samedi 11 juin 2016

SCHUBERT – Quatuor N°15 – QUATUOR MELOS - par Claude TOON



- Je parcours l'index M'sieur Claude, vous aviez écrit à vos débuts un article fouillé sur le 14ème quatuor "La jeune fille et la mort", un must du répertoire…
- En effet Sonia, c'est le plus connu des 15 quatuors de Franz Schubert, son sous-titre a bien servi son succès y compris comme illustration de films, de pubs, etc…
- Et heu, comme pour les symphonies de Mahler ou de Beethoven, vous pensez nous parler de tous ses quatuors au fil du temps ?
- Schubert a composé nombre de quatuors sympathiques dans sa jeunesse. Mais priorité aux trois deniers, composés à la fin de sa vie, le 14ème déjà commenté, le 15ème écouté aujourd'hui et à venir le 13ème "Rosamunde".
- En poursuivant la lecture du tableau, je vois que le Quatuor Melos avait fait la une dans deux quintettes de Brahms, l'un pour alto et l'autre pour clarinette…
- Oui, dans la seconde formation de cet ensemble. Aujourd'hui, pour ce disque du début des années 70, ce sont les musiciens présents à l'origine que nous écouterons…

Le quatuor Melos dans les années 80
Un article assez long avait été consacré au quintette "La truite" et au quatuor n° 14 "La jeune fille et la mort" il y a quelques années (Clic). Ces deux chefs d'œuvres sont sans aucun doute les plus connus et joués parmi les ouvrages de Schubert. Leur réputation est galvanisée par leurs célèbres sous-titres. Mais attention, datant de cette période tardive de la vie de Schubert, d'autres ouvrages de chambre se hissent sans difficulté au même niveau d'intérêt musical et d'ambition par leur durée : les quatuors N° 13 et N° 15, et le quintette à deux violoncelles (Clic). Cette remarque s'applique aussi aux trois dernières sonates pour piano, la 20ème ayant eu sa chronique il y a quelques semaines sous les doigts de Rudolf Serkin. (Clic)
Vous allez trouver cette entrée en matière dithyrambique ! Elle l'est ! Attaquer une chronique sur de telles partitions se révèle toujours intimidant. Et puis, la chance aidant, Youtube propose la copie d'un album du Quatuor Melos qui grava une intégrale des quatuors de Schubert dans le début des années 70. Ce n'est pas courant car les 11 premiers sont des œuvres de jeunesse charmantes mais moins riches et inventives que les quatre derniers (sachant que le 12ème n'est qu'un simple mouvement isolé).
Je ne reviens plus sur la vie brève (31 ans) de Franz Schubert, sa timidité, l'ado surdoué, un millier d'œuvres dont des centaines de Lieder parmi les plus beaux de l'histoire du genre, l'incompréhension de ses contemporains face à son écriture déjà moderne en ce début de l'époque romantique. 
Pour les grandes lignes de la biographie… (Clic).

