mercredi 29 avril 2015

BETH HART "Better Than Home" (13 avril 2015), by Bruno



     Voilà un disque qui risque de diviser les fans de la belle.
D'un côté, ceux qui l'on récemment connue grâce à ses albums en duo avec Joe Bonamassa, et qui vont regretter l'absence totale de Blues, même s'il y a quelques pièces nimbées d'un parfum Soul, et des guitares muselées. Dans ce camp, également, les inconditionnels qui ne jurent que par la Beth éructant et rugissante (celle d'"Immortal", du bouillant "Live in Paradiso", des covers de "Nushbut City Limit" et de "Miss Lady"). D'un autre ceux qui avaient été séduit par ses interprétations de chansons saisissantes tels que "There in your Heart", "Caught out in the Rain" et la sublime "L.A. Song", rejoins par ceux qui regrettaient le temps des albums comme "My California" et "Screamin' for my Supper", et qui vont retrouver ici, avec encore plus d'intensité et de sincérité, la Beth mélancolique et posée.
Car "Better Than Home" est pratiquement constitué que de pièces douces. Seul "Trouble" lâche les rênes. Jamais, à l'exception de quelques rares pièces, Beth Hart n'avait fait preuve de tant de sobriété.

Beth débuta par le piano à l'âge de 4 ans,
 séduite par les extraits de la musique de Beethoven utilisés par la télévision.

     Quoi qu'il en soit, voilà sa réalisation la plus personnelle, la plus intime et introspective. Beth s'y livre presque sans retenue, parlant de ses expériences, de ses regrets, de ses joies. Jetant un regard en arrière, et analysant son vécu tumultueux et chaotique. Elle nous convie à partager ses émotions, exposant sa vulnérabilité. Et la force et la sincérité de sa voix arrivent parfois à nous transporter dans les méandres de son âme afin de nous faire ressentir ses sentiments, pour peu que l'on ait encore un cœur ouvert. De quoi nous faire vibrer et frissonner.

     Pour la première fois, Beth a composé et écrit seule l'intégralité de son disque. Et vue la qualité du résultat, cela la placerait sur un piédestal. Parmi les chanteuses, auteures-compositeurs-interprètes de talent. (Espèce en voie de disparition ?). Elle s'est battue contre elle-même pour parvenir à délaisser le côté sombre de ses chansons, au profit de la joie et de l'Amour. Un exercice plus difficile, car plus intime, car il est plus aisé pour elle de se révéler sous des aspects négatifs ou sombres, voire de les cultiver, que de conter des moments heureux.
     C'est que la dame a un vécu particulier, et pas des plus heureux. Marquée par un raid du FBI et son père envoyé en prison (1), par la maladie et le décès de sa sœur aînée, Sharon, par son expulsion de l'école et sa fuite, elle se retrouve livrée à elle-même à 15 ans, menant un âpre combat contre ses démons (2). Plus tard, alors que sa carrière commence à décoller, des médecins lui enjoignent d'arrêter la scène, sa bipolarité détectée étant incompatible avec le stress et la fatigue engendrés par les tournées. Mais elle a préféré le combat à la passivité, avec à la clef une reprise de carrière fort réussie (ainsi qu'une reprise de confiance en soi, un épanouissement, grâce notamment au soutien de son mari).
"I am not chasing the ghost of the past, I have found the place where hunger meets the edge and now I'm facing God... when I try and open my mouth, there're so many words but there's no sound, and the Angel comes upon me and the Love I feel's a Love I've never known" ("Better than Home").

     Il y a de la pureté dans ce disque. Une intensité émotionnelle pure, qui n'a besoin ni d'artifices, ni d’exubérance pour démontrer sa force. Parfois, notamment sur les chansons les plus dépouillées, on pourrait croire que les sons et les vibrations qui parviennent sont l'essence même d'une certaine vertu, d'une grâce naturelle, d'une émanation de saines vibrations positives, d'un lien avec l'éther (d'Aristote).

     Même si on retrouve toujours la touche personnelle de Beth dans les phrases mélodiques du piano, on sent que les disques en duo avec Joe Bonamassa ont laissé une empreinte. A moins qu'ils n'aient tout simplement servi de déclencheur ; plus exactement qu'ils aient permis à Beth d’ôter tous complexes à  s'attaquer à ce qui à fait la force de ses icônes. Ainsi, il est indéniable que ce disque profite de l'héritage d'Etta James (probablement le plus évident), d'Aretha Franklin, voire même d'un soupçon de Billie Holiday. A l'écoute, on peut également évoquer les noms de Melody Gardot, de Jo Harman, et un soupçon de Tori Amos et d'Amy Winehouse.
Irréfutable, pourtant, jamais Beth ne semble se laisser aller à la facilité en se calquant sur une chanson d'une de ces grandes dames. C'est du 100 % original. Un disque qui lui a demandé beaucoup d'efforts, un travail en profondeur qui s'est réalisé dans la douleur, pris dans les affres du doute.

