samedi 19 mars 2016

BRAHMS – Trio N° 1 – Julius KATCHEN, Josef SUK, Janos STARKER – par Claude Toon



Toc Toc crouiiiii
- Je peux entrer M'sieur Claude ? Très sensuelle cette mélodie… Époque romantique je parie ? Retour à la musique de chambre cette semaine. Humm, c'était en octobre la dernière fois…
- Oui, ma belle Sonia, et encore du Brahms, dans son 1er Trio, l'une de mes musiques favorites dans ce répertoire et une interprétation d'anthologie… Enfin une autre interprétation car, pour la première fois, j'écris un second article sur la même œuvre (version 2.0)…
- Question musique de chambre, vous aviez entre temps fait un détour par Schubert et sa sonate "D"épartemental 959 pour brocarder M'sieur Luc… Heuu un vieux disque en mono cette fois-ci ?
- Au contraire, le trio composé de Julius Katchen, spécialiste de Brahms, Josef Suk et Janos Starker, a enregistré ce disque en 1968, la grande époque DECCA…
- Julius Katchen, qui est le pianiste de l'ensemble, ne me dit rien, contrairement aux deux autres artistes…
- C'est assez normal, le pianiste américain est mort un an après cette gravure à seulement 42 ans ! Il reste une référence dans la musique de Brahms peu connue à l'époque.

Brahms en 1860
J'évoque rarement mes souvenirs personnels dans mes articles. Faisons exception pour cette œuvre. Été 94, je reviens non-stop de l'Adriatique (1400 bornes seul au volant – oui, c'est débile, mais il y a certains cas…). Arrivé dans le Morvan direction les Yvelines, j'en ai ma claque, il est minuit, les trois gosses roupillent sur la banquette arrière… Les yeux papillotent malgré les pauses diverses. Je décide d'écouter ce Trio opus 8 en boucle et à pleine puissance… Je vais l'écouter quatre fois au moins et l'effet amphétaminique est redoutable. Oui, Sonia, une de ces musiques qui me prend toujours aux tripes, virevoltante, éblouissante, juvénile… Toute la famille arrivera à bon port ! Merci Brahms de concurrencer Saint Christophe…
Brahms est un invité assidu du blog. Il y a peu de déchets dans son œuvre, notamment de chambre, il faut bien le dire. Pour sa biographie, se rendre dans l'INDEX et plus particulièrement dans l'article consacré aux quintettes pour alto ou clarinette. (Clic)

