samedi 9 juillet 2016

BEETHOVEN : Symphonie N°1 – John Eliot GARDINER – par Claude Toon



- Ah, de nouveau une symphonie de Beethoven M'sieur Claude… Pour prolonger une série de neuf chroniques déjà bien engagée ? Une œuvrette de jeunesse ?
- Pas vraiment Sonia. Contrairement à d'autres compositeurs célèbres qui se voulurent symphonistes à l'adolescence, Beethoven avait 30 ans et c'est une œuvre de grande passion…
- J'ai fait le point dans l'index, les symphonies 3, 5, 6, 7 et 9 ont déjà été commentées dirigées par différents maestros. Une raison particulière dans le choix de J.E. Gardiner ?
- Oui, ce chef choisit toujours un orchestre aux couleurs sonores propres à l'époque des œuvres. Une prouesse déjà mise en avant dans le Requiem de Mozart et la symphonie Fantastique…
- J'écoute depuis le début de notre échange M'sieur Claude, et je pense certes à Haydn, au Mozart de la "Jupiter", mais il y a un "je ne sais quoi" d'énergisant en plus…
- Et oui ma belle, les prémices du romantisme, des hardiesses harmoniques, peu de temps avant l'écriture de la symphonie "Héroïque" de 1803…

John Eliot Gardiner en 2014
Je ne reviens plus sur la biographie du grand Beethoven après vous avoir consacré 13 articles à celui dont le nom résonne comme synonyme de "compositeur classique". Dans les programmes passés : les symphonies citées par Sonia, un quatuor, des concertos, des sonates, un trio et dire que l'aventure continuera est une évidence. Beethoven excellait dans tous les domaines hormis l'opéra qui ne l'a pas réellement séduit.
1799-1800 : Beethoven partage assidument la vie musicale hyperactive viennoise depuis une dizaine d'années. Il est reconnu comme un pianiste virtuose et un improvisateur d'exception. Ses premières partitions de chambre, ses sonates pour piano et son premier concerto ont marqué les esprits. Une ombre au tableau, depuis 1796, Beethoven entend moins bien. Ô c'est encore léger, la surdité quasi définitive de 1820 est à venir. C'est dans la première décennie du XIXème que l'agacement dû à cette infirmité évolutive deviendra désespoir pour le compositeur.
En compositeur confirmé que Beethoven aborde l'univers symphonique difficile à maîtriser. L'élève indiscipliné de Joseph Haydn a acquis les règles fondamentales pour écrire une œuvre orchestrale qui sache tenir en haleine le public. Mais bien entendu, le jeune Ludwig va apporter à son opus 21 des innovations qui, pour certaines, vont s'élever aux rangs de normes applicables au genre durant tout le XIXème siècle et l'époque romantique, et même jusqu'à la symphonie "classique" de Prokofiev que nous écouterons cet été.
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Beethoven vers 1800
Même si les deux hommes ne s'entendaient guère, Beethoven a retenu les leçons de rigueur de Haydn et admire les symphonies de Mozart, les deux aînés ayant donné leurs lettres de noblesse à la symphonie classique en cette fin du siècle des lumières…
Ludwig van reste intrigué par l'harmonie (vents et cuivres) à géométrie variable utilisée par Mozart. La semaine passée, on a pu constater que la symphonie n°29 ne comportait que deux hautbois et deux cors, tandis que la n°31 écrite 4 ans plus tard proposait une harmonie plus éclatante. La symphonie N°25 comporte dans son orchestration 4 cors, 2 hautbois et 2 bassons. Mozart, pour parler de manière triviale, improvise avec les moyens du bord, à savoir avec les musiciens mis à sa disposition par ses protecteurs plus ou moins fortunés ou plus ou moins motivés par la musique…
Beethoven ne veut plus dépendre des caprices des nobles et autres notables et des coupures de budgets, il sera novateur en ce domaine, son caractère farouche s'accommodant difficilement des dictats de ses commanditaires. Il met en place une orchestration de base qui répond au dispositif instrumental ci-dessous, le modèle de disposition sur scène étant  :

2 Cors
Timbales
2 Trompettes
(3 trombones)

2 Clarinettes
2 Bassons


2 Flûtes
2 Hautbois

Violons I
Violons II
Altos
Violoncelles
Contrebasses
C'est le cas pour la 1ère symphonie. La plupart des symphonies ou des concertos romantiques vont proposer à partir de 1800 une orchestration calquée sur ce modèle qui apporte une couleur riche et inédite aux œuvres. Le nombre de cordes prévu par les chefs d'orchestre va augmenter (parfois trop à la fin du XIXème siècle) pour jouer Schubert, Mendelssohn, Schumann, Brahms, Bruckner à ses débuts, etc. Une exception : Berlioz qui ajoutera des percussions, des harpes, des cymbales, des tubas, etc., inventant par là-même l'orchestre moderne, celui de Richard Strauss et de Mahler.

