samedi 14 janvier 2017

Erich KORNGOLD - Concerto pour violon – Renaud CAPUÇON - Yannick NEZET-SEGUIN – par Claude Toon



- Bigre, second compositeur jamais évoqué en ce début d'année M'sieur Claude !! 2017 ou la nouveauté… Heu Korngold veut-il dire "corne d'or", Hi hi ?
- Tss Tss, toujours aussi facétieuse Sonia. Évidemment non ! Erich Wolfgang Korngold est un compositeur autrichien de la première moitié du XXème siècle.
- Ah, c'est donc de la musique moderne comme Stravinski, Schoenberg, de la musique un peu difficile à écouter sans doute…
- Non, pas du tout, même si Korngold était un ami du révolutionnaire Schoenberg, sa musique reste néo-romantique, il a même écrit de nombreuses B.O. à Hollywood…
- Nous avons déjà parlé de Renaud Capuçon me semble-t-il, l'un des violonistes français les plus en vue
- En effet pour un concerto de Saint-Saëns, et là nous le retrouvons dans un féérique concerto écrit en 1947, au crépuscule de la carrière du compositeur.

Korngold vers 1947
Nous connaissons tous cette appétence du monde musical, des critiques, des musicologues et même parfois hélas du public pour cloisonner la musique en catégories précises, imposer des frontières à ne pas franchir entre les styles. Erich Wolfgang Korngold, musicien de formation classique aura le tort d'écrire à la fois des opéras, des concertos et des symphonies dans un style néoromantique a priori tardif, mais aussi des musiques de films !!! Tss Tss, il deviendra ainsi inclassable et un peu mis au rencart par l'intelligentsia musicale. Deux générations plus tard, des compositeurs comme Steve Reich, Philip Glass ou John Corigliano connaîtront la même mésaventure…
Né en 1897, le jeune Erich se révèle un enfant prodige que l'on compare à Mozart en plus mature ! Son trio est composé entre les âges de 10 et 12 ans et est donné en concert en 1910 ; il montre l'incroyable précocité du jeune garçon… Il joue du piano à cinq ans et à quatre mains avec son père.
En 1906 (9 ans), on le présente à Gustav Mahler alors au faîte de son art qui voit en Erich "Un génie, un génie !" En parlant de Mahler, Korngold va grandir dans cette effervescence culturelle et intellectuelle inouïe de la Vienne du début du 20ème siècle : les compositeurs comme Mahler et Strauss ou de l'école de Vienne de Schoenberg, la peinture d'un Klimt, les sciences humaines et la psychanalyse fondée par Freud, la littérature et la philosophie d'un Von Hofmannsthal Mahler, trop débordé pour le prendre en charge, le confie pour sa formation à son ami Alexander von Zemlinsky… En 18 mois l'adolescent a tout appris… Sa Sinfonietta composée pour ses 16 ans sera interprétée par des maestros légendaires comme Arthur Nikisch, Willem Mengelberg, Wilhelm Furtwängler, Karl Muck, Hans Knappertsbusch, Bruno Walter et Richard Strauss. Nooon ??? Ben si !
Renaud capuçon
C'est en 1920, année de ses 23 ans, que le jeune compositeur entre définitivement dans la cour des grands avec la création de son opéra "La ville morte" (Die tote Stadt). Une histoire gothique de réincarnation d'une épouse disparue dans la ville de Bruges. Pour la petite histoire, dans le Ier acte, l'un des plus beaux duos soprano-ténor de la musique lyrique  est devenu un air de concert célèbre. Dans le film The big Lebowski des frères Cohen, on peut entendre ce sublime duo en fond sonore quand Jeff Briges se rend chez le millionnaire Jeffrey Lebowski et se mire dans une glace imitant la couverture du Time…
Curieusement, le musicien surdoué ne va pas se tourner vers les courants modernistes de l'époque : polyrythmie, dodécaphonisme, etc. Korngold va créer son propre style, un néo-romantisme plus ou moins influencé par Mahler et Strauss. Ringard ? Non, car les aventures solfégiques ne sont pas sa passion. Simplement, à la manière de Strauss il va poursuivre la voie du romantisme jusqu'à ses limites. Peu de symbolisme ou de philosophie, mais plutôt une esthétique chaleureuse.
Dès les années 30, Korngold se rend fréquemment aux USA et surtout à Hollywood où il va se passionner pour la musique de film. Pensant faire des allers et retours avec sa Vienne chérie, il en sera empêché par l'Anschluss car étant de confession juive. Il prendra la nationalité yankee en 1943. Il va signer des partitions mémorables, notamment pour les films de Michael Curtiz comme l'aigle des mers ou Les Aventures de Robin des Bois avec Errol Flynn (2 Oscars pour les B.O. des deux superproductions). Collaboration aussi avec William Keighley ou William DieterleKorngold par son style musical ample et symphonique influencera les générations suivantes de Elmer Bernstein à John Williams.
