samedi 4 avril 2015

SAINT-SAËNS – Symphonie N° 3 avec "orgue" – Jean MARTINON – Par Claude Toon



- Tiens M'sieur Claude, après des concertos de Saint-Saëns interprétés par les frères Capuçon l'an passé, vous remettez le couvert avec cette symphonie ?
- Oui, ma petite Sonia, un œuvre inégale mais populaire et qui me permet de faire plaisir à M'sieur Pat Slade en parlant de Jean Martinon…
- Un nom qui ne me dit rien, je l'avoue mais je ne suis pas experte…
- Un très grand chef et compositeur français un peu trop oublié à mon goût, un monsieur qui dans son CV pouvait marquer : Successeur de Fritz Reiner et prédécesseur de Georg  Solti comme directeur de l'orchestre symphonique de Chicago…
- Ah oui, quand même ! Quand vous dites "inégale" je crains que vous pensiez médiocre à propos de cette symphonie avec orgue…
- Non pas du tout, mais le meilleur, comme l'adagio si poétique, côtoie le boursouflé, comme le final fanfaronnant avec l'orgue à fond la caisse ! Voyons cela de plus près….

Jean Martinon (1910-1976)
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Quand on évoque Pierre Monteux ou Charles Munch, tout mélomane un peu averti situe historiquement parlant ses deux grands chefs dans la génération des maestro né vers la fin du XIXème siècle. Même réaction si je parle de Pierre Boulez ou Michel Plasson nos maestro octogénaire adolescents pendant la seconde guerre mondiale. Mais si je parle de Louis Frémaux, Louis de Froment ou Jean Martinon, donc de la génération des artistes nés au début du XXème siècle, bof… à part mon ami Pat Slade, je vois des yeux interrogatifs.
- Mais M'sieur Claude, ils n'ont peut-être pas dirigé des orchestres de grand renom…
- Jean Martinon a dirigé, entre autres, l'orchestre symphonique de Chicago et l'Orchestre National de France pendant de longues années. Louis Frémaux (93 ans) a conduit la destinée de l'Orchestre symphonique de Birmingham pendant 10 ans avant Simon Rattle, l'actuel patron de la philharmonie de Berlin…
- Vous expliquez comment cet oubli relatif…
Des hommes discrets et qui n'ont peut-être pas souhaité faire la une des tabloïds "classique" en enregistrant à tour de bras chez Deutsch Gramophon… Bon encore un mystère et un travail de réhabilitation pour le Toon. Donc Jean Martinon. Bleu et rouge comme Maestro/compositeur
Jean Martinon est né à Lyon en 1910 et suit une voie classique qui va le conduire au Conservatoire de Paris dans les classes de Vincent d'Indy et Albert Roussel. Il commence sa carrière comme violon solo. Prisonnier de guerre pendant 2 ans, il profité à l'instar de Messiaen de l'ennui du stalag pour composer quelques pièces avec les moyens du bord… Un chant des captifs, d'autres œuvres chorales et des sonatines. Un travail de composition déjà commencé avant le conflit mondial.
Poursuite de sa carrière après sa libération entre l'Irlande et la France. Il compose sa 3ème symphonie et dirige les orchestres français réputés de l'époque : Concerts Colonne, Lamoureux et Pasdeloup et surtout l'orchestre du conservatoire, futur Orchestre de Paris où il est l'assistant de Charles Munch.
Applaudi lors d'une tournée aux USA, l'Orchestre Symphonique de Chicago (l'un des 10 meilleurs du monde) lui ouvre ses portes en 1963 et lui commande sa 4ème symphonie créée en 1965. En 1968, il va devenir directeur de l'Orchestre national de France qui va atteindre un niveau de qualité de rang mondial. Dans ces deux postes, et bien avant, Martinon se fait ambassadeur de la musique française. J'en profite pour suggérer l'écoute de son intégrale Ravel en 3 CD chez EMI, une référence. Jean Martinon dirigea très tôt et avec brio Mahler, un chef précurseur en un temps où le compositeur autrichien était encore maudit en France. Il n'existe plus de disque de ses propres symphonies. Sa 3ème symphonie "irlandaise", âpre et venteuse, d'une écriture tout à fait accessible, doit être rééditée. (Je complète cet article avec une vidéo Youtube de l'interprétation de P.M. Leconte avec l'orchestre de l'ORTF. D'autres sont disponibles sur ce site.)
