mercredi 26 octobre 2016

LAURENCE JONES "Take Me High" (2016), by Bruno



     Tout laisse à croire que ce gamin de Liverpool va aller loin. Rare sont les gamins à faire l’unanimité et surtout à réussir quatre albums d’affilé. Quatre albums allant crescendo dans la qualité et l’intérêt.
Avec son titre de meilleur « Young Artist of the Year" (deux années de suite, 2014 et 2015) aux British Blues Awards, deux années de suite, et les louanges de Walter Trout qui le considère comme un génie, un croisement entre Eric Clapton et Buddy Guy, le jeune Laurence Jones n’en a pas pour autant pris la grosse tête. (il ne joue pas encore dans des stades non plus)



     Pourtant il y aurait de quoi. Il est évident qu’en dépit d'un certain succès de ses précédents disques, il cherche encore à s’améliorer, à peaufiner et élargir sa musique. Évitant autant que possible de se répéter. La presse a déjà fait les éloges de ce dernier, « Take Me High ». Et pour cause, si sa guitare est bien évidemment toujours aussi mordante et pertinente, s’autorisant même à tâter de sons relativement psychédéliques, son chant, lui, s’est considérablement amélioré. Sa voix prenant dorénavant des intonations nettement plus Soul, tout en ayant gagné en maturité, voire en virilité. Celui paraît être plus une expression du cœur. Ce qui donne plus de force et de chaleur à sa musique, tout en étendant son horizon. 
Précédemment, sa jeunesse le trahissait parfois au travers de quelques morceaux à la saveur bubble gum, ou bien par d'autres faisant plus office d'exercice de style que d'une véritable pièce authentique. Des maladresses tout à fait pardonnables, justifiées par le besoin de faire ses preuves.  De prouver que l'on est pas juste un minot qui s'applique à faire ses gammes et à singer ses idoles.

     Dorénavant chez Jones, les sons de grattes s’encanaillent, s’écartant des précédents plus conventionnels (l'ombre de Stevie Ray s'estompe considérablement, même si elle peut encore surgir), s’équipant tantôt de fuzz crades, de Whammy chantantes, d’octaver éméchés, pour s’aventurer dans des lieux moins fréquentables. Sa nouvelle guitare de prédilection, une Fender Telemaster (2) envoie le bois avec un son boisé, riche en basse et médium, délicieusement vintage, d’un gras velouté (entre une Tele et une Melody Maker). La Telemaster de la pochette et celle portant sa signature équipée de P90 Bare Knuckle
En s'équipant de quelques artifices analogiques, s'en servant comme supports pour accéder à des petits sentiers limitrophes fleuris, Laurence Jones est parvenu à passer à un stade supérieur. 
L'autre côté du miroir ? Non, pas vraiment. Cependant, sans être déjanté - le flegme britannique - on sentirait l'influence grandissante des Jon Amor, Robin Trower, Frank Marino, Adrian Gurvitz,  Mick Abrahams, Randy Hansen et Vince Converse. Ce n'est qu'une supposition pour essayer de cerner la nouvelle couleur de ses compositions. Des sentiers qui pourraient l'amener sur le territoire des  Philip Sayce, Gugun et Stoney Curtis.

     Au milieu de ce Heavy-Blues-Soul-rock crépitant - avec une incursion dans le Hard-blues psychédélique et halluciné avec "Addicted to Love" - des petites pépites de ballades Souful possédant une sensibilité à fleur de peau, offrent un moment de calme et de repos, perdu au milieu de cette mare de British-blues-soul rock, habitée de quelques odorantes fleurs psychédéliques.  Ces deux perles, le radieux « Thinking About Tomorrow » et l'enjoué « I Will », nettement plus enlevé, auraient les atouts nécessaire pour faire une belle carrière sur les ondes, si tout n'était pas désormais formaté, contrôlé, imposé. Comme si l'on cherchait à éviter aux gens de réfléchir ou de s'ouvrir sur autre chose que des médias débilitants.
Sur "The Price I Pay" on retrouve d'ailleurs une figure du British-blues : Paul Jones, le chanteur-harmoniciste qui a joué avec Alexis Korner au sein du Blues Incorporated et qui a été l'un des fondateurs de Manfred Mann.