Le concerto pour violon écouté ce jour et créé par Jascha Heifetz en 1947 sera marqué par ces compositions cinématographiques.
Après la chute du nazisme, Korngold retournera de temps à autres en Autriche à partir de 1949 après une première crise cardiaque. Mais l'époque est alors à la musique moderne, au sérialisme, aux recherches historiques de Harnoncourt… En 1957, il meurt à Hollywood déjà un peu oublié…
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Yannick Nezet-Seguin (né en 1975)
Ce concerto de Korngold est fréquemment enregistré comme complément d'un CD consacré à une œuvre majeure du répertoire, Beethoven (comme pour cet album), Brahms, Mendelssohn, Sibelius, etc. J'ai choisi la version de Renaud Capuçon pour la beauté plastique du son et l'engagement de son interprétation.
Renaud et son frère Gauthier, violoncelliste, m'avaient déjà conduit à écrire un article à propos de deux concertos (l'un pour violon, l'autre pour violoncelle) de Camille Saint-Saëns, notre compositeur français qui n'est pourtant pas ma tasse de thé (ça arrive…). (Clic) J'avoue avoir été séduit par la spontanéité de leurs jeux comme en témoignait ma prose.
Nous le retrouvons ici, accompagné de Yannick Nezet-Seguin, tout jeune chef quadragénaire né au Canada et plus précisément québécois. Il fait partie de ces valeurs montantes de la direction d'orchestre comme Gustavo Dudamel ou Lionel Bringuier.
Si le jeune maestro n'est pas encore le directeur d'une grande phalange internationale, il peut afficher déjà un CV bien rempli avec des engagements (certains pour 10 ans) comme chef invité avec des orchestres de renom : Philadelphie, Philharmonie de Londres ou de Rotterdam (chef principal), et présence dans les fosses d'opéra comme Covent Garden ou le Metropolitan Opera de New-York…
Sa discographie importante et éclectique s'impose dans le grand répertoire classique (opéras de Mozart), romantique et moderne, de Beethoven à Stravinski en passant par Bruckner et Mahler. Les critiques sont souvent élogieuses… À suivre…
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Jascha Heifetz (vers 1949)
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Le concerto pour violon fut un projet de longue durée ébauché dans les années 30 pour s'achever en 1947. Korngold avait déjà écrit, comme Ravel, un concerto pour la main gauche pour le pianiste mutilé de guerre Paul Wittgenstein qui le créa en 1924. Si ce concerto pour violon était destiné au violoniste polonais Bronisław Huberman, la fuite de celui-ci en Palestine pour échapper à la Shoah retarda sensiblement le projet. Korngold dédicaça sa partition à Alma, la veuve de Mahler et c'est le célèbre violoniste Jascha Heifetz qui assurera la création en 1947.
La critique eut des mots durs pour cette œuvre qui affichait son style romantique à la limite de la musique de genre en une période de prise de pouvoir quasi absolue du style atonal et sériel comme nouveau dogme. Pourtant Schoenberg aimait le perfectionnisme de Korngold et répétait souvent : le dodécaphonisme est une invention, pas une découverte, et il y a encore beaucoup de belles choses à composer en do majeur… L'humble marque des vrais génies. Si le concerto pour violon puise abondamment dans les thèmes écrits pour ses musiques de films (ce qui lui fut reproché), l'orchestre par sa richesse de timbres n'a absolument rien de romantique, jugez-en :
2 flûtes (+ 1 piccolo), 2 hautbois (+ 1 cor anglais), 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 2 bassons (+ 1 contrebasson), 4 cors, 2 trompettes, 1 trombone, harpe, vibraphone, xylophone, glockenspiel, célesta, gong, cymbales, timbales, grosse caisse, carillon tubulaire et les cordes.
Le concerto comporte trois mouvements, une forme traditionnelle :
Détail important : Korngold va réutiliser des thèmes des musiques de film qui ont fait son succès pour établir la thématique des trois mouvements. Solution de facilité ? Non, car la cohésion est soignée et le compositeur montre ainsi que les murailles entre les différents styles de musique, savantes ou populaires, n'est qu'un préjugé d'intégristes snobs. Le concerto pour orchestre de Bartók, moins avant-gardiste que ses œuvres antérieures, date d'ailleurs de la même époque.

