samedi 28 mars 2015

SCHUMANN – Quintette avec piano - Christian ZACHARIAS & quatuor CHERUBINI – Par Claude Toon



- Tiens M'sieur Claude, vous ne parlez pas souvent de Schumann le grand romantique, l'ami de Brahms, juste la 3ème symphonie et une fantaisie pour piano et violoncelle…
- Oui, c'est vrai, mais comme je vais l'expliquer, Schumann est un musicien très difficile à interpréter, les meilleurs se sont parfois casser les dents…
- Oui j'ai lu que ce compositeur était un être hyper sensible et même un fou à la fin de sa vie, même si je n'aime pas se mot… disons réducteur…
- Sans doute une psychose maniacodépressive, on ne sait pas trop, mais du coup, cette sensibilité comme vous dites imprègne toute sa musique de chambre…
- Donc vous nous avez déniché un beau disque pour parler de ce quintette, un genre rare : Brahms, Dvorak, et quelques autres comme Franck…
- Oh mais vous suivez les choses de près ma chère Sonia, même de chronique qui ne sont que des projets, je vais reparler à Luc et Rockin' de votre augmentation…
- Bof, je n'y crois plus, ils ont des oursins dans les poches, mais surtout ne leur dites pas !!!

Robert et Clara Schumann
Nombreux sont les mélomanes déçus à la première écoute par la musique de chambre et pour piano de Schumann, seules les symphonies semblant échapper à cette malédiction. La cause de la possible déception est simple : la musique de Schumann doit impérativement être interprétée avec intelligence et finesse pour mettre en évidence sa poésie. Le plaisir de l'écoute de la musique de ce grand romantique n'est pas immédiat. Aimer Schumann ne repose pas simplement sur l'habileté et la virulence de l'écriture, comme chez Beethoven. Tout dépendra en premier lieu de l'esprit que l'interprète saura insuffler derrière les notes. Toute exécution (dans son sens premier) académique échoue et procure un sentiment de confusion voire de mièvrerie peu inspirée. Et pourtant… 
Il y a des musiques qui bon an mal an tiennent toutes seules. Je pense à Mozart dont la vitalité cachée dans les partitions permet de trouver du plaisir, même lors d'écoute d'interprétations par des musiciens amateurs. Chez Schumann, où tout est sentiment, les disques rendant justice à sa musique de chambre ne sont pas légions. Cet album réunissant les trois quatuors et le quintette par le pianiste allemand Christian Zacharias et le quatuor Cherubini, daté de 1992, reste un modèle de sensibilité tout en bénéficiant d'une incomparable beauté sonore.
Nous avions parcouru la biographie de Robert Schumann (1810-1856) lors de la chronique consacrée à sa 3ème symphonie "Rhénane". (Clic). Schumann qui se brisera un doigt en tentant d'acquérir une plus grande vélocité manuelle exigée par son œuvre pianistique. C'est la virtuosité de Clara, l'amour de sa vie, qui remplacera les mains meurtries de son mari sur le clavier. Les rares moments de bonheur, les angoisses existentielles, la tentative de suicide en plongeant dans le Rhin et enfin la folie qui lui vola son génie musicale et causera sa mort à 46 ans. Pourtant Clara et Robert auront huit enfants (un tous les deux ans) ; Clara était compositrice, pianiste et mère de famille nombreuse… une femme d'exception !!!
Comme pour Brahms, les œuvres de musique de chambre ne sont pas très nombreuses mais de grandes qualités : En dehors du Quintette : 3 trios, 3 quatuors à cordes, 2 quatuors avec piano, des sonates pour piano et violoncelle (Sonia évoque la chronique écrite sur la fantaisie pour violoncelle et piano jouée par Sol Gabetta et Hélène GrimaudClic) et des petites œuvres diverses.
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Christian Zacharias
Je n'ai encore jamais parlé de Christian Zacharias, pianiste et chef d'orchestre. C'est surprenant car cet artiste allemand (né en inde ?) en 1950 accumule depuis le début de sa carrière des enregistrements tout à fait passionnants.
Il étudie à Karlsruhe mais effectue un perfectionnement au conservatoire de Paris auprès de Vlado Perlemuter (1904-2002), élève de Alfred Cortot et ami de Ravel, spécialiste de Chopin et… Ravel bien entendu. Christian Zacharias va remporter de nombreux prix dont celui du concours Ravel en 1976 ; toujours Ravel. Zacharias est un homme discret aimant le travail en profondeur sur les œuvres. Dans sa discographie très large on note : de nombreuses sonates de Scarlatti, des intégrales des concertos de Beethoven et en partie de Mozart (avec David Zinman, Gunther Wand et d'autres accompagnateurs) et des recueils de sonates de Mozart, Schubert, Beethoven

