samedi 28 mai 2016

MENDELSSOHN – Concerto pour violon n° 2 (live) – Nemanja RADULOVIC – par Claude TOON



- Grand classique M'sieur Claude cette semaine : le concerto pour violon de Mendelssohn par le violoniste franco-serbe et chevelu Nemanja Radulovic…
- Oui Sonia, comme cela on ne me suspectera plus de favoriser les jolies artistes blondes et hamiltonesques comme je l'ai lu il y a deux semaines dans un commentaire espiègle, hi hi…
- Vous avez choisi le second concerto, c'est le plus connu je crois. Des dizaines voire des centaines de versions à tous les coups…
- Le premier concerto est l'œuvre d'un ado de 15 ans et, je trouve, un bon choix comme complément du second qui, oui, est un morceau de bravoure du répertoire pour violon…
- Ce jeune homme frisé a fait la une des médias il y a quelques années, vous l'avez préféré aux grands maîtres du passé ?
- Oui, Christian Ferras, Heifetz ou Oïstrakh n'ont rien à prouver, on le sait bien, et puis il y a une autre raison concernant le choix de l'orchestre…

Nemanja Radulovic
Le concerto pour violon de Mendelssohn opus 64 est le plus souvent couplé au N°1 de Max Bruch. Certes il s'agit d'une des plus belles œuvres du violoniste et compositeur romantique allemand, mais ici, nous offrir ce joli concerto du petit Felix surdoué et précoce est une idée un peu plus originale. Premier bon point. Je soupçonne les labels d'établir cette association fréquente pour satisfaire au timing imposé par le CD…
Les grands disques historiques consacrés à ce concerto ont été gravés au XXème siècle avec de trèèèès grands orchestres symphoniques, bien entendu de très haut niveau avec des chefs de la trempe de Karajan (avec Anne-Sophie Mutter) ou Furtwängler (avec Menuhin). Des effectifs de 80 musiciens dont 6 à 8 contrebasses. Mendelssohn a écrit sa partition entre 1838 et 1843 dans un esprit plus proche du classicisme que du romantisme, donc pour un orchestre léger de type beethovénien voire mozartien, sans trombones mais avec trompettes. L'orchestre de chambre de Prague est une formation particulièrement adaptée à ce que Mendelssohn a imaginé et de plus, jouant sans chef, le violoniste impose plus facilement un accompagnement en osmose avec ses conceptions d'interprétation. Deuxième bon point. Avec Karajan, encore lui, le dialogue offrait moins de latitude disait-on !!
Quatre chroniques ont déjà été dédiées à Felix Mendelssohn, dont l'éternel Songe d'une nuit d'été, une musique de scène dont la marche nuptiale égaye la sortie d'un mariage sur deux. Dieu que les jeunes tourtereaux qui convolent sont imaginatifs… (Clic). Également un article pour la symphonie N° 3 "écossaise", chef d'œuvre symphonique du romantisme et témoignage d'un compositeur qui bourlingua beaucoup en Angleterre. Le premier article propose une biographie du compositeur mort bien jeune à 38 ans en 1847. Le concerto pour violon N° 2 fut créé en mars 1845 en l'absence de Mendelssohn déjà affaibli. Il pourra cependant le diriger en octobre de la même année.
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Orchestre de chambre de Prague
Le jeune violoniste virtuose Nemanja Radulovic né en 1985 en Serbie et français d'adoption est assez bien connu du grand public en ayant reçu par deux fois une Victoire de la musique classique : en 2005, "Révélation internationale de l’année", puis en 2014, "Soliste instrumental". Son look qui échappe aux idées reçues sur les tenues vestimentaires des artistes "classique" a du favoriser son adoption par un public qui s'imagine encore que cette musique est celle d'une classe sociale conservatrice ou du tout Paris. (Hein, S**e.)
Il commence ses études à Belgrade et reçoit à l'âge de 11 ans son premier prix "Talent de l'année 1997" remis par le ministère de la culture. Il rejoint la France en 1999 et le Conservatoire de Paris dans la classe de Patrice Fontanarosa.
En 2006, il se fait remarquer brillamment en remplaçant Maxim Vengerov pour l'interprétation du concerto de Beethoven salle Pleyel. À noter que Maxim Vengerov a signé l'une des gravures les plus remarquables du concerto de Mendelssohn accompagné par Kurt Masur (j'y reviendrai).
Il poursuit désormais une carrière internationale de soliste et a créé deux ensembles de musique de chambre : Les Trilles du Diable (clin d'œil aux sonates diaboliquement difficiles de Tartini) et Double Sens. L'artiste se distingue par un jeu clair et dynamique, je dirais… électrisant !
Nemanja Radulovic a gravé des disques attachants pour divers labels, notamment Dgg et Decca dont un programme très varié titré justement Les trilles du Diable. Tout comme Hilary Hahn, Nemanja Radulovic joue sur un violon Jean-Baptiste Vuillaume de 1843.