Juarez de William Dieterle (1939) avec Bette Davis, Brian Aherne, Gilbert Roland
1 - Allegro - Moderato nobile : Le violon chante une douce mélopée baignée par une lumière diaphane de l'orchestre avec ses arpèges de la harpe. Sensuel, poétique, nocturne. Je vais faire hurler les puristes, mais cette introduction intimiste me fait songer aux premières mesures du Concerto à la mémoire d'un ange d'Alban Berg de 1935, dans l'esprit et par les sonorités en clair obscures qui se dégagent. Oui, hurler, car l'écriture de Korngold est de forme tonale presque académique teintée d'un léger chromatisme, tandis que celle de Berg applique les règles du dodécaphonisme pur et dur avec sa série de douze tons (Clic). Pourtant, dans les deux cas, le charme langoureux opère. Démonstration que le fond émotionnel l'emporte toujours sur les lois harmoniques structurant la forme. Dans le mouvement, Korngold incorpore des thèmes de deux films : Juarez de William Dieterle (1939) et Le prince et le pauvre de William Keighley (1937). Une grande place est donnée au soliste. Les thèmes secondaires sont typiquement cinématographiques : généreux et enfiévrés. La partie de violon exige une virtuosité diabolique. Bien que l'orchestre soit très riche, Korngold utilise les pupitres avec parcimonie, accompagnant le violon par petites touches dans un flot musical très souple illuminé de notes cristallines du célesta ou de la harpe. Aucune métaphysique ou volonté descriptive, juste de la musique d'une grande pureté destinée à enchanter et à émouvoir. [5:12] La cadence, d'une grande difficulté technique mais passionnée, arrive très tôt. [6:42] Le développement suivant nous replonge à l'époque des grandes B.O. Hollywoodiennes des confrères : de Autant en emporte le vent (Max Steiner) à Laura (David Raksin - pompée un tantinet chez Ravel). L'intérêt du jeu de Renaud Capuçon et de son accompagnateur est de garder une ligne de chant sobre, sans hédonisme, une musique à la fois élégante et secrète qui échappe à tout fâcheux relent de cinémascope symphonique…

