mercredi 13 mai 2015

Loreena McKENNITT "The Mask and Mirror" (1994), by Bruno



     La musique de Loreena McKennitt est un voyage. Une excursion empreinte de magie et de mythes ancestraux.
Une musique qui happe l'auditeur, le saisit et le projette dans un monde parallèle. Ou bien est-ce une épopée temporelle ? Car, effectivement, il n'y a rien ici qui rappelle le chaos urbain, l'ère du béton et de la métallurgie. Si ce n'est le synthétiseur, à peine perceptible car utilisé seulement pour reproduire une atmosphère mystique, antique ou médiévale, les instruments, d'Irlande, d'Espagne, du Maghreb, de l'Inde, sont acoustiques. (Il y a bien parfois une phrase de guitare électrique faite de notes étirées, qui peut alors évoquer le travail de Kate Bush, mais cela reste très occasionnel)
Une porte ouverte sur le Carbonek, d'où parviennent les mélopées des esprits gardiens du Graal. Un passage sur un nemeton secret où les druidesses se réunissent, jouant, dansant et chantant les épopées héroïques ou dramatiques des Tuatha Dé Danann, des enchanteresses, des guerriers et des hommes.


     Loreena Isabel Irene McKennitt est une Canadienne multi-instrumentiste, née le 17 février 1957 à Morben, province du Manitoba.
Elle découvre la musique Celtique au début des années 70, notamment grâce aux premières productions d'Alan Stivell. C'est une révélation. Désormais, elle se consacre à la découverte de ce patrimoine ; sa musique, mais aussi son histoire, sa civilisation, ses traditions et sa mythologie. Ses origines Irlandaises et Écossaises l'aidant certainement à s'identifier à ce magnifique héritage.
En 1974, elle participe à son premier festival : le Winnipeg folk festival.
Assez rapidement, ses dons de compositrice l'amènent à collaborer à divers projets. Elle-même est parfois invitée à participer à un spectacle.
Dans les années 80, on la sollicite aussi pour collaborer à la musique de deux documentaires et long-métrages.
Toutefois, elle n'enregistre pas de disques. Jusqu'à ce qu'elle fonde, en 1985, sa propre maison de disques : Quinlan Road. Société qui gère également sa carrière ; toujours en activité à ce jour. Ce qui permet donc à Loreena toute liberté pour mener sa carrière.
Se contentant principalement sur ses premiers enregistrement de réinterpréter des traditionnels, son écriture (et peut-être sa confiance) prend le pas au fur et à mesure de la sortie de ses disques.

     Progressivement, son esprit curieux l'amène à découvrir d'autres musiques. Faisant parfois le voyage pour une immersion dans le pays ou la région où l'on cultive toujours une musique séculaire. Une exploration faite tant dans la musique que dans la philosophie qui l'habite.
 Ce qui finit par rejaillir sur sa musique, la colorant sciemment de divers parfums et épices. En fait, au fil de ses pérégrinations, Loreena constate bien souvent des points communs entre des musiques pourtant parfois séparées de plusieurs milliers de kilomètres. Loin d'être sectaire, elle s'intéresse aussi à la musique populaire. Notamment celle de Kate Bush, de Peter Gabriel et de Fairport Convention. Ce mélange des genres et cette interconnexion incitent parfois la presse et les auditeurs à attribuer à son travail le terme World.

     Si Loreena McKennitt est donc multi-instrumentiste, jouant du piano, du synthétiseur (parcimonieusement, juste pour injecter ou appuyer une atmosphère particulière), de l'orgue (à tuyaux), de l'accordéon, c'est par l'utilisation de la harpe qu'elle s'est fait connaître (car évidemment ce magnifique instrument est peu usité), et surtout par sa voix. Sa voix claire et puissance, douce et autoritaire, envoûtante, charmeuse et imparable. Une voix limpide qui pourrait s'inscrire comme la personnalisation de Blodeuedd "née des fleurs". Une ode à la nature délivrée par Damona, ou à la prospérité par Boand. Un chant apaisant issue de la forêt de Lothlòrien. Ou encore le témoignage d'Etain (Etaine) contant ses diverses réincarnations par des poésies sur fonds de mélodies éthérées.

     "The Visit" (1), quatrième opus de la dame, sorti en 1991, marque le début de cette mixité, de cette rencontre des genres. Néanmoins, la musique Celtique reste majoritairement maîtresse de l'ambiance générale de ses disques. Ne serait-ce que par son timbre et les inflexion de son chant.

     En 1994, "Highlander 3 (Le Sorcier)" utilise la version de Loreena de "Bonny Portmore" (2) présent sur "The Visit", ainsi que la première partie de "Cé Hé Mise le Ulaingt ?", sur "The Mask and Mirror". Ce qui lui permet de toucher un plus large public (moins spécialiste et pas forcément mélomane ou passionné). Cette version est reprise pour la série télévisée. La même année, elle chante "The Bells of Christmas" pour le film "The Santa Claus" des studios Disney (qui la sollicite à nouveau pour "la fée Clochette" en 2008).