En 1976, un cancer qui l'avait déjà éloigné de la scène l'emporte à 66 ans.
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Camille Saint-Saëns
Nous étions allés à la rencontre de Camille Saint-Saëns lors d'une chronique consacrée à deux concertos pour violon et violoncelle interprétés par les frères Capuçon. Je n'y reviens pas (Clic).
Saint-Saëns a composé 5 symphonies. Deux des trois premières sont des œuvres de jeunesse et ne portent pas de numéros de catalogue. La première dite en la majeur date de 1850 (Saint-Saëns a 15 ans) et la seconde en fa majeur de 1856 (21 ans). Une autre date de 1855 et porte le n°1, enfin la N° 2 sera composée en 1859 (23 ans). C'est fouillis ce classement et guère chronologique et cela met en évidence l'apparent manque d'intérêt du compositeur français pour le genre. Franchement, ce ne sont pas des pages immortelles, mais dans l'album de Jean Martinon (seule intégrale disponible), le chef sauve du naufrage nombre de passages et nous entraînent vers une musique souvent agréable, même si la qualité mélodique n'est ni constante ni exempte d'épaisseur d'influence germanique.
Ainsi, dans la seconde symphonie, on passe de la douceur d'un bel adagio aux fanfaronnades d'un final qui pourrait faire les choux gras de l'orchestre de la Garde Républicaine. C'est tout Saint-Saëns ce contraste entre une inspiration évidente pour écrire divers passages, tandis que d'autres libèrent certaines pesanteurs typiques de la musique française du second empire et des débuts de la troisième république.
La symphonie avec "orgue" porte le N° 3 et date de 1886. 27 années se sont donc écoulées depuis la publication de la seconde symphonie. Bien entendu, la maîtrise de l'écriture à fait son chemin et sur la forme, la composition est excellente, mais sur le fond, on va retrouver à la fois des instants de musique charmante et allègre et des réminiscences du style pompier pour lesquelles mon ami Pat Slade préfère utiliser l'adjectif "flamboyant"… Très positif ce garçon, comme à l'accoutumée…
L'œuvre est dédié à Franz Liszt, ami de Saint-Saëns mort peu de temps avant la création à Paris en 1887. La vraie première avait eu lieu en 1886 à Londres puisque l'œuvre était une commande de la Royal Philharmonic Society. Saint-Saëns la dirigea à Londres mais ne joua que la partie d'orgue à Paris. Pour éviter en 1975 les tripatouillages de la postsynchronisation, Jean Martinon a choisi d'enregistrer dans la chapelle Saint-Louis-des-Invalides avec Bernard Gavotty à l'orgue. (Organiste élève de Marcel Dupré et Louis Vierne et fondateurs des jeunesses musicales de France.)
L'œuvre a souvent été jouée dans la salle du Trocadéro, une salle de plusieurs milliers de places et disposant d'un orgue. L'acoustique étant abominable, la salle disparaîtra lors de la construction du Palais de Chaillot. Pour ce temple du monumentalisme, la riche orchestration est de rigueur : 3 flutes (+ 1 piccolo), 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes, clarinette basse, 2 bassons et contrebasson, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, tuba, timbales, triangle, cymbales, grosse caisse, piano (à deux ou quatre mains), un orgue et les cordes. La symphonie comprend 2 mouvements subdivisés en 2 parties. Donc, la symphonie conserve de toute façon une forme classique, Saint-Saëns est un farceur…

