samedi 14 mai 2016

BRAHMS – 3 sonates pour piano – François-Frédéric GUY (2016) – par Claude TOON



- Trois sonates en une seule chronique M'sieur Claude… Ce n'est guère dans vos habitudes ! Un article fleuve ?
- Au contraire Sonia, les sonates de Brahms forment un groupe de trois œuvrettes composées en tout début de sa carrière par un jeune compositeur de 20 ans… Un petit billet suffit pour commenter ces sonates qui préfigurent le Brahms en devenir
- Oui, je vois, donc sans doute des partitions encore imparfaites mais posant les bases d'un Brahms prometteur
- Absolument, et détailler chaque œuvre serait intello. C'est la parution de cette intégrale (ce qui est rare) qui me suggère ce billet… (Vu à la Télé)
- Vous n'avez jamais parlé de ce pianiste François-Frédéric Guy il me semble ?
- En effet, et je profite donc de cette nouveauté discographique pour présenter un grand artiste discret, amoureux de Beethoven…

Les sonates de Brahms sont peu enregistrées. On peut imaginer en voyant les numéros d'opus : 1, 2 et 5 que le matériau sonore est maigre, la forme académique ou Dieu sait quoi encore de péjoratif pour ces œuvres dites "de jeunesse". Le terme d'œuvres de jeunesse est souvent employé poliment pour ne pas critiquer ouvertement les maladresses de la production de compositeurs inexpérimentés. Pourtant ici, rien de tout cela. Nous écoutons des sonates qui échappent joyeusement à toute structure scolaire. Si on considère d'emblée que la sonate n°3 comporte 5 mouvements et non quatre, il faut reconnaître que la forme quasi symphonique du second concerto écrit 30 ans plus tard porte les gênes de la liberté musicale de ces premiers essais pianistiques. Opus choisis par Brahms pour initialiser son catalogue. Le fougueux jeune musicien n'a peur de rien, veut s'affirmer, et va y parvenir…
Pourquoi les virtuoses dédaignent-ils ces partitions ? Mystère ! Certes Brahms débute en composant trois sonates aux proportions pour le moins inhabituelles (35-40 minutes), durée que seul Schubert avait maîtrisé au crépuscule de sa vie. (Voir sonate N° 20 par SerkinClic.) Peu de sonates de Beethoven que Brahms idolâtrait atteignent ou dépassent les 20 minutes. Oui, c'est foutraque par moment, abusivement virtuose, mais b**l, quelle vitalité, quel élan, ça décoiffe !!
On raconte que Samson François dit un jour avec humour en parlant de Brahms : "Rien que d’y penser, j’en ai mal aux doigts". Et c'est vrai que l'énergie percutante de ces sonates demande une belle endurance. On peut comprendre la boutade du pianiste français qui jouait avec tant de subtilité les Nocturnes de Chopin
J'ai souvent évoqué l'amitié qui lia Brahms et Schumann jusqu'à la disparition tragique de ce dernier. Lorsque Johannes présenta à Schumann le manuscrit de sa troisième sonate, ce dernier lui fit un commentaire soulignant l'ampleur symphonique de la pièce. Brahms poursuivra à ses débuts cette recherche de la démesure avant de se tourner vers la brièveté et l'épure dans les œuvres de sa fin de carrière. La remarque avait déjà été formulée à propos de son Trio n° 1 opus 8, très développé dans sa première mouture, puis condensé lors de l'édition définitive trente ans plus tard. (Clic)
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François-Frédéric Guy - (photo : BALTEL / SIPA)
C'est en regardant le JT de l'A2 que j'ai découvert François-Frédéric Guy venu présenter cet album Brahms paru mi-avril. Un faux air de Moustaki, une légère timidité* et l'exécution toute en finesse de quelques mesures d'une sonate m'ont convaincu d'écrire ce billet dans la foulée. Ne connaissant pas cet artiste qui n'est pas au service du marketing de Dgg ou Decca ou invité chez Drucker (Plutôt Jean-François Zygel sur FR3, c'est un +), je suis parti à la rencontre de ce monsieur sur le Web…
* J'ai souvent remarqué que les artistes les plus talentueux sont ceux qui font un minimum d'esbroufe sur les plateaux.
François-Frédéric Guy est né à Vernon dans l'Eure en 1969. Il commence ses études avec le pianiste et pédagogue de renom : Dominique Merlet. Début dès l'âge de 20 ans de sa carrière de concertiste : soliste accompagné par l'Orchestre de Paris dirigé par Wolfgang Sawallisch. Le jeune virtuose ne fait pas dans la demi-mesure pour son baptême du feu.
Même période, premier CD : le gigantesque 2ème concerto de Brahms (déjà) en complicité avec le chef finlandais Paavo Berglund (Clic) et la Philharmonie de Londres.
Début d'une carrière avec les meilleurs orchestres et les chefs de premier plan : Tilsson Thomas, Daniel Harding et même Bernard Haitink au festival de Lucerne (La cours des très grands). Récital, musique de chambre et créations contemporaines complètent cette liste…
François-Frédéric Guy semble vivre en osmose avec Beethoven dont il a donné plusieurs fois l'intégrale des 32 sonates lors de cycles de concerts répartis sur une semaine.
François-Frédéric Guy n'étant pas un stakhanoviste de l'enregistrement, réservant son talent pour des petits labels et des gravures très affinées, cela peut expliquer ma méconnaissance impardonnable de ce pianiste.
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Albert Hermann Dietrich
1 - La première sonate opus 1 voit le jour en l'année 1853 à Düsseldorf. Robert Schumann prodigue ses conseils au jeune compositeur qui dédie sa partition à Joseph Joachim… Bon c'est un violoniste mais les amis, c'est les amis. Soyons clair, Brahms n'a écrit réellement que le scherzo de cette sonate de forme hyper classique en quatre mouvements : allegro, andante, scherzo et final. Schumann et le pianiste Albert Hermann Dietrich ami de Brahms ont participé grandement à l'élaboration de la sonate. De style de fait impersonnel, on y trouve des accents schubertiens. (Les trois grandes sonates de Franz avaient été publiées vers 1838.) Mais on sent déjà dans cette ébauche à plusieurs mains le contraste entre thèmes fougueux, frappe généreuse du clavier et climat tempétueux qui seront la signature musicale de Brahms.

