samedi 8 novembre 2014

MENDELSSOHN – Symphonie n° 3 "Écossaise" – RICCARDO CHAILLY – Par Claude Toon



Peinture de William Wilson XIXème
- Bonjour M'sieur Claude, tiens vous avez préféré illustrer votre chronique par cette toile d'un peintre écossais à la place de la pochette du CD !?
- Franchement, vous avez vu la jaquette Sonia ! Alors que le programme suggère justement une belle toile en rapport avec cette symphonie inspirée par un voyage en écosse…
- Oui, en effet, mais le chef a l'air sympa même si à moitié caché par le texte…
- Oui, et un grand maestro que j'ai souvent mentionné dans les discographies alternatives… Mais aujourd'hui, il est au centre de l'article…
- Donc M'sieur Claude, direction l'Écosse, ses Highlands, sa grotte de Fingal et ses cornemuses, sans oublier le monstre du Loch Ness… hi hi…
- Tss Tss Sonia, nous sommes en 1842, le monstre n'a pas encore été repéré par  quelques "addicts" du single malt…


La biographie complète de Felix Mendelssohn a été détaillée dans la chronique consacrée aux Songes d'une nuit d'été, une musique de scène qui est l'œuvre la plus célèbre du compositeur et dont la marche nuptiale a conclu quelques millions de mariages (Clic). Cette chronique commentait l'enregistrement culte par Otto Klemperer avec le Philharmonia. J'aurais pu récidiver avec ce chef légendaire pour la symphonie écossaise, mais un peu de changement ne nuit pas.  Mon premier choix aurait été pour la belle version de Christoph von Dohnanyi à la tête de l'orchestre de Cleveland (1993), mais le CD avait un temps disparu du catalogue. Donc, nous allons découvrir cette belle symphonie romantique dans la version définitive de 1842 et grâce à l'un des meilleurs orchestres d'Europe et au delà : Le Gewandhaus de Leipzig, ici dirigé par Riccardo Chailly, son directeur actuel.
Riccardo Chailly ? Tout le monde a entendu sa valse jazz de Chostakovitch immortalisée dans une pub CNP puis par les danseurs de salon… (Peut-être sans savoir que c'est lui qui dirige.)
Natif de Milan, Riccardo Chailly apprend la composition avec son père tout en suivant des études brillantes le conduisant à devenir en 1973, à seulement 20 ans, l'assistant de Claudio Abbado à la Scala de Milan. Après un début de carrière itinérant et international, première consécration comme directeur du Concertgebouw d'Amsterdam en 1988. Le premier chef non néerlandais depuis un siècle et notamment l'époque Mengelberg-Beinum-Haitink). (Un orchestre rival des philharmonies de Berlin et de Vienne.)
Il ouvre cet orchestre d'exception à un répertoire plus moderne en signant des gravures consacrées à Olivier Messiaen et même une intégrale en 2 CDs des œuvres visionnaires (même encore de nos jours) d'Edgar Varèse (1883-1965).  En parallèle de deux intégrales symphoniques de Bruckner et Mahler de belle facture, il s'intéresse à un pan mal connu du répertoire de Chostakovitch : les suites jazz et les musiques de films.
En 2005, il devient directeur et chef principal de l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig (fondé en 1743 !), encore un ensemble de prestige. Pour les enregistrements classiques, Chailly prend des libertés pour éviter la routine : l'orchestration de Mahler dans son intégrale des symphonies de Schumann, des éditions définitives ou originales peu connues pour le disque Mendelssohn chroniqué aujourd'hui.
En concert, le style Chailly repose sur un plaisir gourmand et communicatif de diriger ainsi qu'une fougue dans les accentuations qui vivifie les partitions qu'il aborde…
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Pour rebondir d'emblée sur le choix du disque de Riccardo Chailly, il faut rappeler que Felix Mendelssohn fut lui-même directeur du Gewandhaus de Leipzig dès 1835 (il n'avait que 26 ans) jusqu'à sa mort prématurée en 1847. Hyperactif et globetrotteur, il voyage en Angleterre et en Écosse puis en Italie. Ces voyages initiatiques en 1829 puis 1833 lui fourniront l'inspiration pour la composition de la folâtre 4ème symphonie "Italienne" et la 3ème qui portera le surnom d'"Écossaise" après 1942, date de l'achèvement réel de la partition. Durant sa courte vie, Mendelssohn se rendra de nombreuses fois en Angleterre pour donner des séries de concerts. Il est sans doute le premier compositeur à proposer des œuvres bilingues tel son oratorio Elias écrit en allemand et en anglais (Exception : Haydn dans La Création).
Jeune homme de son temps, romantique, