (Tom Bukovac, Greg Morrow, Pat Buchanan et Gordon Mote), qui seraient parmi les meilleurs du coin.
Et pour la production, tant qu'à faire, c'est Fred Mollin, auteur et compositeur dont la carrière remonte aux années 70. Il a écrit pour le cinéma et la télévision, et a produit une pléiade d'artistes, et non des moindres (dont, pour les plus connus, Billy Joel, Streisand, Cliff Richard, Alison Krause, America, Vince Gill, Joe Cocker, Sheryl Crow, Lucinda Williams, BB King, Colin Linden, Lyle Lovett, Kristofferson, Carole King, Garfunkel, Johnny Matis, Chris Cornell).

      Dans l'ensemble, ce nouvel essai paraît moins cru, moins "roots" que le précédent ; mais surtout plus apaisé. Un peu comme cette douce sensation que l'on peut éprouver lorsque l'on contemple la neige tomber dans un calme pesant qui vous coupe du quotidien, notamment du brouhaha incessant. Et qui permet par là même de se détendre, de se relâcher, de se libérer de toutes agressivités (externes comme internes). D'accéder à une certaine sérénité.
Une impression non sans fondement puisque Jo s'est effectivement retrouvée, avec Fred Mollin et son équipeenfermée trois semaines au Sound Emporium, coincée un temps par une tempête de neige. Fait assez rare dans le comté de Dawson où généralement les températures ne descendent que bien rarement en-dessous de zéro.

     Cette sensation, on la retrouve sur « Silhouettes of You », porté en lévitation par un piano chaud et une basse veloutée. Comme un âtre réconfortant, accueillant des voyageurs égarés et transits, la voix de Jo éclaire cette envoûtante pièce. Lorsqu'elle vocalise sur le coda, elle vous électrise littéralement l'épine dorsale. Une des pièces maîtresse de l'album.
Après quelques pièces plus mordantes (pas trop non plus), « Changing the Guard » renoue avec cette atmosphère particulière. Elle est emprunte d'une douce mélancolie qui, progressivement, embrasse un lyrisme Pop que l'on pourrait légitimement situer dans les codes propres à Paul McCartney. Et même totalement dans l'époque Beatles sur la dernière partie.
« Person of Interest » reste dans cette atmosphère de sérénité, cependant dans une optique plus intimiste, « chanson au coin du feu ». Une pièce difficile à chanter car sur les premiers mouvements, elle donne l'impression de chanter a capella tant les deux guitares sont discrètes et s'effacent derrière le chant.  
Sur ces trois dernières chansons, Jo conte les étapes difficiles d'une rupture. Où, après avoir pansé les blessures, il faut aller de l'avant, se reconstruire, éprouver à nouveau le désir d'explorer ce qui reste à venir.

Pour « The Final Page », c'est la beauté de Gloriana, reine des fées, se déplaçant de nuit avec son cortège, dans un concert de faibles lueurs flottantes et tremblotantes, telles des lucioles dont la luminosité se reflète sur la neige fraîche et immaculée. Ou encore Galadriel chantant un poème dans la forêt de Lothlorien, pleurant la paix et l'harmonie perdues. Avec, au fond, un petit goût d'Annie Lennox.

     Des chansons qui confirment Jo Harman dans la catégorie des grandes et authentiques  chanteuses. De celles capables d'émouvoir, de faire ressentir des émotions avec un minimum d'orchestration.
Étonnement, en dépit d'un relatif dépouillement, la production n'est ni sèche, ni aride, ni plate. Même sur les pièces les plus sobres (telles que « Person of Interest »). Surtout, cela sonne toujours profondément naturel. Jamais rien d'artificiel et/ou de synthétique ne s'immiscent pour déséquilibrer cet édifice d'instrumentation humble, juste et délicat. Les interventions discrètes d'autres instruments (une slide, une lap-steel, un orgue Rhodes ou Hammond, exceptionnellement des cuivres), parfois succinctes, presque timides, confèrent un plus manifeste, bien que parfois pratiquement subliminal. Malgré cette sobriété apparente, c'est finalement assez riche, mais jamais rien de surchargé. Les instruments respirent, jamais ne s'écrasent mutuellement et les notes résonnent librement.

     Toutefois, et heureusement, l'album n'est pas uniquement centré sur une atmosphère plus ou moins mélancolique et introspective.
Ainsi, « Unchanged and Alone » s'envole rapidement vers des hauteurs plus chaudes et lumineuses, chargées d'espérance et d'humeurs combattantes. Assez dans le style de U2 (développé par Brian Eno). « To walk away, I'd need a spire of hope …. If love don't show now, surprise the somehow. Split through the hardest stone, then I will have to be the one unchanged and alone  ».
Sur « Lend Me Your Love », qui débute avec une orchestration minimaliste au possible, dans une atmosphère maussade, grave, chargée de regrets, les instruments s'invitent successivement à la fête pour finir dans un exutoire de Blue-eyed Soul expansif.

