samedi 10 septembre 2016

MENDELSSOHN – Octuor pour cordes – Octuor du FESTIVAL de MARLBORO (1965) – par Claude TOON



- Chouette M'sieur Claude ! Une œuvre pour cordes. Il y a des amateurs du blog pour ces formations. Je ne connais pas cet octuor. Joyeux ? Grave ? Métaphysique ?
- Une œuvre enthousiaste et tonique composée par un adolescent surdoué et plein de vie de seulement 16 ans.
- Ah oui… Vous disiez il y a quinze jours, dans l'article consacré au 14ème quatuor de Dvořák, que Mendelssohn était un compositeur très précoce…
- Oui, et si l'on considère que vers 12-13 ans il a déjà écrit une douzaine de symphonies très enlevées pour cordes, on peut dire trivialement "les cordes, ça le connaît".
- Ce n'est pas un ensemble constitué qui l'interprète me semble-t-il…
- Non, car souvent cette œuvre réjouissante est interprétée par la réunion de deux quatuors, mais plus souvent par un groupe de huit amis ou des membres d'un orchestre…

Felix Mendelssohn adolescent
À la fin de sa courte vie (38 ans), Mendelssohn confiera que cet octuor était son œuvre préférée et qu'il n'avait jamais éprouvé autant de joie que lors de sa composition. En 1825, le jeune homme  n'a que 16 ans et va produire un chef d'œuvre de son catalogue et, sans exagérer, un jalon essentiel de la musique de chambre de la période romantique. Cet ouvrage qui fleure bon les sérénades et divertimentos de Mozart n'a pas vieilli et sa verve lui permet de conserver une grande popularité. À noter que la rigueur et la simplicité de son écriture (mots aucunement péjoratifs) explique son éternel succès et le nombre impressionnant de concerts et de gravures qui lui sont consacré.
Les octuors pour huit cordes ne sont pas légions, d'ailleurs je ne connais que celui-ci (Spohr a composé des équivalents pour doubles quatuors). Donc, comme je l'expliquais à Sonia, son interprétation est toujours assurée par un groupe de musiciens qui décident de "s'éclater" avec cette partition juvénile et survoltée, mais aucunement infantile. On trouve souvent des associations de deux quatuors puisque l'œuvre met en jeu 4 violons, 2 altos et 2 violoncelles. Je proposerai quelques associations qui ont brillé par leurs prestations dans la discographie alternative. D'autant que le CD de ce jour est une perle rare.
L'excellent quatuor Emerson (Clic) a entrepris un enregistrement insolite en jouant deux fois, donc en playback les deux parties à lui seul. La technique de mixage faisant la somme des deux… Rigolo, mais on ressent à mon humble avis un manque de complicité dans un disque qui malgré tout ne fait pas tâche.
Puisque je parle de complicité, c'est aujourd'hui le cas avec le disque proposé qui réunit huit piliers des concerts donnés chaque année dans le Vermont, à Marlboro, dans la région de Boston. Créé en 1951 par le violoniste Adolf Busch et le pianiste Rudolf Serkin (Clic) qui avaient fui le nazisme, l'un parce que israélite et l'autre par idéologie, ce festival de sept semaines voyait défiler la crème des musiciens virtuoses et humanistes de la planète, à commencer par Pablo Casals dont une interprétation de la symphonie "Italienne" de Mendelssohn d'une grande spontanéité (grâce à un effectif réduit) complète ce disque.
Je vous avoue que j'attendais depuis des lustres de pouvoir vous proposer cette exécution volcanique. Même si la vidéo Youtube ne précise pas le nom des interprètes (juste "Musicians from Marlboro"), la vitalité et le son de ce concert enregistré en live sont immédiatement reconnaissables…
Participent à cette session : Jaime Laredo, Alexander Schneider, Arnold Steinhardt, John Dalley (violons), Michael Tree et Samuel Rhodes (altos), Leslie Parnas et David Soyer (violoncelles). Pour les mélomanes assidus, ces noms, pour la plupart, ne seront pas inconnus, loin de là, même si 50 ans ont passé…
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Jaime Laredo lors d'une Master Class
Présenter tous ces artistes serait fastidieux. Je m'attarde juste sur Jaime Laredo, premier violon lors de cet enregistrement et qui n'avait que 24 ans.
Joufflu et toujours souriant, le jeune homme d'origine bolivienne étudiera brillamment le violon, l'alto et la direction d'orchestre à la Julliard School qu'il intègre en 1953. Sa carrière débute réellement lors d'un concert à Carnegie Hall en 1960. En 1959, il est lauréat du très difficile concours musical international Reine-Élisabeth-de-Belgique.
Comme je l'ai écrit plus haut, il sera très présent au festival de Marlboro. Parallèlement, il deviendra un pédagogue réputé et professeur au célèbre Curtis Institute de Philadelphie. À partir de 1999, pour faire travailler la technique du violon à une élève surdouée, il prendra sous son aile une petite brune nommée Hilary Hahn
Jaime Laredo est un artiste rare au disque. Les exceptions sont des références : les sonates pour violon et clavier de Bach avec Glenn Gould, les trois quatuors avec piano de Brahms en compagnie de Isaac Stern, Yo-Yo Ma et Emmanuel Ax (Laredo tient la partie d'alto), et enfin un triple concerto de Beethoven avec deux autres habitués de Marlboro : Rudolf Serkin et Leslie Parnas.
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Parenthèse : en me documentant pour cet article, je découvre un Mendelssohn qui brillait aussi comme aquarelliste, en plus d'un emploi du temps dément dédié tant à ses compositions qu'à la redécouverte et à la promotion des musiques des époques baroque et classique (les passions de Bach) !! Et ma foi, un graphisme plutôt habile. Une aubaine pour l'iconographie de ce billet.