Les causes de la mort de Schubert en 1828 sont connues : une syphilis contractée vers la vingtaine et une fièvre typhoïde fatale chez un homme déjà amoindri. Une époque sans antibiotique où les traitements au mercure achèvent le patient plus qu'ils ne le soignent. Cette sa**ie vénérienne a, en principe, la particularité d'affecter le cerveau et les facultés intellectuelles dans sa phase terminale. En 1826, lors de l'écriture de son ultime quatuor, Schubert échappe à ce symptôme effrayant, mais n'a plus que deux ans à vivre. Et pourtant, cette douloureuse perspective semble avoir transcendé sa puissance créatrice et la maîtrise de son art !
Les innovations de plus en plus hardies nuisent à l'exécution des œuvres majeures de ces dernières années : la symphonie n° 9 "La Grande" est souvent supprimée des concerts, le quatuor "La jeune fille et la mort" est massacré en catimini et ne sera jamais édité du vivant de son auteur. La liste des œuvres posthumes éditées après la mort du compositeur est sans fin…
Le 15ème quatuor est composé en dix jours en juin. Par rapport à sa durée (+ 45') et sa complexité harmonique et mélodique, c'est surréaliste !! Il compose pour tuer le temps en attendant un livret d'opéra, une commande qui ne verra jamais le jour. Alors que les difficultés auraient dû suggérer une tonalité mineure, Schubert choisit comme pour exorciser ses angoisses, le juvénile, fougueux et pétillant sol majeur ! On s'interroge sur la création : dans l'intimité lors d'une soirée entre amis ? Il n'y a aucune certitude que Schubert ait entendu de son vivant ce monument. Un seul mouvement fin 1828, mais l'édition et la création dans son intégralité attendront plus de vingt ans, en 1850.
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Wilhelm Melcher
Pour faire écho aux propos de Sonia, pour la chronique du 25 février 2012, le Quatuor Melos interprétait avec brio deux quintettes de Brahms (Clic). Pour ce disque, Ida Bieler était le second violon, position qu'elle occupait depuis 1993 après le départ de Gerhard Voss, l'un des cofondateurs en 1965 à Stuttgart de l'ensemble, en complicité avec le violoniste Wilhelm Melcher (Mel + V|os|s = Melos). Pendant quarante ans, Hermann Voss et Peter Buck ont tenu respectivement les parties d'alto et de violoncelle.
Suite à la mort prématurée de Wilhelm Melcher (photo ci-contre) en 2005, le quatuor a été dissout après une carrière exemplaire. L'un de leurs enregistrements les plus marquants restera l'intégrale des quatuors de Schubert paru à une époque où le cycle complet était peu gravé (1973-75). Ces disques furent salués à leur publication comme une réussite majeure de la discographie.
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Bord de la mer dans le clair de lune
On avait tout lieu de croire qu'avec le quatuor "La jeune fille et la mort", Schubert avec atteint des sommets d'inventivité polyphonique, de jeux de variations et de tonalité, d'intensité dramatique. Et bien en une dizaine de jours, le compositeur va se surpasser encore et donner à son quatuor des dimensions quasi symphoniques.
Peut-on parler de musique pure à l'opposé du quatuor n°14 qui se nourrissait des thèmes de la "vanité", au sens picturale du mot, et de thèmes empruntés au Faust de Goethe : la vieillesse et la mort anéantissant inexorablement la beauté et la jeunesse ? Je pourrais ici résumer les intentions de Schubert comme la mise en musique des angoisses et des interrogations sur un avenir sombre : une auto-analyse freudienne de ses conflits intérieurs qui trouvent leurs expressions dans les ruptures incessantes de tons et de climats sonores. Le sol majeur affiché à la clé n'étant qu'une façade dissimulant l'autoportrait d'un homme au bord du découragement et qui espère encore et toujours une reconnaissance dans un monde qui lui échappe de mois en mois. J'ai choisi des tableaux de David Friedrich Caspar, peintre d'origine poméranienne (1774-1840) dont les froids paysages romantiques flirtant avec le style gothique appartiennent à un courant d'inspiration tourmenté proche de celui de Schubert.
Nota : le premier mouvement comporte d'importantes reprises facultatives. Schumann appellera ce procédé typiquement schubertien : "les divines longueurs". Suivant la volonté des interprètes de les exécuter ou pas, le mouvement dure de 15 à 22 minutes environ ! Le quatuor Melos ne les fait pas, une concision qui favorise la découverte de l'œuvre par un néophyte. Je donnerai comme d'habitude des suggestions discographiques aux options contraires qui permettent de se laisser enchanter pars ses "refrains" sans lassitude…