Par contre, le très appuyé « The Reformation » pourrait faire amèrement regretter qu'il n'y ait pas plus de titres du même acabit. Soit proche d'un Heavy-rock bluesy, d'un Hard-Blues sans emphases. Jo parvient à imposer sa féminité à une orchestration purement virile. C'est à la fois ferme et sensuel, tribal et rythmé. La basse résonne comme si c'était Flea qui jouait un Blues sur la basse de Goliath. Une aura vaudou de Led Zep mâtinée de Skin Anansie, de Heart et de Born Healer (à brûle pourpoint, un truc comme ça ...). Avec son riff binaire, sa percussion doublée de claquements de mains on ne peut plus primaire (poum ! tchac !), un truc d'apparence ultra simple, à la portée du premier venu, me file le frisson. Pourquoi ? Ch'ais pas ... Peut-on sérieusement l'expliquer ?
« Hear the sound of your wicked stone heart ! Hear the blood screams of young ones in the dark ! …. Bang ! Bang ! Theres goes her soul » Ouaip ! On est bien dans l'ambiance.
En fait, le sujet porte sur son travail avec Amnesty International.

Heavy-rock encore avec le « No One Left to Blame » d'ouverture. Après une intro passée dans une antique T.S.F. à lampe, l'album débute par cette pièce relativement brute (avec une Strato branchée dans une fuzz), mais enjouée, agrémentée de quelques courtes sensations Gospels, co-écrite avec Mike Davis. Le comparse qui avait non seulement produit le précédent, mais y avait également jouer de la guitare, et co-écrit la majorité des chansons. Et, à mon sens, il aurait très bien pu être maintenu à tous ces postes. D'ailleurs, on retrouve son nom sur la plupart des meilleurs chansons.

     Même si le Blues n'était qu'ingrédient, ou plutôt une des matières premières de « Dirt on my Tongue », sur « People We Become » il s'est un peu plus effacé pour laisser le champs libre à la Soul – voire limite le Gospel sur quelques mouvements -, plus précisément une blue-eyed Soul, et même, dans une bien moindre mesure, au folk-rock et la Pop (années 60's et 70's). D'après ses dires, elle a souhaité élargir son horizon en s'inspirant des disques de David Bowie, Cat Stevens et Carole King qu'elle écoutait enfant.

     On peut également rajouter de la Pop West-coast avec « When We Were Young », où l'on retrouve justement Michael McDonald des Doobies Brothers. Chanson sélectionnée pour faire office de single, et sortie en apéritif, avant le disque. Un mauvais choix car pas vraiment représentatif de l'album. Il dénote même légèrement. Tout laisse à croire que l'arrangement plutôt policé de cette pièce vise les radios américaines. A mon sens une erreur, parce qu'il pourrait dissuader les curieux plus amateurs de choses plus franches et boisées ; voire même par ceux qui avaient déjà été séduit par son premier opus. C'est pourtant loin d'être mauvais, ce n'est même pas mielleux, cependant cela ne semble pas correspondre à Jo
Sur le clip correspondant, la caméra se braque sur les disques des Who, Kinks et Bowie (on peut trouver sur le net une belle version de "Life on Mars") or on ne retrouve rien de ces Anglais sur "Where We Were Young". Peut-être plus en phase avec le "Music on my Mind" de Stevie Wonder qu'elle retire d'un bac de disquaire. Néanmoins, le titre semble mieux sonner en concert, ce rapprochant alors même un peu du Tedeschi-Trucks Band. Et puis, mine de rien, ce titre finit pas s'incruster, et on se surprend à le chantonner. L'apanage des bons titres Pop.

Je l'attendais un peu, cette petite galette ... mais pas trop, de crainte de découvrir que la demoiselle ait succombé à l'appel sonnant et trébuchant, d'un succès commercial ; ou encore aux pressions d'un management cupide. Je craignais que les sons synthétiques et formatés ne se soient incrustés, et tel un virus, aient corrompu sa musique, sa personnalité.
Mais, ô douce surprise, il n'en est rien.
Ces chansons m'émeuvent, parviennent à passer les barrières d'une épaisse carapace - certes passablement meurtrie - pour toucher une fibre sensible, en connexion avec le subconscient. Un beau disque.

Jo Harman : "J'ai appris à m'exprimer un peu mieux, et à faire passer de façon plus convaincante les histoires que je raconte. C'est une progression naturelle. Ma voix a mûri, mes chansons aussi de la même façon, ainsi que la production. J'essaie d'être moi-même et c'est ce qu'est People We Become. C'est moi !"







e♬
Lien (clic) ⤇ Jo HARMAN "Dirt on My Tongue" 2013

The last clip tout neuf

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