jeudi 5 mars 2015

JULIETTE GRÉCO : LA JOLIE MÔME - par Pat Slade








Juliette Gréco = une enfance dans la tourmente 




Le 7 février de cette année Juliette Gréco a eu 88 ans et cette légende de la chanson française commencera sa tournée d’adieu au printemps de Bourges en Avril 2015. Un dernier tour de chant pour dire «Merci».

Mais la route pour arriver jusqu’au sommet fut longue et difficile. Elle voit le jour à Montpellier en 1927 d’un père policier Corse et d’une mère Bordelaise. Ses parents étant séparés, elle sera élevée, avec sa sœur aînée Charlotte, par ses grands parents maternels à Talence. En 1936 son grand-père décède et sa grand-mère ne peut plus assumer seule son éducation. Sa mère vient les rejoindre et elles partent toutes les trois s’installer à Paris.
Juliette et Charlotte
En 1939, elle s’adonne avec passion à la danse et entre comme petit rat à l’école de danse de l’Opéra de Paris. A la déclaration de guerre, toute la petite famille se retrouve dans le Périgord. Sa mère vivra une histoire d’amour avec Antoinette Soulas poétesse bien connue pour avoir traduit les poèmes de Rudyard Kipling. Elle et Juliette Lafeychine (La mère de Juliette Gréco) achètent une propriété isolée où elles comptent vivre en sécurité pendant le conflit armé. Des les premières heures, Juliette mère et Antoinette s’engagent dans la résistance et la maison devient un important  lieu de passage du réseau clandestin.

Hélène Duc
En septembre 1943, Juliette, sa mère et sa sœur sont arrêtés par la Gestapo. Sa mère et Charlotte seront déportées à Ravensbrück et se retrouveront dans le même block que Simone Veil et Yvonne  de Gaulle. Juliette qui n’a que 16 ans échappera à la déportation mais sera emprisonnée à la prison de Fresnes. Elle sera relâchée au mois d’octobre. Elle n’arrivera pas à reprendre contact avec Antoinette Soulas qui se cache dans le midi. Une fois libérée, elle se retrouve seule et sans argent sur le pavé parisien. Elle ne connaît qu’une seule personne dans la Capitale, la comédienne Hélène Duc (Connue pour ses rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision comme dans «Les Rois Maudits») qui est une amie de sa mère et a été son ancien professeur de français lors d’un séjour à Bergerac. Cette dernière l’hébergera jusqu’à la fin du conflit. Pour avoir sauvé des dizaines de juifs, Hélène Duc sera nommée juste parmi les nations. 
N’ayant pour vêtements qu’une petite robe bleue marine, une veste légère et des chaussures en raphia, elle récupérera auprès des garçons, de vieilles vestes, de vieux pantalons et une paire de chaussures donné par Alice Sapritch, une amie d’Hélène Duc. Sans le vouloir, le style qui plus tard deviendra celui de Saint-Germain-des-Prés vient d’être créé. Juliette découvre l’art dramatique, échoue au concours d’entrée au conservatoire, mais réussie à décrocher quelques figurations à la Comédie Française. Elle traîne sur la Rive gauche de la Seine dans le Quartier Latin et à Saint-Germain-des-Prés où elle découvre la vie artistique, intellectuelle et politique avec les jeunesses Communistes qu’elle fréquentera. En 1945, à la libération, elle se rend quotidiennement à l’hôtel Lutetia où arrivent les déportés survivants et, par miracle, elle retrouve sa sœur et sa mère vivantes. Tout le monde repart en Dordogne pour quelques temps. Leur mère s’engage dans la marine nationale et part avec le corps expéditionnaire français en Indochine. Juliette et Charlotte retournent sur Paris où la liberté retrouvée des parisiens et l’arrivée de la musique américaine donnent de nouvelles perspectives à la culture musicale. Juliette reprend la route de Saint-Germain-des-Prés, vit de petits boulots et d’expédients. Hélène Duc l’envoie prendre des cours d’art dramatique. Juliette décroche quelques rôles au théâtre et travaille sur une émission de radio consacrée à la poésie. Elle ne mange pas tous les jours, mais elle croise dans les bars les hautes sphères artistiques de l’époque comme Camus, Sartre ou Duras.