Trente-trois ans sépare (a priori) les deux premiers trios de Brahms, respectivement opus 8 et écrit en 1854 par un jeune compositeur de 21 ans un peu dandy, et l'opus 87 de 1887 composé par le célèbre grand-père ventripotent à la barbe de prophète. Oui, j'ai écrit "a priori", car en 1888, son éditeur, Franz Simrock, désirant rééditer le catalogue déjà imposant d'un Brahms au sommet de la notoriété, propose au musicien d'effectuer toutes les corrections souhaitées dans ses œuvres antérieures. Brahms retravaille en profondeur son premier trio, le raccourcit et allège sa structure. De 45', l'ouvrage se réduit à 35' et son intensité émotionnelle bénéficie de la maîtrise acquise depuis trente ans. On peut donc considérer que les deux trios sont contemporains et cela s'entend. Comme je l'ai écrit il y a quelques semaines à propos de Dvořák, les jeunes compositeurs voient parfois trop long (70' pour le second quatuor du tchèque. Dieu que c'est étiré et un peu creux…).
Emporté par l'exubérance, le trio souffrait dans sa forme première de 1854 d'une surabondance de matériau sonore et sans doute d'une architecture à la complexité outrancière, surtout dans l'adagio. C'est net quand on compare les indications de tempo des quatre mouvements entre les deux versions, pour le 3ème mouvement : Adagio non troppo – Allegro – Tempo primo en 1854 et Adagio en 1889. Les enregistrements de la version originale sont rares et oui, il faut admettre que l'ouvrage se perd par moment dans des variations qui peuvent sembler superflues, des digressions. Mais attention… Si tous les jeunes compositeurs écrivaient d'emblée de telles partitions ! Nous écoutons aujourd'hui la révision de 1889. Pour la petite histoire, le trio fut composé à Düsseldorf et à Hanovre puis créé en 1855 à… New-York avant d'être rejoué en Pologne un mois plus tard. Puis un peu oublié !
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Julius Katchen, Josef Suk et Janos Starker
Les trios de Brahms disposent d'une belle discographie. Dans le choix d'une version, on se trouve confronté à deux types d'ensemble : les trios constitués comme les Wanderer ou le Beaux Arts Trio, ce dernier a dominé le genre pendant 53 ans ! Ou, comme c'est le cas aujourd'hui, la réunion de trois artistes à l'occasion d'une série de gravures, chaque artiste ayant par ailleurs une carrière de soliste indépendant. Nous avions déjà évoqué la réunion de trois géants : Rubinstein, Heifetz et Piatigorsky dans l'enregistrement culte du trio de Tchaïkovski (Clic). On pouvait alors s'attendre à un concours d'égos et bien non, la magie opérait au bénéfice de la musique.
Julius Katchen, né dans le New Jersey en 1926, révèle ses dons pour le piano dès 5 ans. Il va très jeune enchaîner les récitals et concerts avec les grands orchestres américains de l'époque comme, pour ses 11 ans, le difficile 20ème concerto de Mozart où le jeune garçon est accompagné par l'orchestre de Philadelphie et son chef illustre Eugene Ormandy.
En parallèle, il obtient des diplômes en philosophie. Si son répertoire est vaste, il va devenir le spécialiste de Brahms de son époque, donnant toutes les œuvres du compositeur allemand dans des concerts fleuves…
En 1950, il s'installe à Paris et va graver pour Decca à l'heure de la stéréo : l'intégrale des pièces pour piano seul, les sonates avec violon, déjà avec Josef Suk, puis pour violoncelle avec Janos Starker. Des disques de légende. Et c'est donc tout à fait logique que ce soit avec ces deux artistes qu'aient lieu les captations des trios en 1968. Julius Katchen souffre déjà d'un cancer qui le terrassera un an plus tard à 42 ans. On a parfois reproché à Katchen un soupçon d'hédonisme dans Brahms, de la virtuosité un peu gratuite. Personnellement, j'y vois une fougue romantique et épicurienne qui convient parfaitement au style élégiaque du compositeur.
Josef Suk (1929-2011) n'est autre que le fils du compositeur de même nom et reste l'un des grands violonistes du XXème siècle. Son contemporain Janos Staker (1924-2013) a marqué l'histoire du violoncelle comme instrumentiste et pédagogue, et bénéficiera d'un article lors d'un autre sujet à venir.
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Entre les deux ambitieux et géniaux trios de Schubert écrits coup sur coup en 1827 quelques mois avant la mort du compositeur autrichien (Clic) et la composition de cet opus 8 de Brahms, 28 ans se sont écoulés sans que le genre ait connu, à mon sens, de partitions majeures. Seul Schumann, l'ami de Brahms a produit trois trios assez habiles mais d'une inspiration en retrait par rapport à celle de son quintette (Clic). Trois Trios écrits entre 1847 et 1851, une période faste avant que Schumann ne sombre pas à pas dans la folie, au désespoir de Brahms.
Brahms adopte une forme classique en 4 mouvements mais place le scherzo en seconde position, décision assez logique quand on considère que l'allegro initial dure une bonne quinzaine de minutes, soit presque la moitié de l'ouvrage.