Quatuor Cherubini
Depuis 1990, le pianiste a entrepris une carrière parallèle de chef d'orchestre, notamment comme directeur de l'orchestre de chambre de Lausanne (nouvelle intégrale en cours des concertos de Mozart au clavier et à la direction). Quant aux quintettes, Zacharias était l'homme de la situation car il a également participé à des gravures de ceux de Dvořák et de Schubert "La Truite" (qui comporte un ensemble inhabituel de cordes sans second violon mais avec contrebasse). Pour celui de Schumann, Christian Zacharias a récidivé en 2010 avec le quatuor de Leipzig pour le label MDG.

Fichtre ! Qu'il est difficile de trouver des informations sur le quatuor Cherubini fondé en 1978 par le violoniste et chef d'orchestre allemand Christophe Poppen. Après avoir brillé dans un vaste répertoire, il semble avoir été dissout récemment… Quand exactement ? Mystère ! On me cache tout. Ses quatre membres nous laissent, en dehors de cette anthologie Schumann, des gravures des quatuors de Mendelssohn toujours éditées ou encore de Mozart et Schubert.
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Wagner, fan du quintette de Schumann, et Liszt, un peu moins...
Pour compléter les propos introductifs de Sonia, on considère souvent et à juste titre que ce quintette pour piano de Schumann est le premier du genre à prétendre au titre de chef-d'œuvre dans la forme classique (1 piano et un quatuor de 2 violons,1 alto et 1 violoncelle). Mozart et Beethoven n'ont pas tenté l'expérience. Et il est bon de noter que la difficulté de trouver le juste équilibre sonore dans cette association aux timbres si opposés a restreint le répertoire et l'a réservé aux plus grands, de mémoire un par auteur : Dvořák, Brahms, Fauré (2 fois par contre exemple - Clic), Franck, Chostakovitch… Après, il faudrait se creuser la tête… Pourquoi une formation difficile à maîtriser ? Car la symbiose entre le piano et le groupe des cordes peut faire défaut. Le piano s'impose et le compositeur n'écrit rien d'autre qu'un mini concerto pour piano. Inversement, un simple accompagnement du piano, un manque de mélodie marquante offert au clavier, pas de dialogue réel avec les cordes, et ledit piano se voit reléguer à un simple rôle de discrète percussion…
Schumann a su trouver la parfaite osmose et fait preuve d'innovation en cette année 1842. L'œuvre est créée à Leipzig en 1843 avec Clara au clavier, même si Robert aurait souhaité un homme pour une interprétation plus viril… (C'est sympa ça pour sa chère et tendre !)
Richard Wagner fut conquis d'emblée par les hardiesses de l'écriture, à l'inverse de Liszt et Berlioz furent plus réservés. Par quoi ? Il est trop tard pour leur poser la question…
Les années 1840 sont les plus prolifiques pour Schumann : plus de cent lieder, les premières symphonies... Les 3 quatuors contemporains du quintette sont écrits en quelques semaines avec gourmandise (ils complètent cet album, une version pleine de verve). La maladie mentale n'a pas encore plongé le compositeur dans la folie et le désespoir. C'est un homme jeune, de 36 ans qui écrit ce quintette innovant et très vivant avec sa tonalité dominante de mi bémol majeur.