Juliette Gréco et la bohème




Avec Boris Vian
En 1947 ouvre le cabaret «Le Tabou» (33 rue Dauphine 6e arr.), Juliette Gréco noue des relations amicales avec l’écrivain Anne-Marie Cazalis  (Qui va la convaincre de se lancer dans la chanson) et Boris Vian. Ils se retrouvent tous dans la cave que le patron appel "Le tunnel". L’endroit est idéal pour faire de la musique, pour danser et parler philosophie. Il suffira de peu de temps pour que le public afflue pour venir voir cette nouvelle jeunesse baptisée «Existentialistes». Les jeunes femmes copient sa tenue vestimentaire, le pantalon noir à fuseau et le chandail moulant. Juliette devient la muse de Saint-Germain- Des-Près sans n’avoir rien fait de concret. Jean-Paul Sartre lui propose une chanson qu’il avait écrite pour sa pièce «Huis clos» et lui conseille d’aller voir le compositeur Joseph Kosma ; la première chanson de Juliette Gréco «Rue des Blancs-Manteaux» voit le jour et lance sa carrière. Son répertoire s’enrichit grâce à des auteurs comme Boris Vian, Raymond Queneau, René-Louis  Lafforgues ou Jacques Prévert.


Avec Miles Davis
1949, elle participe à la réouverture du cabaret «Le Bœuf sur le Toit» (Oui Claude ! Comme l’œuvre musical de Darius Milhaud). Elle rencontre Miles Davis et tombe amoureuse du trompettiste noir américain. Ce dernier hésite à l’épouser à cause de la ségrégation raciale dans son pays ou l’union entre un noir et une blanche est interdit dans de nombreux États. Il ne veut pas lui imposer la vie en tant qu’épouse d’un noir au États-Unis et elle ne veut pas abandonner sa carrière naissante en France. Ils renoncent et le jazzman rentre dans son pays. Avec cette rencontre, elle deviendra une militante active des droits civiques et de l’antiracisme.

Son succès immédiat reste dans le microcosme du milieu intellectuel et littéraire de la
rive gauche et n’est pas encore connue du grand public. En 1951, elle enregistre son premier album «Je suis comme je suis» et recevra le prix de la SACEM avec la chanson «Je hais les dimanches» signée par Charles Aznavour. Elle part en tournée au Brésil et aux États-Unis où elle rencontre le succès dans la revue «April in Paris». De retour en France, elle se lance dans une grande tournée. La consécration aura lieu sur la scène de l’Olympia en 1954.

Après un aller-retour à New-York, elle rencontre un jeune musicien qui est en train de rajeunir la chanson française : Serge Gainsbourg. Il lui écrira des chansons pendant cinq ans et elle en enregistrera une dizaine dont «La Javanaise» en 1963. Ce ne sera que la première chanson qu’elle va créer ou reprendre, plusieurs autres suivront comme «Il n’y a plus d’après» de Guy Béart et «Jolie Môme» de Léo Ferré. Durant les années 60, elle va virevolter entre Bobino et l’Olympia. En 1966 elle est sur la scène du TNP (Théâtre National de Paris) avec Georges Brassens. Dans les années 50, elle avait déjà interprété «Chanson pour l’Auvergnat». L’année suivante, elle reprend «La chanson des vieux amants» de Jacques Brel. Elle chantera aussi devant 60.000 personnes à Berlin.

Devant le rideau rouge du théâtre de la ville, vêtue d’une robe noir, elle y interprète l’une de ses chansons les plus célèbres «Déshabillez moi». Un titre qui passera à la télévision avec un rectangle blanc.

Dans les années 70, elle parcourt le monde avec des tournées : Canada, Japon, Italie, Allemagne... Elle devient plus discrète en France suite à plusieurs changements de maison de disque. Elle marque le pas dans sa carrière. Ce qui ne l’empêche pas de graver dans la cire deux albums «Vivre» et «Gréco chante Brel». Une décennie plus tard, elle écrit ses mémoires «Jujube» (Édition Stock 1982) et continue à enregistrer avec des auteurs venant d’horizons les plus variés comme le dessinateur de BD Gébé. En 1984, elle est faite Chevalier de la légion d’honneur.