1 - Allegro con brio (en si majeur) : le piano chante d'emblée une mélodie chaloupée, une onde d'eau et de lumière. Une houle dans la psyché rêveuse du jeune et passionné compositeur. Le violoncelle prend la parole pour énoncer sereinement le premier thème : une longue phrase de 16 mesures, elle aussi sinueuse, élégiaque, typique du clair-obscur séduisant de Brahms. Un leitmotiv que l'on identifie et mémorise immédiatement par sa simplicité et la rigueur de sa rythmique. Le violon n'intervient (contrairement à l'édition de 1854) qu'à la 21ème mesure. Il reprend le même thème que le violoncelle dans une réexposition qui conduit [1:19] à un premier dialogue à rôle égal entre les trois instruments qui continuent de proposer de manière obsédante ce leitmotiv enivrant [2:41]. De ce dialogue va surgir au piano un second thème plus marqué. Les trois protagonistes se réunissent avec de plus en plus de jouissance. Après ce passage allant, un troisième motif va se dessiner pour ouvrir le bal de divers développements. Même si Brahms conserve globalement la forme sonate, avec une reprise des thèmes initiaux da capo [4:15], la richesse et l'importance des thèmes est telle que la poésie fantasque n'est jamais absente du discours.
Et puis Brahms utilise toutes les formes pour captiver l'auditeur : du canon à la fugue... Une musique foisonnante, qui ne peut nier sa parenté avec le trio l'Archiduc de Beethoven.
Hanovre vers 1880
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Le touché de Julius Katchen oscille entre une frappe staccato et un jeu legato qui met en avant chaque note. La mélodie du piano se déploie avec une liberté totale sans jamais imposer sa puissance face aux cordes complices. Janos Starker possède un jeu souple et velouté qui fit sa réputation. Bien que virile et affirmée, la couleur dorée qu'il obtient de son violoncelle distille une chaleur émouvante. Josef Suk, lui, enchante par des aigus cristallins et évite tout vibrato maniéré.
Le mouvement est assez long (17') mais son inventivité permet une relance permanente d'idées dérivées des thèmes principaux. On ne se lasse ainsi jamais à l'écoute de ce mouvement ambitieux. Brahms évoque-t-il une ballade champêtre et festive ? Musique descriptive ou déjà impressionniste ? Les deux à l'évidence. Les derniers développements et la coda se nourrissent du thème introductif de manière énergique et flamboyante. Une débauche de sonorités se rapprochant plus d'une forme orchestrale que de la musique de chambre traditionnelle. Mais qu'importe ! Une page parmi les plus élaborées du maître de Hanovre, mais joyeuse et sensuelle, profondément directe. Trois interprètes en état d’apesanteurHeu, moi aussi !

2 - Scherzo (Allegro molto) (en si mineur) : Je ne vais pas insister outre mesure sur ce qui caractérise ce trio opus 8 dans son ensemble : la joie de vivre, pour le fond et pour la forme ; l'adhésion immédiate du mélomane pour des thèmes qui frappent l'esprit et la mémoire dès la première écoute. Curieusement, Brahms, que Beethoven intimidait par son génie à propos de l'impact de ses motifs et thèmes si implicites (Pa Pa Pa Paaaa), n'a rien à lui envier dans ce trio. Un chant généreux et guilleret anime le scherzo où le thème féérique est annoncé par le violoncelle, puis le piano et le violon. Un motif chorégraphique, sautillant et bucolique. Le trio plus alangui voire érotisant nous transporte dans un univers rêveur car nocturne. Son caractère entraînant doit beaucoup au style viennois, à la valse. Un climat de légende, de conte. Ce scherzo n'a pas été réécrit lors de la seconde édition. Le jeune Johannes en 1854 devait mûrir mais avait-il encore quelque chose à apprendre de ses maîtres ?