Chouette sur un arbre mort
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1 - Allegro molto moderato : Une longue tenue de deux mesures des violons et de l'alto s'élance de p jusqu'à un triple accord ff auquel s'invite le violoncelle. Un petit motif interrogatif suit ces deux premières mesures avant une répétition de l'ensemble de cette introduction qui happe d'entrée l'attention ! Ces deux groupes sont suivis d'un motif mystérieux où un à un, chaque violon, puis l'alto et enfin le violoncelle dans le grave nous convient secrètement aux confidences de Schubert. Un passage en trémolos du second violon, de l'alto et du violoncelle, accompagne un élément mélodique élégiaque du premier violon. Dès les 13 premières mesures, juste avant le premier développement et ses trémolos, Schubert bascule du sol majeur au ré majeur puis au ré mineur. Y-a-t-il encore utilisation de la tonalité chez Schubert un siècle avant Schoenberg, on peut s'interroger ? Le résultat, au-delà des considérations sur les techniques harmoniques, se traduit par une ambiance pathétique où s'affrontent à la fois des motifs mélodiques bien marqués et nombreux, mais aussi des émois troublants reflets des angoisses du musicien.
En l'absence de reprise le Quatuor Melos démontre par quel génie architectural Schubert réinvente le discours musical traditionnel de mesure en mesure. Il donne à l'allegro de son quatuor la structure d'un poème symphonique à l'aide d'une foisonnante fantaisie polyphonique qui annonce Bruckner. Quatre instruments seulement pour cette musique de chambre, mais une hauteur de vue totalement symphonique. La partition montre une densité de notes et des difficultés techniques telles qu'il ne faut pas s'étonner si peu d'interprètes en cette fin de l'âge classique osaient affronter ces portées… Le jeu du Quatuor Melos est limpide, acéré, mettant en relief chaque trouvaille du compositeur, chaque surprise, sans trahir Schubert par un pathos trop épique. Les jeunes instrumentistes opposent le lyrisme romantique cher à l'époque au drame qui étreint le compositeur.
Développer mes commentaires plus avant prendrait des pages. Comme tous les chefs d'œuvre trop inventifs, je laisse cela aux musicologues chevronnés, notamment dans l'ouvrage de Brigitte Massin (Waouh… 6 pages en petits caractères). Difficile à un mélomane classique (et même un autre) de ne pas vibrer en écoutant une musique certes sophistiquée, mais curieusement d'une évidence rare dans ses intentions expressives et mélodiques.

Cimetière du cloitre en ruine sous le neige
2 - Andante un poco moto : [25:12] Encore un mouvement dont les proportions et la générosité mélodique suggèrent une œuvre accomplie à elle seule, je ne parle pas d'autonomie mais de clef de voûte d'un univers plus vaste. Douze minutes pendant lesquelles se déchaînent élégie et passions.
Schubert choisit le tragique mi mineur comme tonalité dominante, mais là encore les ruptures incessantes de tonalité vont dominer l'andante. Un chromatisme qui préfigure Tristan de Wagner. Je n'insiste plus sur cette constante dans l'écriture de Schubert et ses conséquences sur les émotions conflictuelles qui soulignent le désarroi de l'homme meurtri travaillant sans relâche sur sa partition. Un fz decrescendo introduit une mélopée doucement scandée, une procession mélancolique par une soirée brumeuse. Le discours de cette entrée en matière dénote une grande volonté de chant concertant. Encore une particularité lié au style schubertien : peu de mesures à l'unisson, Schubert voulant donner à son quatuor une dimension orchestrale. La lecture de la partition est révélatrice de cette redoutable polyphonie où chaque instrument à cordes joue chacun le rôle de l'un des pupitres d'un ensemble symphonique.
[26:09] Un second motif énoncé au violoncelle ne réjouit en rien cette ambiance nostalgique, quasiment désespérée. [28:28] Une idée développée avec véhémence, reprise par les autres instruments avant un premier éclat de violence, un drame tourmenté avec, de nouveau, des nerveux trémolos, éléments de solfège très présents dans le quatuor et propice à inspirer les frissons. Par ses douloureuses reprises obsessionnelles, l'andante parcourt un chemin a priori sans issue vers un destin tragique. [30:22] Une contre-mélodie plus radieuse ouvre cependant une porte vers l'apaisement. Là encore des jeux de tonalités habiles permettent à une lumière diaphane de s'insinuer dans les ténèbres. Un retour des nuages gris introductifs conduit à une conclusion résignée.