1 – Allegro brillante : (Brillante peut se traduire par "pétillant".) Des accords appuyés du piano et des cordes en staccato introduit avec vigueur l'allegro. On distingue rapidement un riche matériau mélodique : un thème léger au piano, une longue phrase plus élégiaque au violoncelle. Fidèle à la forme sonate, Schumann réexpose ces idées joyeuses et chaleureuses. La beauté du discours et son esprit romantique nous rappelle qu'en cette période Schumann découvre et met en musique Heine, Eichendorff, Rückert, poètes qui seront aussi source d'inspiration pour les postromantiques que sont Gustav Mahler et Richard Strauss, grands compositeurs de Lieder. Les développements se succèdent avec bonhommie. Le jeu de Christian Zacharias se caractérise par son élégance, une sonorité pleine mais jamais envahissante, cette faculté de répondre ou de "renvoyer la balle" aux instruments à cordes. De son côté (l'expression est peu approprié tant la complicité des 5 musiciens est patente), le quatuor adopte un jeu franc, généreux, sans sécheresse. Rarement Schumann n'aura sonné aussi clairement et avec vigueur.

Maison natale de Schumann
2 – In modo d'une marcia - Un poco largamente – Agitato : Bien qu'en do mineur, l'expression souvent rencontrée de marche funèbre pour ce mouvement ne me plaît pas. C'est une marche bien entendu, mais plus méditative qu'endeuillée. Rythmée dans ses premières mesures par le piano et le violoncelle que relayent l'alto et les violons, le discours semblent sombre, certes, mais "largamente" indique le souhait de donner au climat une certaine hauteur spirituelle et en aucun cas sinistre. Avec Zacharias et le quatuor Cherubini, les indications de Schumann sont respectées, la rythmique est implacable mais la déploration laisse place à la prière. Le climat se veut crépusculaire, très intériorisé, la pensée légèrement affligée d'un musicien imprégné des vers de Rückert ou Eichendorff. Le violoncelle joue un grand rôle dans la seconde partie du mouvement. On retrouve donc bien la volonté d'écrire une œuvre où le piano n’occupe pas tout l'espace sonore et inversement.

3- Scherzo molto vivace : Assez bref, ce mouvement redonne vie et lumière au quintette. Tant le sherzo que le  double trio sont de vigoureuses danses. On y rencontre même un petit canon opposant alto et violon. Une incroyable inventivité anime ce mouvement de cinq minutes. La complicité entre le pianiste et les membres du quatuor est totale, volcanique.
Non, la musique de Schumann n'est pas neutre et absente de structure rigoureuse. Nous la découvrons gorgée de lumière et parfaitement architecturée avec de tels musiciens. Le final est enchaîné sans pause…

4 – Allegro ma non troppo : Schumann attaque énergiquement et en sol mineur son final. Une énergie un peu grave conduit à un développement plus serein. On retrouve le rythme très marquée de l'allegro initial et de la marche du second mouvement. Tout cela jaillit du cœur du compositeur avec jubilation. On entendra de l'espièglerie dans les échanges entre le piano et le violoncelle. Que tout cela est fiévreux et allègre. Une belle réussite de la musique romantique et de la discographie.
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Ce double album a l'immense mérite de réunir une interprétation sans faille du quintette et des trois quatuors qui bénéficient de la même clarté et d'une vigueur brillante. La prise de son est également de belle facture notamment dans le quintette même si on pourrait souhaiter un piano légèrement plus en retrait. L'association piano – cordes est souvent un casse-tête pour les ingénieurs du son.
Pour ceux qui souhaiterait retrouver un tempérament de feu comparable à la réunion de Zacharias et du quatuor Cherubini, Rudolf Serkin et le Quatuor de Budapest demeurent les vedettes d'un disque incontournable malgré un son vieillot. Par ailleurs le couplage est attractif : le quintette "La Truite" de Schubert enregistré lors du festival de Marlboro toujours avec Rudolf Serkin au clavier en compagnie de Jaime Laredo, Julius Levine, Philipp Naegele et Leslie Parnas. L'une des interprétations indémodables pour cette œuvre populaire… (Sony – 6/6)
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2015 : La vidéo initiale ayant été supprimée, voici une autre version, historique, de 1942 avec Rudolf Serkin au piano accompagné par ses amis du quatuor Bush... Pour écouter l'interprétation commentée ce jour sur Deezer : Clic


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