     Mais le résultat est là, à la hauteur de l'effort et de l'investissement personnel. Certainement, à ce jour, un de ses meilleurs opus.
Et nombre de ses chansons sonnent comme des classiques, notamment :
- "Might I Might Smile", avec ces chœurs Gospel, sa discrète guitare rythmique à la Steve Cropper et ces cuivres façon Stax, nous immerge, des pieds à la tête dans un Rythmn'nBlues-Soul optimiste, millésimé 60's. Une pièce qui aurait bien convenu au répertoire de "Pearl" de Janis Joplin. (Probablement un écho de l'influence de la Texane, que Beth avait également interprétée dans une comédie musicale)
- "Tell 'em to Hold On", monte très progressivement en intensité, presque imperceptiblement, aidé en cela par ces chœurs Gospel
- "Tell Her You Belong to Me" débute avec un arpège de guitare coloré d'un Tremolo qui, là encore, la rapproche de Steve Cropper. Piano, section rythmique réduite au minimum, une nappe vaporeuse d'orgue et quelques violons en toile fonds servent de drap de soie où Beth épanche sa douleur, comme l'aurait fait Etta James du temps de "At Last". L'intensité du chant saisit d'une main ferme les tripes. Le sujet est grave, relatant une relation presque fusionnel avec son père qui fut brisée lorsqu'il se remaria et que sa nouvelle épouse s'y opposa. Un sentiment d'abandon qui ne la quittera plus.
- "St. Teresa" soft -rock à la Alanis Morissette. Paroles d'un homme en prison, en quête de rédemption : "St. Teresa have mercy on my Soul, the Good must die young, that's why I'm getting so old. They come to put me down"
- "Trouble", véritable prāṇa Rock'n'Soul félin et cuivré. Histoire de prouver que la tigresse n'a pas rogné ses griffes, et qu'elle peut encore, à l'envie, mordre.
- "The Mood that I'm in", chanson légère, guillerette, quelque peu mainstream, entre soft-rock et Rythmn'n'Blues,


Et le final en apothéose avec un triptyque délicat, suave et exquis :
- "Mechanical Heart"... c'est beau. Bien que débutant comme sur un ton grave, est nanti d'une grâce comme l'aube sur la neige fraîche et immaculée,  comme une pluie douce automnale tombant sur une forêt aux tons ocres et bordeaux, où l'odeur de terre mouillée ravit les narines, comme une mère jouant avec son enfant. Une grâce innée, comme seules les femmes en sont capables. Une love-song pour son mari.
- "As long as I have a Song", confession évidente de son besoin viscéral d'écrire et d'interpréter une chanson pour se retrouver.
- "Mama this one's for you" où Beth, seule, avec son piano et sa voix, transmet une émotion qui vous saisit, vous imprègne, s'infiltre tant par l'ouïe que par l'épiderme (c'est possible ça ?). Une lettre ouverte à sa mère pour lui dire combien elle l'aime (3). Lorsque la dernière note de piano a finit de résonner, un silence lourd et épais s'installe. L'effet vibratoire de la chanson semble perdurer... ne s'estompant que difficilement. Pratiquement un appel au recueillement. Pourtant, c'est la pièce la plus dépouillée avec Beth pour seule intervenante : sa voix et son piano. Une chanson qui faisait déjà partie de son répertoire scénique.

     "Better Than Home" est comme un chemin débutant par une atmosphère plutôt Soul, foulant du pied parfois le Gospel, puis gravissant  quelques sommets Rythmn'n'Blues avant d'entamer une douce descente plus mainstream pour finir dans un lieu boisé.
Le duo de producteurs, Rob Mathes (ici, également claviériste et guitariste) et Michael Stevens, ont pris soin de tempérer l'instrumentation, de la laisser respirer, ne lui lâchant la bride qu'en de rares occasions pour suivre l'élan de Beth. Prévenant toutes effusions ostentatoires et ampoulées. Sobriété et un dépouillement relatif (ce n'est guère désertique non plus). Toutes formes de solo ont été banni, préférant quelques breaks de toutes beauté (comme celui de "We're still living in the city" qui supplante la chanson elle-même). Cela, dans le seul souci de mettre en valeur la voix de Beth.
 Au contraire d'un Kevin Shirley (son précédent producteur) qui aurait probablement eu tendance à enrichir l'orchestration, et de placer quelques solo par-ci par-là (ce qui n'enlève rien à ses qualités prouvées de grands producteurs). Car, principalement, c'est le chant de Beth Hart qui porte ce disque à bout de bras.
     C'est également ce binôme qui a encouragé Beth à s'ouvrir, à élargir son inspiration vers des sentiments plus positifs que la souffrance et la douleur.
Souvent, ce "Better than Home", se manifeste comme un cri qui vient du cœur, de l'âme. Non pas une complainte, mais un souffle, un prāṇa, chaud et vivant, qui s'adresse tant à l’inconscient qu'au conscient. 