     1994 est donc l'année de l'envol de Loreena ; l'année qui lui permet une reconnaissance mondiale (ses chansons étant aussi occasionnellement utilisées pour des chorégraphies de patinage artistique).
Il fallait que cela soit également l'année d'un grand disque : c'est le cas avec "The Mask and Mirror". non pas que les précédents ne soient pas à la hauteur, loin de là. Tous possèdent leur personnalité, leur particularité, démontrant le parcours et la recherche de Loreena. Dans la suite logique de "The Visit", tout en étant plus concret et plus équilibré.


     le disque s'éveille sur les notes de  "The Mystic's Dream", telles les brumes d'Avalon se dispersant aux lueurs de l'aube, laissant passer les prières d'ascètes. Bientôt, des rythmes orientaux s'invitent : comme dans une vision nébuleuse, des Soufis viennent se mêler dans une danse extatique.
Une nymphe, ceinte d'une couronne de fleurs, vêtue d'une longue robe vaporeuse, danse dans un champs fleuri : "The Bonny Swans" reprend le mythe de la réincarnation en cygne. Ici, précisément, la tapisserie de la Dame à la Licorne, du Rameau d'Or, servent d'inspiration (en plus de poèmes Irlandais), avec pour décor, les forêts, les collines et les lacs du comté de Monaghan (province d'Ulster, à la frontière de l'Irlande du Nord).
Pour "The Dark Night of the Soul", Loreena reprend un poème de Saint Jean de la Croix. Dans ses notes, elle relève que l'oeuvre pourrait très bien être un chant d'amour entre deux êtres. Point de percussions pour cette orchestration, ce qui fait d'autant plus ressortir sa profonde mélancolie.
"Marrakesh Night Market" : le titre parle de lui-même. La balalaïka, le doumbek, l'udu, et les violons sont conviés, avec d'autres percussions, à tenter de reproduire une sensation éprouvée par une personne qui se place en observateur. Qui, bien que pris par une certaine torpeur, après la chaleur torride de la journée passée, ressent l'agitation du souk la nuit. Une sensation peu ou prou atténuée par une distance entre elle et la foule. Elle et le chahut.
Il se dégage à la fois une impression de solitude et de plénitude dans "Full Circle". Le chant de Loreena, ici au carrefour d'une prière et d'une complainte Pop, qui semble résonner dans une chapelle romane, se rapproche parfois, dans ses notes les plus hautes, de celui des jeunes moines à la voix proche de celle des castras. L'utilisation de l'esraj (instrument indien entre luth et sitar) accentue une résonance presque mystique.
Ambiance festive appelant à la danse, au relâchement, voire à l'ivresse, avec "Santiago" (3). Les instruments de diverses origines (vielle à roue, balalaïka, violon, bouzouki, guitares, accordéon, voix, basse) s'unissent pour ne former plus qu'une seule entité, sans discrimination et sans a priori sur les origines, les coutumes et les langues des uns et des autres. Dans une pure et simple communion d'êtres humains, liés par la Musique qui a ce pouvoir de briser les barrières.
"Cé Hé Mise le Unlaingt ? / The Two Trees" reprend le poème de William Butler Yeats. C'est une cornemuse irlandaise (ou Ulileann pipes) qui donne le ton. Mélancolie, recueillement et introspection. Un orchestre de cordes, posément, progressant à pas de velours, appuie ces sentiments, les rendant plus profonds, en évitant le larmoiement.
"Propero's Speech" (de "La Tempête" de Shakespeare, évidemment), résurgence du temps où elle jouait le rôle de Cérès, la déesse de l'agriculture... sous un masque...
Presqu'un chant religieux, grégorien. La voix, qui résonne comme un chant sacré dans un monastère, ainsi que l'orgue renforcent cette sensation. Final idéal.

On retrouve "The Mystic's Dream" dans le film "Jade" de William Freidkin et dans le film télé "Les Brumes d'Avalon" d'Uli Edel (tiré du roman du même nom de Marion Zimmer Bradley).

     "...Partant de terreau plus familier de la côte ouest de l'Irlande, en passant par les troubadours de France, traversant les Pyrénées et allant vers l'ouest par la Galice, vers le sud à travers l'Andalousie, puis à Gilbraltar pour arriver au Maroc... Les Croisades, le pèlerinage à Saint-Jacques-de-compostelle, les Cathares, les Templiers, les Soufis d'Egypte, les Mille et une nuits d'Arabie, l'imagerie celtique de l'arbre sacré, les chants gnostiques... Qui était Dieu ? Et qu'est-ce que la religion, la spiritualité ? où est la révélation, et où est le mystère ? Où est le masque, et où est le miroir ?" introduction de Loreena McKennitt.

     Probablement poussé par la publicité du troisième Highlander, mais aussi, grâce à son irréfutable qualité, le disque se hisse à la première place des "charts - World" américains. il affiche également des ventes fort honorables, d'autant plus pour ce genre de musique, dans divers pays européens (sauf en France), ainsi qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande.







(1) Où elle met en musique le poème "The Lady of Shalott" d'Alfred Tennyson, librement inspiré de l'histoire d'Elaine Astolat de Thomas Mallory (extrait de "La Morte d'Arthur"). Thomas Mallory est le dernier auteur-continuateur du Moyen-âge du cycle arthurien (XVème siècle).
(2) "Bonny Portmore" est un traditionnel Irlandais où l'on déplore la disparition du chêne en Irlande surexploité pour la construction navale et tombés lors d'une forte tempête de 1760. Les (ou le) derniers auraient été ceux du château de Portmore (le Grand chêne de Portmore).
(3) Pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Pièce écrite en voulant retrouver l'ambiance de son époque faste, de 900 à 1500, lorsque ce lieu de pèlerinage rivalisait avec Rome et Jérusalem.



oooo
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