     Suite à la très bonne tenue de cet album, sans aucun déchet ou morceau grossier, on pardonnera bien volontiers les emprunts de "Higher Ground" dont la rythmique vient de la version de Colin James du "Keep OnLoving Me Baby" d'Otis Rush et le solo de Stevie Ray Vaughan (on a bien dit que l'ombre pouvait encore surgir).
Est-ce que cette pièce serait sciemment placée en clôture parce que Jones, ou son entourage, craint l’opprobre pour ces détournements ? Pourtant il est loin d'être le seul à user de ce rite, et probablement pas le dernier. Et puis, de toutes façons, son "Higher Ground" tient la route ; avec le très bon chanteur de Soul Reuben Richards qui offre là une prestation remarquable.

     Au contraire d'autres "anciens jeunes" qualifiés de prodiges, Laurence Jones est parvenu à s'extirper du cocon d'un pur Blues, rock ou non, pour fréquenter des ambiances Soul et Funk, avec quelques épices légèrement psychédéliques, sans se renier, sans couper vraiment le cordon ombilicale. C'est probablement le fait d'avoir été profondément immergé dans le British-Blues (de la période puriste à celle de l'émancipation), jusqu'à en être imprégné jusqu'aux os, qui lui a permis d'opérer cette évolution sereinement, sans douleur. On a permis à cet artiste de mûrir, d'évoluer naturellement sans contrainte (fait bien trop rare, hélas), pour enfin réaliser un disque séduisant. 
On est enfin sorti du cycle de jeune espoir, certes très prometteur, pour rentrer dans celui du musicien accompli, affirmé et confirmé.
Jones a commencé à perdre sa bouille de gamin et est rentré dans l'âge adulte, à l'image de sa musique. Et si Walter Trout avait vu juste ?

     Produit de main de maître par Mike Vernon (1), le producteur emblématique du British Blues boom, celui qui à 22 ans seulement produit le célèbre John Mayall Blues Breakers with Eric Clapton en 1966. Il a quitté, provisoirement, sa retraite, pour retourner à la production et apporter cette touche analogique ad-hoc, intemporelle, où même les instruments mixés en retrait sont bien audibles.

     Un petit gars en pleine évolution qui n’a pas fini de faire parler de lui. Et qui vient, ici, de réaliser un disque personnel, qui a la force et le courage de ne pas suivre les chemins tout tracés - et trop fréquentés - d'un Blues-rock qui finit par devenir conventionnel. 





  1. Got No Place to Go   :   3:57
  2. Something's Changed   :   4:10
  3. Live It Up   :   3:50
  4. Addicted to Love   :   5:19
  5. I Will   :   4:02
  6. Thinking About Tomorrow   :   5:27
  7. Take Me High   :   4:24
  8. Down & Blue   :   4:19
  9. The Price I Pay   :   4:21
  10. Higher Ground   :   3:51





(1) Mike Vernon c'est évidemment le producteur qui travailla pour Chicken Shack, Ten Years After, Savoy Brown, Fleetwood Mac, Climax Blues Band, Focus, le 1er 33 tours de David Bowie, (ainsi que quelques bluesmen de passage tels que Johnny Shines, Champion Jack Dupree, Otis Spann, Eddie Boyd pour deux vinyles), Dr Feelgood aussi et plus récemment The Hoax, Larry McCray et Oli Brown. C'est aussi le fondateur du label Blue Horizon qui fut un refuge pour la plupart des groupes londoniens du British-blues.
(2) Oui, mais c'est quoi une Telemaster ?? A l'origine, la Telemaster est une réalisation en série limité du Custom Shop Fender. Un modèle à trois micros : un en position chevalet, bien visible, à la manière de ceux des Telecaster, et deux autres cachés sous le pickguard. Un hybride entre une Telecaster et une Jazzmaster (manche, chevalet et plaque avec potentiomètres et sélecteur de Telecaster, corps en frêne et haut du pickguard de Jazzmaster). Par la suite, le modèle est réalisé avec micros apparents. Laurence Jones possède un modèle signature monté avec deux Bare Knuckles P90 (ce n'est pas le modèle présenté sur le livret). Un modèle qui joue à fond l'image vintage, avec nécessairement un corps au verni élimé, mais surtout un chevalet de Telecaster avec seulement trois pontets ; un pour deux cordes. Ce qui n'est pas la meilleure solution pour la justesse des réglages, avec en plus le risque d'avoir une corde qui glisse lorsque l'on fait un bend un peu poussé.