Robert Schumann
Le jeu de François-Frédéric Guy déploie virtuosité (dans le sens belle articulation et souplesse) et, après les mesures introductives allègres, le pianiste magnifie cette poésie aérienne que l'on nomme : le sens élégiaque chez Brahms. C'est parfait de clarté et d'inspiration. L'andante adopte un ton rêveur sans mièvrerie grâce à un legato facétieux et détaché. François-Frédéric Guy fait preuve de magie en allégeant le langage encore emporté et pesant de Brahms qui mettra plus de temps que d'autres compositeurs, comme Mozart ou Schubert, à affiner son style. Malgré les faiblesses de l'œuvre, le pianiste nous restitue une musique bien vivante (rondo final).

2 – la seconde sonate opus 2 est en fait la première, antérieure d'un an à sa sœur (1852). François-Frédéric Guy parvient à nous intéresser à une œuvre manquant singulièrement d'imagination, aux thèmes assez banals. Et de là vient tout l'intérêt de ce disque : nous faire découvrir un Brahms qui se cherche, voulant percuter le piano, mais sans le génie épique d'un Beethoven. Le pianiste passionne car là encore, il allège le trait, fluidifie le discours. Sans doute une version de référence pour ces sonates de la main d'un débutant.

3 – La 3ème sonate opus 5 de 1853 montre que l'habileté commence à poindre. Certes toujours désireux d'en faire trop, Brahms croit bon d'écrire 5 mouvements et de faire rugir le piano dès l'introduction. Pourtant la forme symétrique et ses deux andantes ne prolongent pas inutilement cet ouvrage. (Allegro maestoso ; Andante. Andante espressivo - Andante molto ; Scherzo. Allegro energico avec trio ; Intermezzo Andante molto ; Finale. Allegro moderato ma rubato.) On trouve trace d'une inspiration nourrie de poésie et de ses quelques vers de Sternau : "Le soir tombe, la lune brille / Ici, deux cœurs amoureux sont unis / et s'enlacent, bienheureux.". Brahms est bien un romantique… Toutes les qualités interprétatives déjà mentionnées de la part de François-Frédéric Guy se retrouvent dans le phrasé empreint d'alacrité et de contemplation en constante opposition dès l'allegro initial.
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Pari risqué et réussi de François-Frédéric Guy qui propose cette intégrale captivante et de toute façon sans grande concurrence (hormis celles de Jean Frédéric Neuburger assez confidentielle et de Julius Katchen un peu rude et présente uniquement dans un coffret de 6 CD réunissant l’œuvre complète pour piano de Brahms)… Et oui ! On ne trouve que des gravures majeures isolées, deux CD se détachent du lot : les sonates 1 & 2 par Sviatoslav Richter (Decca) et la 3ème par Bruno Leonardo Gelber (un CD Denon qui a été réédité à bon escient). François-Frédéric Guy vient de changer la donne.





8 commentaires:

  1. La discographie des oeuvres pour piano semblait un peu figée dans l'intégrale dite de référence de Julius Katchen, effectivement très belle. Mais cela fait plaisir de constater que la relève est bel et bien assurée. L'intégrale de Geoffroy Couteau fait la une en ce moment. J'en ai écouté quelques extraits, c'est effectivement très réussi.

    J'ai eu la chance d'écouter François Frédéric Guy il y a quelques années, et c'était inoubliable. Un lien quasiment héréditaire le relie à Beethoven. En effet, il a été l'élève de Leon Fleisher, lui même ayant été l'élève d'Artur Schnabel. Et quand on sait que Schnabel a été l'élève du pianiste Leschetizky, qui avait été l'élève de Czerny, qui, comme on le sait, était lui même celui de Beethoven....