John Eliot Gardiner a déjà participé à cinq chroniques dans le blog. L'éclectisme du chef anglais et son talent expliquent cette présence fréquente (Index). Sa biographie la plus détaillée se trouve dans l'article consacré à Purcell (Clic). Gardiner se fait un devoir de diriger des ensembles les plus adaptés possibles à la musique qu'il interprète, allant, si nécessaire, jusqu'à créer lesdits orchestres. Pour l'époque baroque : Monteverdi Choir and Orchestra en 1964. En 1990, L'Orchestre Révolutionnaire et Romantique voit le jour au bénéfice de la musique du répertoire classique et romantique. Et pour les œuvres de l'époque postromantique et moderne, comme ses camarades maestros, il devient chef invité des phalanges les plus brillantes de Vienne ou de Londres comme le Philharmonia  ! Les Planètes de Gustav Holst avec un orchestre baroque, "ça ne le fait pas" !
Et c'est naturellement qu'il enregistre en 1993 en live avec l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique une intégrale des symphonies de Beethoven, avec des cordes en boyaux, des trompettes et des cors naturels sans pistons (photo ci-contre) et des timbales bien sèches en peau… Au départ notre oreille est un peu déroutée mais quelles belles couleurs dans ce Beethoven rajeuni dont l'innovation en termes d'orchestration contrastée prend ici toute sa signification !
La symphonie fut créée en 1800 avec succès au Burgtheater de Vienne. Bien entendu, quelques critiques trouvèrent à redire sur les hardiesses tonales et la place nouvelle donnée à l'harmonie enrichie, notamment aux cuivres…
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Burgtheater de Vienne en 1888
1 - Adagio molto - Allegro con brio : Trois audacieux accords syncopés fp nous prennent à bras le corps : orchestre à l'unisson (sauf trompettes et timbales), cordes en pizzicati. Beethoven aime et aimera ces motifs, brefs et simples, qui assaillent d'emblée le mélomane, qui captent son attention. L'exemple le plus célébrissime de ce principe sera le motif de quatre notes introduisant la 5ème symphonie. Un noble adagio se développe sur une mélodie des cordes sur laquelle se superposent des accords des vents. Une grandeur en adéquation avec la volonté de Beethoven de frapper fort pour justifier l'extension de l'orchestration. Bien qu'en Ut majeur, l'adagio hésite entre le fa majeur et le ré mineur et crée ainsi un climat de sérénité mystérieuse. Encore une initiative qui fera grincer des dents les conservateurs. Haydn avait déjà expérimenté ces adagios introductifs dans les dernières londoniennes, notamment en 1795 dans la 103ème symphonie. (Même orchestration.)
À la treizième mesure l'allegro prend son envol, opposant un thème vigoureux plutôt réservé aux cordes et un chant plus léger et concertant où les bois virevoltent. Dans le développement, Beethoven se voudrait plus grave, légèrement dramatique, mais la bonhomie reprend vite le dessus jusqu'à la coda. Beethoven pour ce premier essai respecte quasiment à la lettre la construction de forme sonate. Ce sont les couleurs chamarrées des bois et les traits altiers des cors et des trompettes qui marquent le désir évident d'innovation. Et, à propos de couleurs et de timbres agrestes, l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique est tout à son affaire. Des sonorités cinglantes et très claires que John Eliot Gardiner exalte par sa direction musclée, une mise en place bien définie, un tempo vif. On pourra ne pas aimer la rusticité du propos, mais le chef anglais mise sur un Beethoven opiniâtre qui deviendra bientôt l'homme de la symphonie "héroïque".

Première page de la partition originale
2 - Andante cantabile con moto : [8:15] En commençant par les seconds violons, un à un les pupitres de cordes établissent un climat dansant et festif. Le fa majeur, autre tonalité poétique, est requis. Beethoven adopte un procédé ostinato peu usuel dans le mouvement a priori méditatif d'une symphonie classique. On retrouvera cette rythmique enjouée dans la 8ème symphonie. De nouveau, les bois, les timbales et les cors égaillent les diverses mélodies. La polyphonie animant les bois soutenus par les cordes présente un style vraiment nouveau et charmeur pour l'époque. John Eliot Gardiner accentue avec un tempo "allegretto" la vitalité de cet andante. Nous ne sommes guère habitués à entendre jouer aussi vite ce morceau. Cela dit le cantabile est particulièrement prononcé et le chef n'hésite pas à introduire avec malice un jeu subtilement conflictuel entre les pupitres. Oui, un tantinet précipité mais tellement vivant…