Nous avons souvent écouté des musiques interprétées par l'ensemble américain Orpheus Chamber Orchestra : une réunion de grands solistes de la côte Est qui a la particularité de jouer sans chef. L'orchestre de chambre de Prague travaille sur le même concept, en définissant avec les musiciens et éventuellement le soliste qu'il accompagne les choix interprétatifs. Créé au début des années 50, cet orchestre voyage beaucoup et a gravé des œuvres des époques classique et romantique, avec une prédilection pour les compositeurs tchèques.
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Ferdinand David
La genèse de ce concerto, une pièce maîtresse du genre, s'étale de 1838 à 1845 ! Six ans, pour un compositeur possédant autant de facilités, le délai peut surprendre… La réponse se trouve dans la conception sourcilleuse qui préoccupait Mendelssohn à propos de la relation entre le compositeur, l'œuvre et le public. Comme pour Beethoven qui choisissait de préférence des thèmes plutôt frappants qu'élaborés en terme de solfège, Mendelssohn se veut soucieux de proposer une musique que l'auditeur puisse adopter et mémoriser d'emblée. Et cela dès la première audition. Plus généralement, c'est d'ailleurs à cela que s'identifient les chefs d'œuvres des compositeurs majeurs. Le long travail d'écriture pour ce concerto si populaire illustre bien cet esprit perfectionniste.
Je suis tout à fait d'accord avec cette démarche, et comme exprimait un jour le philosophe Luc Ferry lors d'une petite chronique sur Radio Classique, en substance : "Il ne peut y avoir d'art en absence de beauté".
- Heuu comme d'habitude M'sieur Claude, je vous rends une copie double pour 16H00 ?
- Mais non Sonia, on n'a plus l'âge de passer le bac mon petit…
Sans doute dans les mêmes intentions, le style du concerto se rapproche de la forme classique de ceux de Mozart et de Beethoven première manière. Banal ? Pas de hardiesse tonale ? Eh bien oui et non, même si Mendelssohn se refuse à des aventures harmoniques, son concerto, ne serait-ce que par la continuité régissant les trois mouvements, innove mais sans chercher à dérouter le mélomane.
L'orchestre est celui de Schubert ou de Beethoven jeunes encore attachés au classicisme : 2/2/2/2, 2 trompettes, 2 cors, timbales et cordes ; tout simplement !

1 – Allegro appassionato : "Passionné"… Mendelssohn ne pouvait mieux choisir cette précision dans l'indication de tempo. Première entorse au style classique, le violon fait son entrée dès la deuxième mesure de l'introduction. Une seule mesure, autant dire juste le temps de créer un climat légèrement rythmé dans l'orchestre  pour accueillir dans un style mélodique opposé le thème principal au violon : une longue et sensuelle phrase empreinte de poésie, de sensualité, mais aussi d'une douce et discrète mélancolie. Trois éléments qui signent le caractère romantique de ce grand mouvement introductif. Plus qu'un thème élégiaque : un leitmotiv qui va parcourir avec une énergie crescendo l'allegro, leitmotiv joué et métamorphosé par le violon, mais aussi partagé par l'orchestre. Bien que très difficile techniquement, Mendelssohn n'exige pas de son soliste une virtuosité flamboyante dont l'éclat masquerait l'émotion et l'esthétique sonore globale.
Comme expliqué plus avant, le thème initial est de ceux que la mémoire adopte d'emblée, qu'il est facile de siffloter gaiement sous sa douche. Pas d'ornementation ou de prouesses violonistiques diaboliques à l'instar d'un Paganini. Mendelssohn joue la carte d'une musique riche d'un lyrisme délicat et attachant, écrivant sur sa partition un duel concertant et complice entre le violon et les instruments de son orchestre, un discours exempt de tout conflit sonore affirmé.
Mendelssohn au piano devant la reine Victoria
Nemanja Radulovic a compris à l'évidence que sa partie soliste se joue dans l'intime et non dans l'esbroufe et l'égo. Il fait chanter ses cordes de manière articulée et nuancée pour exalter les tensions affectueuses qui parcourent les portées. Je n'ai que trop rarement entendu une telle pudeur dans ces pages. L'orchestre fait preuve d'une légèreté qui souligne lui-aussi l'univers limpide de ce concerto dépourvu des accents pathétiques rencontrés dans la plupart des concertos du XIXème siècle. Le jeune violoniste, outre une justesse parfaite (à mon oreille), opte pour un infime vibrato qui valorise les vibrations qui émanent de cette musique émouvante, sans tomber dans les effets faciles. [7:14] Mendelssohn introduit la cadence en fin de développement, en amont, et non juste avant la coda. L'orchestre reprend ensuite une nouvelle fois ce thème immuable pour une réexposition plus conforme à la forme sonate et où le violon laisse place à un suave dialogue de bois qui, lui, nous entraîne vers une coda très vivante. Une trouvaille qui anime de manière ludique et voluptueuse le centre de la pièce.