    Excellent week-end

    Jef

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  2. Merci Jef

    Amusant cette généalogie par clavier interposé...
    François Frédéric Guy interprétera le 15 octobre les trios bien connus de Beethoven ("des esprits" et "archiduc"). 14H30 à la philharmonie de Paris et 25 € la place. Qui a dit que le classique était une musique pour les "riches" ?

    Bon WE

    Claude

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  3. Bon, je suis un inculte total en classique, on le savait. J'observe juste que ce coup-ci (couça...), ce n'est pas une blonde éthérée qui a les honneurs de la pochette. Il y aurait donc du classique à la télé? C'est bien la preuve que la télé va mal.

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    1. Tss Tss… Sacré Shuffle, tu m'inquiètes ! Oui car tu commences à radoter. Mince… si jeune…

      Tu écrivais le 23/1/2012 à 13H25 ceci : -----------------------------------------------------------
      "Je ne connais rien au classique, qui reste pour moi une musique très marquée socialement et culturellement (raisonnement regrettable, je sais, mais je ne vais pas me refaire à mon âge). Je suis toutefois impressionné par l'érudition du commentaire. Juste une question : pourquoi les interprètes sont-elles toujours (ou presque) de frêles jeunes filles blondes, diaphanes et évanescentes ? Serait-il possible de mettre leurs numéros de téléphone ?" ---------------------------------------------

      Donc il y a plus de quatre ans la même chose qu'aujourd'hui à quelques mots près :o)

      Lise de La Salle est toujours aussi blonde, bien entendu, mais avec son 1,75 m et sa force de frappe dans Liszt ou Chopin, mieux vaut ne pas… la "harceler" comme on dit de nos jours. Pas vraiment diaphane cette jeune artiste… D'ailleurs son jeu dynamique n'est pas vraiment celui d'une préado… Sur le millier de pochettes de CD classique dans mes coms, (en comptant les discographies alternatives), Lise doit être la seule blonde hypnotisante :o) Les vieux papis octogénaires vivants ou morts sont légions…

      Quant au " très marquée socialement et culturellement", je suis (et j'en suis fier) fils d'ouvriers et le "classique" n'existait pas chez moi avant que j'en écoute dans les années 60. Juste une radio à lampes pour Salut les copains (ça me gonflait déjà) et dimanche accordéon (ce n'est pas une blague). Achat d'un électrophone avec mes petits sous. J'ai d'ailleurs contaminé ma sœur et mes parents qui, fin des années 70, avaient des abonnements annuels aux concerts de radio France !!!!

      Alors, le "classique", musique de "classe" ou d"'élite" *… mon c**l !!!!!!

      Bien amicalement cela dit à l'un de nos plus fidèles lecteurs ;o)

      (*) "Les élites n'existent pas, il n'y a que des minorités" (Serge Gainsbourg)

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    2. Je vois que tu tiens tes fiches à jour...Ça fout les jetons....Sur le fond, on peut considérer que je radote, mais aussi que j'ai une ligne de pensée (n'ayons pas peur des mots) parfaitement cohérente et que je ne donne pas dans la palinodie, à l'instar de beaucoup. Je peux me regarder le matin dans la glace avec satisfaction, moi, monsieur.

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  4. J'ai découvert F-F Guy il y a quelques années déjà par le biais des concertos et sonates de Beethoven, et je dois dire que je suis assez rapidement passé à autre chose : c'est très bien, mais pas aussi majeur à mes oreilles que d'autres versions de ce répertoire. Quant au Brahms, je l'ai découvert il y a une quinzaine de jours : c'est vraiment très bien construit et articulé, mais pas très bien timbré. Cela dit, je préfère des versions plus personnelles, qui apportent un peu de substance à des oeuvres qui en manquent : Katchen et, surtout, Ugorski, totalement bizarre et étrange, mais qui creuse le son de fort belle manière -et il est mieux enregistré que F.F Guy-.
    Je propose par ailleurs à SHUFFLE d'écouter le beau CD consacré à Philipp Glass par Valentina Lisitsa :-D !

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    1. JAMAIS. Plutôt écouter Gov't Mule. Je ne donne pas dans la collaboration de classe.

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  5. Des fiches ? Moi ? M'enfin, chuis pas la NSA !
    Mot clé : "blonde" -> défilement mental -> Lise de la salle -> Index -> article Chopin-Ballades -> commentaire de Shuffle -> réponse :o) Pas vraiment un exploit intellectuel…
    Ah oui Diablotin (merci pour ton intervention) Valentina Lisitsa sera un jour l'invité du blog. Peut-être pas dans Glass déjà commenté dans ses œuvres pianistiques jouées par lui-même, mais dans les sonates de Ives avec Hilary Hahn… J'ai vu les deux copines en concert, la géante blonde et la petite brune… Belle soirée musicale en dehors des considérations "masculines" …
    P'ti cadeau pour Shuffle qui ne fait pas dans la palinodie (merci, j'ai appris ce mot…) :
    http://www.cbc.ca/news/canada/calgary/calgary-philharmonic-orchestra-won-t-cancel-june-concerts-with-valentina-lisitsa-1.3024803

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