3 - Menuetto (Allegro molto e vivace) : [14:50] Menuet ? C'est vite dit pour ce mouvement noté allegro et qui n'évoque en rien les menuets galants de Mozart. (Je reste dubitatif quant aux musicologues qui pensent qu'un menuet mozartien doit désormais être joué avec précipitation. Un menuet n'est pas un galop ou un fox-trot). Donc allegro et vivace de surcroît ! Très simplement, pour la première fois Beethoven substitue au menuet un vrai scherzo et sa forme ternaire si reconnaissable. Un thème allant introduit le menuetto en opposition avec un motif plus nonchalant. La timbale martèle les reprises du thème 1. Encore une nouveauté. Comme l'écrivait Luc en son temps, dans les œuvres mozartiennes, le timbalier ne risque pas le burnout, ici c'est l'inverse. Trivialement, dans ce morceau traditionnellement de repos, et bien "ça déménage" ! Le trio est chanté par les hautbois soutenus par des traits facétieux de violons. Le retour du scherzo se fait sans reprise.

4 - Finale : Adagio - Allegro molto e vivace : [18:58] C'est justement la timbale qui appuie le premier accord du finale. Après quelques mesures hésitantes, Beethoven lance ses troupes dans une course folle de facture plus traditionnelle.
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Il faudrait un aplomb démesuré pour établir en mon nom une discographie de référence pour cette symphonie. Je me demande s'il n'existe pas des rééditions d'enregistrements sur rouleaux de cire. Pour les grands noms des chefs beethovéniens historiques, la liste semble immuable : Furtwängler, Herbert von Karajan (4 fois en studio), Klemperer, George Szell, et pour se rapprocher de notre époque : Riccardo Chailly, Marris Jansons, Simon Rattle, etc.
Sur instruments d'époque, on trouvera un bonheur égal en écoutant la gravure de Gardiner et celles de Charles Mackerras ou de Roger Norrington. Cela dit, pour ma part, j'émets une petite réserve sur la plasticité et la sonorité plus banale de leurs orchestres en regard de l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique.
Héritier du style de Furtwängler - comprendre la grande tradition du romantisme allemand - le quinquagénaire Christian Thielemann, souverain dans Richard Strauss, propose en DVD ou en CD une conception traditionnelle avec la Philharmonie de Vienne, une interprétation très lisible mais d'une lenteur à la limite de la pesanteur pour cette œuvre ardente (28' vs 22' pour Karajan en 1977). Les avis sont partagés : emphatique ou magistral ? Je vous laisse juger en ajoutant la vidéo du live à Vienne… J'avoue ne pas être insensible à la ductilité du fabuleux orchestre viennois, mais sans plus…
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5 commentaires:

  1. Gardiner ne verse dans aucun des excès des baroqueux (sonorités acres à la limite du faux, part excessive des vents sur les cordes, tempos échevelés, etc.) et son orchestre révolutionnaire et romantique reste chaud, avec de superbes couleurs. L'intégrale est très réussie, bien plus accomplie me semble-t-il que celle d'Harnoncourt qui vieillit mal et, en tout cas en ce qui me concerne, n'a pas résisté à la première écoute.

    J'ai une tendresse particulière pour Josef Krips et, dans les versions plus récentes, Chailly avec le Gewandhaus.

    Excellent week-end

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  3. C'est marrant, parce que pour ma part, je trouve qu'hors intégrale, les deux premières symphonies de Beethoven sont assez sous-représentées dans la discographie, surtout si on compare aux 3,5,6,7 et 9. Cela dit, j'aime beaucoup Gardiner, dont l'intégrale est en effet assez passionnante, en effet : articulations soignées, belle lisibilité, équilibre des pupitres très bien réalisé dans l'optique retenue -allègement des pupitres de cordes-, vivacité sans précipitation... Tout cela fonctionne à merveille.
    Le magazine Gramophone l'avait retenue parmi les cinq intégrales incontournables de la discographie des symphonies de Beethoven, avec Toscanini, Karajan-Berlin 62, Klemperer et Norrington -je n'ai jamais compris le choix de ce dernier autrement que par une volonté de retenir un autre chef anglais...-.

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  5. Waouh ! Merci à tous pour les lecteurs qui chercheraient le couplage qui leur convient… De mon côté j'ai un single Karajan 1977 avec la 1, la 4 et Egmont (Dgg Galleria). J'assiste de semaine en semaine à votre participation active à la vie de notre blog. Merci au nom de tous les rédacteurs.
    Il y a aura des articles "classique" plus concis tous les samedis pendant mes congés, fin juillet, début août. Je répondrai sans faute aux remarques à mon retour de vacances, retour aux sources sans moyens informatiques :o)…
    Samedi prochain : Jeux de Claude Debussy par…
    Très amicalement.
    Claude

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