mercredi 17 juin 2015

STEVE EARLE & The Dukes "Terraplane" (Février 2015), by Bruno


     Steve Earle a le Blues ; et pour cause. A force d'intimidations (son pick-up a même été pris pour cible), il a fint par se faire plus discret et se mettre au vert...
 Le temps que les esprits (des sectaires, des bas du front, des « patriotes » qui ne savent s'exprimer autrement qu'avec leur flingue... et à visage couvert, ou à plusieurs...) se calment.


     Earle a toujours été une grande gueule (un peu dans le même genre que Neil Young) qui s'est parfois permis de critiquer la société, ou plutôt l'administration, Américaine. Crime de lèse-majesté, d'autant plus dans la sphère de la Country (Country-Rock inclus, évidemment) qui compte le plus de patriotes red-neck au mètre carré. Ses prises de position contre le "Grand Old Party" (sacro-sainte manifestation de la Country) n'ont fait que jeter de l'huile sur le feu. Cette homme qui n'a jamais pratiqué la langue de bois, n'hésite pas à dire haut et fort que Nashville est depuis longtemps une industrie musicale qui s'emploie à formater ses ouailles et mettre des bâtons dans les roues à ceux qui ne daignent pas suivre le mouvement (et les directives). Dires qui ont fait grincer des dents à certains. 
Ce qui lui a valu le plus d’opprobre est probablement son Blues « John Walker's Blues » ; écrit à la première personne, cette chanson parle de ce soldat Américain fait prisonnier, puis devenant lui-même djihadiste. Elle a fait controverse et a déplu à nombre de vrais Américains. (album "Jerusalem", 2002)

Son divorce avec la très jolie Allison Moorer a été le coup de grâce. Pourtant, avec déjà quatre mariages précédents, le lascar devrait être à l'épreuve des blessures des ruptures. Toutefois, Earle a de la ressource. Son long parcours parsemé d'embûches, ses luttes contre ses démons, ses déboires, ont endurci son âme. Sans lui faire perdre sa sensibilité de song-writer.

     Ainsi, Steve Earle, un des derniers vrais outlaws de la Country-Music, se ressource en s'enfermant dans un studio pour créer de la musique.


     Earle s'enferme pendant six jours avec The Dukes, à Nashville, dans les studios "House of blues", avec R.S. Field (Omar & the Howlers, Allison Moorer, Billy Joe Shaver, Webb Wilder, Sonny Landreth). Seulement six jours d'intense labeur pour enfanter, non pas un nouveau disque de Country-Rock terreux et pertinent, mais un pur disque de Blues profond, cru et authentique. Un Blues faussement primaire, qui sent plus la terre que le bitume.

Si on n'est guère étonné d'entendre ce bon vieux troubadour chanter le Blues, tant cet idiome transpirait déjà parfois de ses chansons, on est tout de même surpris de découvrir une galette qui y soit intégralement dédiée. Une surprise fort agréable tant la qualité est au rendez-vous.
Il s'agit d'un blues qui a tourné le dos à la facilité et aux sirènes du Rock pour retrouver sa vraie nature. Ou du moins une nature nettement plus proche d'un Blues rugueux d'après-guerre dénué de fioritures et de babillages. D'un Blues dont les attributs auraient très bien pu séduire Chester Burnett. D'ailleurs, Earle reconnaît que son « You're the Best Lover That I Ever Had » s'est inspiré du célèbre « Smokestack Lightning » de Howlin' Wolf.

     Pour ainsi dire, on aurait presque là un disque ouvrant la voix à un Revival d'un Blues qui n'a toujours pas rompu le cordon ombilical avec le Delta et qui commence à s'encanailler avec celui des mauvais garçons de la ville, friands de sons plus épais et baveux, salis par des amplis aux lampes fatiguées. (Effets quelquefois renforcés par un discret Tremolo). Pas très loin donc d'un Too Slim & TheTaildraggers, parfois d'un Omar Dykes


     C'est un harmonica souffreteux en annonçant  un "Baby, Baby, Babyqui ouvre la dance et qui fait soulever les godillots pour marteler les planches disjointes du juke-joint. Il y a du Jimmy Reed ici ; du Jimmy Reed qui aurait troqué sa vielle Kay "Thin Twin" contre une petite Gibson (P90) ou une Grestch pour un son plus consistant et gras. 
Si Earle avoue que son « You're the Best Lover That I Ever Had » doit beaucoup au « Smokestack Lightning » de Howlin' Wolf, ici, en dépit d'un chant traînant des pieds, ce serait dans un souffle un rien plus jovial et léger. Le violon mutin et virevoltant d'Eleanor Whitmore y contribuant.
Avec "The Tennessee Kid" et son intro parlée, on retrouve l'atmosphère lourde de "Tupelo" de John Lee Hooker. Ambiance vite bousculée par l'arrivée d'une section Boogie à la Canned Heat- ère Wilson et Hite - reprenant à leur sauce "Boogie Chillen" incluant le "Hey, hey, hey..." à la manière d'un certain B. Gibbons. Grand moment de Country-boogie-swamp-blues. 
Country-blues rustique et acoustique, avec un petit souffle cajun porté par le violon pour "Ain't Nobody's Daddy Now".

"Better off Alone"... Earle chante... non... il s'offre à nu, laissant jaillir une tristesse meurtrissante. Ou bien est-ce la douleur d'une colère sourde et introvertie? L'arpège paraît parfois trembler, marquer une presque imperceptible hésitation, ébranlé par un un excès d'émotions enfouies et retenues. Même la guitare de Masterson semble laisser échapper des sanglots lors de son solo court et concis. Un feeling à l'état pur, simple, sans redondance.
Ton plus léger avec "The Usal Time" et son rythme binaire à la Jimmy Reed, et aussi "Go Go Boots are back", nettement plus appuyé, qui se pare d'atouts d'un Rock garage (clin d’œil à Freddy King dans le solo), un chouia Stonien, dont les aspérités procurent tout le charme et la saveur.
Sur "Acquainted with the Wind", la guitare électrique pactise avec la mandoline, pour un Country-Blues-rock invitant à la fête, à la bonne humeur et à la joie. "Les Culs Terreux" sont de retour.
"Baby's just as mean as Me", chanté en duo avec Eleanor Whitmore, dénote avec son ambiance Jazz-cabaret des années 30-40, entre Vaudeville, Foxtrot et Leon Redbone. Titre sympathique mais qui casse quelque peu l'atmosphère. Le Country-blues acoustique pour "Gamblin' Man".

On constate encore que Steve Earle n'est ni un avare ni un calculateur. La preuve, la dernière pièce, celle qui, bien souvent, n'est qu'une chute de studio ou un coda maladroit, est ici une des meilleures de ce "Terraplane" qui a pourtant déjà offert une sacré collection de pépites.
"King of the Blues" est un Blues brut, primaire, appuyé et rampant, parfumé au cambouis (la Terraplane), qui sort de son rail binaire en prenant un petit chemin de traverse qui a bien des odeurs de "Hey Joe". 

The Dukes :
Kelly Jones : Bass
Chris Masterson : Guitars
Eleanor Whitmore : fiddle, vocals
 (qui s'empare à l'occasion, pour la scène, d'une Fender Mustang)
Will Rigby : Drums




oooo

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