Salle du Trocadéro vers 1880
1 – (a) Adagio – Allegro maestoso – (b) Adagio : Un adagio énoncé aux cordes et par un chant triste du hautbois introduit la symphonie. Très rapidement un thème intense et rythmé se déploie : staccato des cordes, jeux concertants des bois, solos du cor anglais. Cette orchestration est jouissive. Et cela est dû en grande partie à la direction incisive et nerveuse de Martinon, à la clarté du discours, la frappe scandée sur les timbales. On perçoit une influence de Mendelssohn donc curieusement un esprit pathétique presque métaphysique, une violence, l'opposition du bien contre le mal chère aux romantiques. C'est surprenant de la part d'un Saint-Saëns agnostique pour ne pas dire athée, en tout cas non pratiquant. Saint-Saëns ne nie pas les concepts de transcendance voire de surhomme cher à Nietzsche… Jean Martinon nous plonge dans un combat tellurique entre cordes, harmonies et timbales. Le chef français gomme tout pathos, redore l'orchestration de Saint-Saëns.  Bravo aux ingénieurs du son, les captations dans les églises sont des galères, mais là, nous bénéficions d'un espace et d'une transparence mettant en valeur tous les instruments.
L'adagio commence directement par un accord de l'orgue, grave mais presque tendre, priant si on continue de prêter des intentions spirituelles à Saint-Saëns dans ce premier mouvement. Une seconde partie méditative aux longs thrènes des cordes, avec la sonorité sidérale et sans fioriture de l'orgue, juste un petit solo discret de quelques notes avant un développement plus agité. Le tempo de Martinon reste soutenu pour éviter tout climat trop élégiaque dans cette musique qui retrouve ici une vitalité pratiquement sensuelle. Un premier mouvement d'anthologie…
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2 – (a) Allegro moderato – (b) Presto – Maestoso – Più allagro : A un scherzo classique, Saint-Saëns préfère une danse drolatique aux accents étranges et sarcastiques de do mineur, et au déroulement un peu fou où s'affrontent les groupes instrumentaux. L'orgue n'intervient plus au bénéfice du piano joué à quatre mains. Un passage trépidant dans l'esprit goguenard de la danse macabre. A une vision insolite du purgatoire et de l'enfer si tant est qu'il nous entraîne dans ses lieux pour lui imaginaire. Je ne répète pas que la direction de Martinon maintient sous contrôle absolu cette débauche de facéties instrumentales.
Un accord titanesque de l'orgue introduit avec une grandeur céleste le final, en do majeur. Saint-Saëns n'a que faire d'un jugement dernier apocalyptique. De vous à moi, ce final tonitruant est un chouia grandiloquent, mais là encore l'art du chef tire le maximum de l'écriture fantasmagorique, des bonds de pupitre en pupitre. Bien entendu, le phrasé reste martial (la partition reste ce qu'elle est), mais le tempo frénétique et la précision de l'orchestre National de l'ORTF (de France désormais) permet d'obtenir (oui Pat) une marche flamboyante vers l'apothéose de la coda où s'imposent les rugissements de l'orgue (avec élégance, merci Bernard Gavotty), les timbales et les cymbales. Un panache qui ne fait pas dans la dentelle, mais interprétée avec une telle fougue, oui ça jette !!!
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Cette symphonie a été fréquemment enregistrée et, hélas, son pompiérisme latent dans la seconde partie a permis l'éclosion d'enregistrement tonitruant jusqu'au ridicule. Je ne cite personne, il y a des grands noms, et mes lecteurs savent que je n'aime pas tirer sur les ambulances, mais plutôt parler de disques sympas et diversifiés…
Comme je l'ai écris, les 4 symphonies qui complètent cette intégrale présentent des points faibles qui les relèguent au cabinet des curiosités de la musique classique pour mélomanes collectionneurs. Il est donc utile de parcourir la discographie des albums ne proposant que la symphonie et des compléments divers.
Fin des années 50, à la grande époque de la stéréo made RCA, Charles Munch a enregistré avec son orchestre symphonique de Boston une version musclée mais carrée bien dans le style du chef. On trouve également une belle lecture de "La Mer" de Debussy bienvenue malgré une concurrence discographique sans limite pour ses esquisses symphoniques, et aussi Escales de Jacques Ibert, une suite colorée dont les enregistrements ne sont pas légions (si par Martinon… le monde est petit). (RCA - 4/6).
J'adore la finesse (un adagio quasi sensuelle) de Daniel Barenboïm dirigeant l'orchestre de Chicago en 1976. En complément un florilège de courts ouvrages pittoresques de Saint-Saëns : la danse macabre, la bacchanale de Samson et Dalila (pour apprendre la danse du vente, hilarant), et le déluge. Belle prise de son et Gaston Litaize à l'orgue de N.D. de Paris (en post synchronisation bien entendu, mais c'est très bien fait, pour une fois). (DGG - 4/6)
Enfin, Herbert von Karajan ne pouvait pas passer l'occasion de faire mugir à l'aide des techniques numériques la philharmonie de Berlin dans ce torrent musical. Le maestro autrichien ne voulant que la perfection, nous trouvons le grand Pierre Cochereau à la console de N.D. de Paris, de nouveau en Post synchronisation. Par contre aucun complément, c'est le star system en 38' !!! (DGG – 3,5/6)

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2 commentaires:

  1. Merci Claude pour cette chronique sur Jean Martinon et la Symphonie n°3 de Saint Saëns. Tu sais très bien que j'aimes cette oeuvre avec son orgue, ainsi que toute les oeuvres ou l'orgue apparait avec un orchestre comme dans le "Te Deum" de Berlioz. Pour Jean Martinon, rien à rajouter, tu as tous dit. Louis de Froment, j'ai découvert ce chef avec une (belle) version de "L'oiseau de feu" de Stravinsky, encore une chronique a faire d'une oeuvre très connu

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