Anthony Adverse de Mervin LeRoy (1936)
avec Fréderic March et Olivia de Havilland
2 – Romance – Andante : [9:42] Toujours dans le Quizz "trouver le titre du film", ce pseudo mouvement lent très animé voire enamouré cite des thèmes du film Anthony Adverse de Mervin LeRoy de 1936 avec Fréderic March et Olivia de Havilland. Encore un oscar pour la B.O. de Korngold !
Le terme romance dans la notation du tempo est tout à fait adapté à ce mouvement ludique et un rien féérique. L'orchestre impose un climat empreint de nostalgie avant d'accueillir une tendre mélodie du violon. On retrouve le climat introductif de l'allegro. Korngold aurait affirmé que dans sa composition, il pensait plus à un Caruso du violon qu'à un Paganini. La fluidité et le lyrisme du discours confirment ce souhait de faire chanter les cordes avec humanité et de gommer les effets spectaculaires parfois un peu vains du virtuose italien. On pourra ressentir un marivaudage épique entre les "vocalises" du violon et les facéties de l'orchestre traité de manière très concertante. Les climax dramatiques ne font pas partie de l'univers sonore de ce concerto. Et oui, un évident romantisme qui n'hésite pas à s'épancher. On retrouve la sonorité drue sans vibrato inutilement élégiaque de la part de Renaud Capuçon et le souci de Yannick Nezet-Seguin de souligner chaque note de l'orchestration.

3 – Finale - Presto in moto perpetuo. Allegro assai vivace : [18:53] Le final énergique ne retrouve pas à mon sens la liberté poétique des deux premiers mouvements. Korngold s'amuse à dérouler une musique brillante, mais qui cède à la facilité. Les traits des cordes sont appuyés comme si le compositeur cherchait une idée originale qui lui échappe. Certes, c'est très guilleret…

On pourra trouver cette musique sirupeuse, trop marquée par le style hollywoodien. C'est une opinion respectable. On ne peut nier que dans les deux premiers mouvements, nous replongeons avec délice dans cette époque du film romanesque, du noir et blanc, des réalisateurs de génie…
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Comme je l'écrivais plus haut, le concerto pour violon de Korngold est souvent proposé en complément d'un concerto très connu et dont les enregistrements sont pléthoriques. Dans le cas de l'album du jour, d'éventuels acquéreurs possèdent peut-être déjà une demi-douzaine d'interprétations du concerto de Beethoven. Même si la version de Renaud Capuçon est de très bon aloi, voici quelques suggestions de bonnes versions dans des couplages plus originaux.
Il existe plusieurs enregistrements de Jascha Heifetz, le créateur de l'œuvre. Dans cet album, on trouve également des morceaux de Miklos Rózsa (auteur de la B.O. du Ben Hur de William Willer) et de Waxman. Les tempos sont rapides, le trait agile, mais comme souvent le grand violoniste n'arrive pas à échapper à un certain hédonisme trépidant qui, cela dit, convient bien à Korngold. On ne peut vraiment plus parler de sirupeux en écoutant cette volubilité. La Philharmonie de Los Angeles est placé sous la direction de Alfred Wallenstein (RCA – 5/6, son un peu acide). (Youtube)
Autre choix : l'interprétation tout en légèreté du jeune violoniste tchèque Pavel šporcl. Le disque propose un concerto de Richard Strauss, une œuvre assez mineure n'ayant pas l'envergure un peu folle des poèmes symphoniques du maître bavarois. Pour les amateurs de raretés (Supraphon – 4/6). (Youtube) 
Enfin l'interprétation raffinée de Gil Shaham domine la discographie et a été rééditée avec d'autres œuvres de Korngold, dont des reprises de musiques de films. André Previn assure bien, comme toujours (DG – 5/6)

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Une vidéo avec l'interprétation de Renaud Capuçon et Yannick Nezet-Seguin. Puis le duo extrait de l'opéra "La ville morte" tel que l'on peut l'entendre dans le film The big Lebowski "Glück das mir verblieb" chanté par Anton Dermota et Ilona Steingruber. Un enregistrement réalisé à Vienne en 1949. Un son d'un autre âge mais une émotion inégalable.
Enfin deux vidéos comportant des passages des B.O. originales de Robin des bois et de Juarez dirigées par le compositeur.



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