2 – Andante : Un accord de cors suivi d'une mélopée aux cordes ouvre la voie au tendre thème du mouvement lent. Une lumière radieuse s'élève, sans pathétisme, bien au contraire : une "romance sans parole", une forme que Mendelssohn maîtrisait si bien au piano. Un passage plus vif précède une reprise du violon accompagnée de pizzicati facétieux aux cordes. Qui a dit que le concerto de Mendelssohn devait être joué à la hussarde pour répondre aux critères rugueux des musiques romantiques ? Pas nos interprètes en tout cas…

3 – Allegreto non troppo – (4) - Allegro molto vivace : Nouvelle initiative : l'andante se poursuit indirectement vers l'allegro final. Une transition allegretto surprenante permet d'aborder la conclusion sans rupture brutale de ton après les coloris cristallins de l'andante (un procédé que Beethoven utilisa dans son 4ème concerto pour piano). Le final doit être joué plus rapidement de nos jours d'après les études effectuées sur les interprétations anciennes. Avec Nemanja Radulovic le violon virevolte comme un papillon possédé et l'orchestre se fait chambriste avec ses joyeux trilles de la flûte et des clarinettes. Tout amateur de musique romantique aérienne et de ce concerto en particulier peut écouter ce disque. Un enchantement.

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La discographie du concerto pour violon opus 64 est tellement pléthorique, y compris à haut niveau, que je vous propose mes gravures favorites. Dans les enregistrements légendaires, on trouvera sans surprise Menuhin-Furtwängler (mono) ou encore Stern-Ormandy, Ferras-Silvestri, Viktoria Mullova-Sir Neville Marriner, etc.
Maxim Vengerov a signé en 1993 une version au phrasé tendu comme un arc, diaboliquement virtuose et enflammée, un son aiguisé. De plus, la prise de son limpide me laisse à penser que ce disque se révèle à mon humble avis comme  l'une des réussites majeures de l'ère numérique. Kurt Masur soutient avec élégance la verve du soliste aux tempos vifs (Teldec – 6/6). Bon couplage avec le concerto de Max Bruch. Un disque considéré par plusieurs critiques comme la référence moderne (écoute comparée Classica notamment).
Découverte par Herbert von Karajan, Anne-Sophie Mutter grave dès 1981 à 18 ans, en numérique, sa première version. Virtuosité chatoyante, un soupçon de maniérisme très discret, et surtout le maître autrichien qui ne couvre pas sa soliste avec la machinerie de Berlin. L'édition originale comportait l’incontournable concerto de Max Bruch, hélas avec un Karajan qui retrouvait ses habitudes teutoniques. Je préfère la réédition dans la collection Masters avec une gravure passionnante du concerto de Brahms (Dgg 5/6). Anne-Sophie a récidivé en 2009, accompagnée par Kurt Masur pour une seconde mouture couplée avec une sonate et un trio de Mendelssohn. L'album comporte la vidéo du live de ce concert où l'on peut voir que le vieux chef sait que l'on ne joue pas cette œuvre avec un orchestre boursouflé mais celui du Gewandhaus de Leipzig en formation allégée (Dgg – 6/6).
A signaler, un disque original qui réunit Gidon Kremer et Martha Argerich dans un couplage insolite : le premier concerto pour violon, mais aussi un double concerto pour violon et piano. Et l'on retrouve l'Orpheus Chamber Orchestra sans chef évidement… (Dgg – 5/6). Pour les fans de Mendelssohn, un album rare et ensoleillé par deux bijoux de la plume d'un ado de 14 ans.