Clair de lune sur la mer
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3 - Scherzo Allegro vivace : [35:38] On lit parfois que Schubert usait toute sa force dans les deux premiers mouvements et semblait moins à l'aise pour conclure ses œuvres. Dans la quatrième symphonie "tragique" par exemple, le menuetto et le finale tournent en rond sur une thématique assez banale. La 8ème symphonie inachevée n'est-elle pas tronquée par manque d'inspiration pour conclure en beauté une partition qui se suffit en elle-même ? Les tentatives d'ajouts de Brian Newbould pour la compléter sont d'un creux réducteur absolu (sentiment personnel). Dans ce quatuor, Schubert surmonte avec facilité l'épreuve.
De nouveau des trémolos ! Oui, mais ce sont eux qui structurent le motif principal du scherzo et son climat général inquiétant. Logique de l'architecture, mais aussi moyen élégant de nous entraîner dans une danse sarcastique voire diabolique. Impossible donc de ne pas partager les angoisses de l'auteur, une confession de mise en ce début du romantisme. Schubert extériorise la peur face à la vieillesse et à la mort qu'il désire refouler, une hantise cher au Faust de Goethe et une obsession déjà présente dans le 14ème quatuor. Les motifs restent indistincts, chaotiques, en un mot : troublés. [40:26] Le trio apparaît comme un refuge paisible lors d'une fête villageoise, un ultime havre de réjouissance bucolique. On pourrait parler de ländler, danse festive des paysans autrichiens que l'on entendra si souvent chez Mahler. Scherzo repris da capo.
4 - Allegro assai : [44:20] Le final prolonge la frénésie du scherzo avec rage. Tout en adoptant une thématique échevelée et une rythmique un peu folle de tarentelle, Schubert reprend des motifs des mouvements précédents et pousse le quatuor vers une course effrénée. Le Quatuor Melos joue habilement sur l'ambiguïté du propos : le conflit entre une apparente joie retrouvée et l'ironie du destin. Schubert fataliste ? Possible. Nous voilà otage d'un perpetuum mobile infernal. Le mouvement cherche en vain une porte de sortie apaisée. Il ne la trouvera pas… Par un double accord ff, il met fin brutalement à toute tentative d'évasion vers une quelconque accalmie dans ses pensées. (Partition)
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L'intense et fébrile émotion qui se dégage des cordes du Quartetto Italiano place d'emblée la gravure de cet ensemble dans le podium des versions incontournables. Comme beaucoup, les italiens n'ont gravé que les quatre derniers quatuors regroupés dans un double album économique. La reprise est bien effectuée. Bouleversant, une approche plus sidérale que le Quatuor Melos. À ce niveau… Concurrent ? Oui, mais surtout complémentaire (Philips – 6+/6)
Une gravure isolée du quatuor Alban Berg existe pour ceux qui possèdent déjà moult versions du quatuor "La jeune fille et la mort". Probité, élégance du trait, articulation, énergie, la réputation de ce quatuor mythique n'est plus à faire (EMI – 6/6)
Enfin, j'avais présenté le quatuor Emerson dans une chronique consacrée au quatuor N°8 de Chostakovitch. Une interprétation pleine de feu. On retrouve ce style dans l'interprétation incluse dans un coffret de 3 CD qui, en complément des quatre derniers quatuors, propose le quintette pour violoncelle avec Mstislav Rostropovitch dont c'est la seconde interprétation pour DGG ; la première fin des années 70 étant captée en complicité avec… le quatuor Melos. On ne change pas des équipes qui gagnent (DGG – 5/6, prix très doux).
On trouve un enregistrement endiablé, une course à l’abîme, du légendaire quatuor Busch, mais la mauvaise qualité d'un son ingrat (année 40 ?) et les tempos précipités réservent ce disque aux aficionados qui connaissent déjà l’œuvre (Warner dans un coffret de 16 CD).

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!!! ATTENTION : le 15ème quatuor commence à 10'06", après le court mouvement de quatuor N°12 présent sur la même galette dans le coffret de 6 CD…



2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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    1. Bien entendu, nos lecteurs peuvent tout se permettre dans les commentaires. Les échanges entre passionnés sont les bienvenus, c'est même l'un des buts premiers de ce blog…
      Seuls sont supprimées les injures, insultes, menaces de mort (on en a eues), diatribe de 4000 mots de citations antisémites (à la suite d'un com sur Métamorphoses pour 23 cordes de Strauss) ?!?! C'est très rares bien heureusement.

      Nous partageons les mêmes impressions sur la grandeur et la modernité de ce quatuor...

      Excellentes suggestions. Oui, le CD EMI de 1936-1938 des Busch est toujours au catalogue et sans doute de "remastering" meilleur que celui dont je parle rapidement. Je me permets (moi aussi) d'ajouter qu'il existe un petit coffret de 5 CD par le quatuor Julliard chez Sony avec les 4 derniers quatuors de Schubert + les 3 de Brahms et les deux quintettes de ce dernier. Ça ne coûte qu'une dizaine d'Euros…

      Merci pour ta fidélité et bien cordialement

      Claude

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