Autre article (clic/lien) :  "What's It Gonna Be" (2015)

11 commentaires:

  1. J'ai écouté celui-là, comme j'avais écouté le dernier. Bof...Un peu trop rentre-dedans pour moi. Colin James, dont tu parles, a un registre autrement plus étendu. S'agissant de la guitare, je la trouve très très laide. Et je ne parle pas de cette couleur guimauve.

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    1. Oui, oui ... nooonnn. Si l'on parle de Colin James, on tape dans la catégorie supérieure. C'est indéniable. Ce gars là a "un incroyable talent". Il excelle dans tous les registres du Blues et a de superbes disques à son actif. C'est une icône au Canada (probablement un de leurs musiciens les plus récompensés) mais reste pratiquement inconnu pour l'Europe (cependant, le deblocnot', lui, en a parlé).

      Guimauve ? Je dirai plutôt un vert délavé, passé ; un peu comme les vieux vernis de Fender qui viraient avec le temps. Perso, j'aime bien son côté rétro entre Surf-music et Detroit (les Mosrites). Cela change des sempiternelles formes stratoïdes et Gibsonnienes.

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  2. Temptation, enregistré aux USA, est bien meilleur, à mon avis.

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    1. Beuuh ? ... C'est trop rentre-dedans et tu préfères "Temptation" ?!? Là, y'a un 'blème car "Temptation" est nettement plus rentre-dedans, carré, voire parfois proche d'un Hard-blues. Il sonne souvent comme du gros Blues-rock US nettement influencé par le Heavy-rock.
      J'ai souvent zappé sur "Temptation" mais pas sur celui-ci.

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  3. Ben non, je vois pas de problème: le son est bien plus dur sur celui-ci, alors que Temptation est plus funky, il y a plus de shuffles, ça roule nettement mieux, sans à-coups. Je demande un arbitrage.

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  4. Ah ben tiens, je vais être d'accord avec toi Shuffle, possédant les trois premiers cd de Jones, ma préférence va à "Temptation" justement parce que ça sonne heavy-blues,et la section rythmique du Royal Southern Brotherhood qui l'accompagne sur ce disque fait un remarquable boulot. Le suivant "What's gonna be" est pas mal non plus. Finalement Shuffle, y'a pas que des seconds couteaux chez Ruf.......

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  5. "Temptation" plus Funky ? Pour "My Eyes Keep me in Trouble" ? Plus Blues, oui. Plus de shuffles, indéniablement. En fait, on sent bien l'influence du lieu sur le jeune Laurence. Cela sonne plus américain, et par là, cela me paraissait moins personnel.
    Par contre, justement, en parlant de "Temptation", je regrette qu'il n'y ait pas un moment de détente du style de "Whisper in the Wind".
    Si l'on se focalise sur la batterie, cette dernière est effectivement plus "rentre-dedans", relativement plus basique sur "Take Me High". Un bon batteur, mais un peu de plus de finesse, de doigté et de groove funky n'auraient pas fait de mal. (Et particulièrement en trio)

    Quoi qu'il en soit, dans l'ensemble, ce "Temptation", certes très bon, me paraît un rien plus conventionnel.

    Maintenant, si l'on abhorre les effets de modulations (phaser, tremolo, univibe) - les couleurs pourpres et orangés -, ce "Take me High" risque fort de faire grincer des dents.

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    1. Un rapprochement avec JP à) marquer d'une pierre blanche, comparable à la reprise des contacts entre Chine et USA en 1972. C'est effectivement et objectivement parce qu(il sonne américain que Temptation a ma préférence à mouaaahh....ad lib.

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  6. C'est trop d'honneur! J'en suis tout retourné!!!!!

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  7. "rapprochement" ... "suis tout retourné" ... (sic ! Shocking !) - Est-ce le début d'une longue histoire ? (musique de Love Story en fond sonore)

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  8. Merde j'aurais mieux fait de fermer ma grande gueule!!!!!

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