Avec "Better Than Home", Beth Hart prouve, pour ceux qui en doutaient encore, qu'elle est bien une artiste à part entière, authentique et majeure.
Alors, probablement que certains vont vite crier à la trahison, à la soumission à l'entité Dollar. Pourtant, si l'intérêt du projet avait vraiment été poussé par l'attrait du bénéfice, il aurait été plus facile de continuer sur la lancée des disques réalisés en collaboration avec Bonamassa (4), voire même dans la continuité de son précédent, "Bang Bang Boom Boom", qui représente sa meilleure réussite commerciale (après "See saw") (5). Et puis, dans ce cas, est-ce que Beth se serait tant exposé à écrire des paroles aussi personnelles ? Sans compter que la production ne suit pas les "canons" de l'industrie "musicale" ; rien d'ampoulé, de sirupeux, de surchargé ou d'enrobé de couches synthétiques; Juste de la musique organique, boisée, jouée simplement avec retenue, sans emphase.
Et puis, au moins, elle s'est risquée à développer une autre facette d'elle-même.

     A noter la présence de l'excellent Charley Drayton  (The Divinyls, The Cult, Cold Chisel, The Dead Daisies) à la batterie, Zev Katz à la basse - au copieux C.V. - (Rosanna Cash, J.J. Milteau, Betty LaVette, Rob Mathes, Hall & Oates, Elton John, Roxy Music, Brian Ferry, Lucy Kaplansky, Judy Collins, Darlene Love, Cindy Lauper, Garland Jeffreys), ainsi que le multi-instrumentiste Larry Campbell aux guitares, lad-steel et mandoline (Rory Block, Teresa Williams, Leon Redbone, Cindy Lauper, Rosanne Cash, Joan Osborne, Lucy Kaplansky, Judy Collins, Bob Dylan, Peter Wolf, Lyle Lovett, Little Feat, Buddy Miller, Patti Scialfa, Shaw Colvin, Levon Helm, Phil Lesh, Hot Tuna, Jorma Kaukunen, Rich Robinson, Carolyn Wonderland, etc, etc...)

01. Might As Well Smile
02. Tell ‘Em To Hold On
03. Tell Her You Belong To Me
04. Trouble
05. Better Than Home
06. St. Teresa
07. We’re Still Living In The City
08. The Mood That I’m In
09. Mechanical Heart
10. As Long As I Have A Song
11. Mama This One’s For You
(bonus track)

   Disque du mois   






(1) Son père a été appréhendé par le FBI et incarcéré pour avoir escroqué l'Etat. Chose dont, apparemment, le paternel est plutôt fier. 
(2) Beth toucha pour la première fois à la drogue à l'âge de 11 ans (!). Cette malheureuse précocité ne rendit que plus dur son combat contre ses addictions. Addictions qui ont probablement une part de responsabilité dans sa bipolarité. Ce symptôme étant parfois déclenché par un usage continu de drogues, ou d’événements traumatisants. 
(3) Beth lui avait déjà rendu hommage avec le titre "Mama" en 1999. Elle remercie cette mère aimante et courageuse, qui a toujours été là pour la soutenir ; malgré les difficultés.
(4) Elle espère pouvoir réaliser un troisième volume pour 2016.
(5) A mon sens, "Bang Bang Boom Boom" est son disque le moins bon. Et s'il y en aurait un où des concessions auraient été faîte, ce serait celui-ci. Et un "My California" aussi.





Autres articles (liens)/ Beth Hart :
"See Saw" avec Joe Bonamassa
"Don't Explain" avec Joe Bonamassa

4 commentaires:

  1. Pour l'avoir vu au Casino Barrière de Lille je peux vous dire qu'elle emballe sévère avec sa voix, c'est une professionnelle !

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    1. Pour sûr. Et d'ailleurs, c'est par le "live at Paradiso" que je l'ai connue.
      Toutefois, pour ses prestations de l'année précédente, j'ai appris que certains ont été un peu déçu de ne pas retrouver quelques du même acabit de Bonamassa.

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  2. ... ch'uis amoureux depuis le Live au Paradiso...

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    1. Ha ? C'est con ça... D'autant plus qu'elle semble toujours épris de son mari (qui dût au passage la courtiser pendant des mois).
      J' me souviens d'un court article de juillet 2010, d'un blog farfelu mais pertinent, qui s'intitulait : "Beth Hart : Janis est de retour !!!". Depuis, j'ai été convaincu :0)

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