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Le premier mouvement dans l'interprétation de Nemanja Radulovic. Puis la vidéo de Anne-Sophie Mutter et Kurt Masur dans l'intégralité du concerto :



7 commentaires:

  1. Sauf erreur de ma part, Ferras a enregistré avec Karajan les concerti de Beethoven, Brahms, Sibelius et Tchaïkovsky, mais pas le Mendelssohn. Ce sont de belle versions, d'ailleurs, notamment dans les mouvements lents. Parmi les versions "modernes" de ce beau concerto, il me semble que tu as oublié de citer le très beau CD couplant Mendelssohn et Tchaïkovsky enregistré par Kyung Wha Chung, Charles Dutoit et l'OS de Montréal : c'est l'une des grandes versions de ces oeuvres, très bien enregistrée de surcroît !

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  2. Oups ! En effet, j'avais en-tête la série de concertos enregistrée par Karajan et Ferras et dans mon élan j'ai ajouté celui de Mendelssohn qui n'a pas donné lieu à un enregistrement... D'ailleurs je cite le duo Ferras-Silvestri à la fin...
    Merci de citer le disque Kyung Wha Chung que je ne connais pas... à découvrir.

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  3. je préfère la "vieillerie" David Oistrakh - Eugene Ormandy, mais à chacun ses goûts! :-)

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    1. Bonjour,

      Tu as le droit de prévoir un sombre avenir pour Nemanya Radulovic, bien entendu. Mais que justifie au juste ce dégoût ? Son jeu ? Sa discographie ? Son look hors norme : l'absence de queue de pie, pas de début de calvitie, mais une tignasse virevoltante ???

      Petite erreur de conjugaison fortuite je pense, mais Nigel Kennedy est toujours en vie, il a 59 ans (le temps passe). A noter qu'une grave intervention chirurgicale l'a éloignée plusieurs années de la scène. Je ne suis pas un de ses fans, mais sa fantaisie énergique a peut-être permis à certains apprentis mélomanes de découvrir de grandes pages "classique". J'avoue, je n'ai aucun de ses disques…

      Comme tu sembles être un spécialiste du concerto pour violon op 64 de Mendelssohn, quelle interprétation conseillerais-tu à nos lecteurs ? Pour moi : Vengerov-Masur sans hésiter.

      Je suis parisien, mais j'ai largement passé l'âge d'être un bobo ;o)

      Bien cordialement.

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    1. Merci Philharmonic Symphonic pour cette réponse détaillée. Oui là Ok, tu sors l'artillerie lourde…

      J'écoute Daniel Hope et le Chamber Orchestra of Europe, avec Thomas Hengelbrock (Sa messe en si est l'une de mes "chouchous") su Deezer. Violon enlevé mais orchestre un peu sec comme un quignon de pain à mes oreilles…
      Ehnes - Ashkenazy : je ne connais pas, j'avoue… vidéo ou Deezer ? Non rien ! Flûte
      Tetzlaff - Jarvi : cool j'ai la vidéo Youtube. Ah oui j'aime bien, un violon primesautier. Des tempos virulents… j'adore en réalité. J'aurais pu choisir ce disque pour le commentaire…
      Oistrakh - Ormandy : évidement, j'avais d'ailleurs consacré au duo de ces géants un article pour les concertos de Sibelius et de Tchaïkovski… Le chant du violon, quel legato ! B**l !!
      Menuhin – Furtwängler : moui, je trouve la chose trop immense pour du Mendelssohn, un petit air brucknérien (ce qui n'est pas une vacherie, loin de là). Subjectif.

      Et pour NR, on verra dans dix ans… L'histoire nous départagera :o)

      Encore merci pour toutes ces propositions… Les lecteurs ont du choix…

      À bientôt… Très cordialement

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