Maison natale de Brahms à Hambourg
3 - Adagio (en si majeur) : Quelques notes graves et méditatives du piano marquent le début de l'adagio avec des réponses nonchalantes des cordes. Il n'y a aucune tristesse, juste un mystère latent. On imagine un ciel étoilé par un soir estival. Deux thèmes vont s'affronter ou se confondre au gré de cette mélopée. Brahms aimait la nature, les sous-bois, les ramures. Le compositeur m'est toujours apparu comme un romantique plus proche des paysages et des sentiments que des héros si souvent mis en musique par ses confrères : héros shakespeariens et maudits rencontrés chez Berlioz, Schumann ou Tchaïkovski. Clara Schumann aurait dit de Brahms, "on a l'impression qu'il joue avec des étoiles". Détailler ce mouvement idyllique n'a aucun intérêt. On se laisse porter par le flot sonore et intime, s'abandonner et savourer les interventions des trois instruments tantôt comme solistes, tantôt concertants. Difficile de ne pas vibrer en écoutant ce bercement onirique… Jamais Brahms ne fera montre d'un tel sentimentalisme dans ses autres œuvres de chambre parfois plus âpres, pour ne pas dire violentes et douloureuses.

4 - Allegro (en si mineur) : Bien entendu, malgré son mode mineur, le final maintient un ton enjoué dans la conclusion de l'œuvre. Une première idée virevolte entre le piano et le violoncelle qui énonce le thème. Rapidement un second motif plus martial et ludique entre le piano et le violon va apporter le complément de matériau sonore structurant cet allegro conclusif. Chaque mesure distille une forme de passion juvénile et enfiévrée que l'on ne retrouvera jamais dans les ouvrages postérieurs. Dans deux ans, Schumann, l'ami si proche de Brahms va disparaître rongé par la folie. Un drame si traumatisant que le compositeur et Clara Schumann si proches en amitié ne pourront jamais nouer de liens amoureux. Brahms ne se mariera jamais et Clara prendra ses distances. Ce court final reflète les années de bonheur, avant la tragédie, celle de la jeunesse tumultueuse. On pourrait s'attendre à des rappels de la thématique des mouvements précédents. Il n'en est rien. Le final n'en reste pas moins un moment où la fougue de la jeunesse affronte les premiers et sombres pressentiments de la maturité. Il se dégage de ce final une forme de rugosité combative contrastant avec la sérénité des autres mouvements. Katchen, Suk et Starker savent mettre en valeur avec une énergie contrôlée cette ambivalence des climats mélodiques qui préfigure l'art de Brahms des 50 ans à venir.
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La discographie de cette œuvre majeure est fournie. Le premier enregistrement marquant en monophonie date des années 50 et réunit Pablo Casals, Myra Hess, Isaac Stern. Une interprétation aux tempos retenus, comme le souhaitait le violoncelliste catalan, mais au caractère primesautier. (Sony – 6/6 mais quasiment introuvable et son assez ingrat).
J'ai sélectionné quelques gravures passionnantes et concurrentes du disque présenté ce jour. Un choix personnel qui fait en général l'unanimité chez les amateurs de Brahms. On pourrait surement en ajouter d'autres que je ne connais pas. Le Beaux Arts Trio a enregistré une version précise, raffinée et élégante comme toujours avec cet ensemble, mais sans le mordant de Katchen et de ses amis. (Philips – 6/6). Fin des années 80 le jeune Trio Fontenay avait enregistré une interprétation pleine de verve qui a été rééditée avec en complément un 4ème trio posthume découvert dans les années 1930 (Apex – 5/6). (Complément identique pour le double CD du Beaux Arts Trio).
Enfin, les jeunes artistes continuent d'enrichir la discographie. Sont très recommandables : les disques du trio formé par les frères Capuçon et Nicholas Angelich d'un côté et, d'un autre, ceux du Trio Wanderer. Dans les deux cas, les musiciens  s'écartent de tout pathos romantique, que l'on risque d'entendre chez Brahms, au bénéfice de lectures énergisantes (Erato – 5/6) & (Harmonia Mundi – 6/6).

Nota : le premier article à propos de ce trio était consacré à l'interprétation du Trio Wanderer, article que je n'ai pas relu avant pour ne pas être influencé… C'est la découverte d'une vidéo complète du disque de julius Katchen qui m'a décidé d'écrire cette nouvelle édition…




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