L'ouvrage composé en 1825 sera créé à Leipzig en 1826. Mendelssohn ne souhaitait pas écrire une œuvre pouvant faire croire à une compétition fantasque entre deux quatuors. Non, l'idée est plutôt de faire sonner les 8 instruments à cordes en symbiose, et dans l'esprit symphonique plutôt que chambriste. Il existe d'ailleurs une transcription pour grand orchestre de cordes.

Lucerne : Aquarelle de Mendelssohn de 1847
1 – Allegro moderato ma con fuoco : dès les premières mesures, le Mendelssohn des symphonies pour cordes d'un enfant de douze ans laisse place au jeune compositeur romantique. Trois arpèges vigoureux en crescendo du premier violon se lancent comme des vagues et parcourent trois octaves. Tonalité : l'enjoué mi bémol majeur. Un thème qui marque l'esprit, un effet de vagues et donc d'élan qu'affectionnera Mendelssohn dans nombre de ses compositions futures. Un thème simple et efficace qui capte immédiatement l'attention de l'auditeur. Lors de l'exposé par le second violon, les autres cordes marquent une douce rythmique qui accentue le style chaloupé du propos. Beethoven qui vit en ces temps ses deux dernières années, maîtrisait lui aussi l'art du thème qui frappe d'emblée.  Et peu importe qu'il soit d'une grande perfection en terme de solfège… A-t-il influencé le jeune Felix ?
La seconde idée principale sera plus poétique et mystérieuse. Du grand art dans cette opposition typiquement romantique entre la fougue et la réflexion intime. Je ne pense pas qu'il faille chercher des préoccupations littéraires, spirituelles, ou encore une traduction des philosophies de Goethe ou de Schiller très en vogue à l'époque. Non : une musique pure, juvénile et malicieuse, qui en impose. Mendelssohn nous entraîne dans une danse radieuse et aimable d'une sophistication mélodique très accomplie mais aussi très aisée à suivre. Là est la signature du grand compositeur en devenir, même à seulement 16 ans. Côté écriture, comme Schubert, Mendelssohn fait preuve d'une incroyable capacité à utiliser tous les artifices de la polyphonie et des règles harmoniques : appogiatures, complexification évolutive du discours, dissonances chromatiques inattendues. Jamais l'intérêt ne se relâche, jusqu'à la coda en apothéose.
Dans l'interprétation conduite par Jaime Laredo, le feu ne s'éteint jamais et les inévitables imperfections du live et de la prise de son de l'époque ne s'entendent plus en regard de ces débordements lyriques et fougueux. La richesse et le refus de tout académisme apportent un souffle dionysiaque à cet allegro.

Leipzig sous le pinceau de Mendelssohn
2 – Andante : [14:52] Après un imposant allegro initial représentant à lui seul près de la moitié de la partition, on pouvait s'attendre à un scherzo de détente. Mendelssohn reste fidèle au mode classique du mouvement lent placé en second. Changement de tonalité avec le plus secret et mélancolique Ut mineur. On est surpris par le ton élégiaque et méditatif adopté par un aussi jeune compositeur. Si Mozart à un âge identique se régalait de divertissements, Felix prend place avec audace et certitude dans le mouvement romantique débutant. Le mouvement aux accents nocturnes inspire le spleen avec notamment le jeu grave et presque tragique des violoncelles. Dans la partie centrale, le compositeur développe un passage plus vaillant aux sonorités abruptes. On pensera encore à Beethoven. Et je pense que les symphonistes comme Brahms et Bruckner ne seront pas insensibles à ce climax clé de voute pour imaginer leurs adagios et autres andante. L'interprétation évite la langueur et la noirceur par un jeu très articulé des huit protagonistes.

3 – Scherzo : allegro leggierissimo : [21:27] Bref, enlevé et allègre, ce petit scherzo assure un retour à un climat festif. Le staccato crépite, les cordes se poursuivent. Une bacchanale réjouissante d'alacrité et de simplicité. Une exceptionnelle habilité dans le traitement léger du discours entre cordes.

4 – Presto : [26:09] De nouveau des plans sonores se chevauchent en partant des cordes graves. Une course poursuite facétieuse et plutôt diabolique à jouer à mon sens. Des passages plus legato interrompent ce mouvement volubile. Comme dans le scherzo, le staccato très sollicité soutient la vivacité de la mélodie frénétique jusqu'au maelström final.
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Pour cette œuvre à la formation atypique, en un mot : unique en son genre par sa qualité et sa popularité, on trouve de nombreux enregistrements.
En 1972, l'Octuor de Vienne, un ensemble créé à l'origine pour jouer l'octuor pour 5 cordes et 3 vents de Schubert, signe avec trois autres instrumentistes une version très élégante, à la sonorité riche, au phrasé très romantique. Un peu moins fou que les complices du concert de Marlboro, mais quelle classe et la grande stéréo de ces années-là (DECCA – 5/6). En complément : le septuor de Beethoven.
Pour l'association de deux quatuors, la réunion du Quatuor Janacek et du Quatuor Smetana est un cru exceptionnel datant de 1966. On retrouve avec bonheur l'absence de compétition entre les deux formations. Le style est nerveux et endiablé, deux qualités indispensables pour réussir ce pari. (Supraphon – 6/6). En complément le premier trio.
Enfin, la tentative insolite du Quatuor Emerson de jouer en deux sessions synchronisées est plutôt une bonne surprise même si la spontanéité n'est pas au rendez-vous à chaque instant. (Dgg – 5/6) Nota : version disponible en complément d'une intégrale des quatuors de haute volée.

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L'interprétation des musiciens du festival de Marlboro, puis un petit reportage sur la réalisation en doublon et avec l'aide de l'électronique des Emerson.



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