Entre l’Olympia, le théâtre de l’Odéon, La salle Pleyel et le théâtre du Châtelet, elle continue sa route avec les années à enregistrer et à tourner. En mars 2007, aux victoires de la musique, elle reçoit une «victoire d’honneur» pour l’ensemble de sa carrière. Et toujours, elle continue les collaborations avec de jeunes auteurs qui ne sont pas de sa génération mais au talent certain comme Gérard Manset, Art Mengo, Christophe Miossec ou Benjamin Biolay. Elle reçoit la grande médaille de vermeil de la ville de Paris en 2012, elle repart en Allemagne pour un concert à guichets fermés devant un public qui lui fera une standing ovation. En décembre, elle est élevée au rang de commandeur de la légion d’honneur. Devant une vie aussi intense, elle fera un malaise sur scène en 2013 au festival de Ramatuelle.




Gréco et ses frères





"Les racines du ciel" avec Errol Flynn
Autant Juliette Gréco est reconnue mondialement comme chanteuse, autant elle l’est moins en tant qu’actrice et pourtant avec 32 films à son actif, et pas avec n’importe quels réalisateurs. Sur sa carte de visite, les noms de Julien Duvivier, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Pierre Melville, Jean Renoir, Jean Cocteau et André Cayatte côtoient Otto Preminger, Henry King, John Houston, Richard Fleischer et Anatole Litvak. Qui pourrait s’enorgueillir d’une telle brochette de prestigieux réalisateurs ? Sa première apparition date de 1948 où comme beaucoup d’acteurs, elle fait de la figuration et apparaît en religieuse dans le film «Les Frères Bouquinquant». Jean Cocteau sera le premier à lui donner un rôle plus important dans «Orphée». Mais de tous les films qu’elle a pu tourner, peu ou pas de grands chefs-d’œuvres. «Bonjour tristesse» ou elle joue son propre rôle, « Les racines du ciel» en 1958 avec un Errol Flynn vieillissant qui décédera un an plus tard.


En 2001, elle fera un clin d’œil dans le film «Belphégor, le fantôme du Louvre» en assurant la figuration d’une dame qui passe dans le cimetière. En 1965, Belphégor va effrayer toute une génération de français. Elle interprète un triple rôle dans l’adaptation télévisée du roman d’André Bernède et tourné par Claude Barma. Cette série en 4 épisodes de 70 minutes chacun attirera 10 millions de spectateurs, sachant qu’à l’époque seulement 40 % possédaient un poste de télévision soit 48 millions de personnes, l’audience était exceptionnelle. (Claude a vu ça à l'époque, vous vous rendez-compte, notre cœlacanthe du Deblocnot !!)

Juliette Gréco joue exactement trois rôles, Belphégor, Laurence et sa sœur jumelle. A ses cotés, le jeune commissaire Moulin, Yves Rénier. Pour la petite histoire le rôle de Belphégor était joué par le mime Isaac Alvarez.

Le cinéma lui apportera aussi l’amour... Son premier mari sera Philippe Lemaire connu au cinéma pour ses rôles dans la série des «Angélique marquise des Anges». Elle l’épousera en 1953  mais ils se sépareront en 1956. De leur union naîtra Laurence-Marie. Le prétendant suivant sera le producteur Darryl Zanuck avec qui elle aura une liaison, mais les ambitions de l’américain ne s’accorde guère avec le besoin de liberté de la française. 
En 1965 elle rencontre Michel Piccoli au cour d’un dîner organisé par Télé 7 jours. Leur mariage durera 11 ans. 
En 1968 elle commence sa collaboration avec Gérard Jouannest qui était le pianiste de Jacques Brel jusqu’à ce que celui-ci abandonne la scène. Un duo gagnant qui finira par un mariage en 1989 ; mieux vaut tard que jamais. Mais ses amours seront aussi des amitiés précieuses comme avec Boris Vian qu’elle considérait comme son frère et son psy, Jacques Brel , elle sera la seule à qui il écrira des chansons. Serge Gainsbourg qui lui avait écrit «La Javanaise» et qui un soir vint la voir avec un paquet à la main, c’était une toile : «Je l’ai gardée pour toi, j’ai brûlé toutes les autres hier».

Juliette Gréco est une icône de la chanson française comme Barbara et Isabelle Aubret (Un peu trop oubliée à mon goût) qui laissera une empreinte profonde dans le sillon de la culture française.>


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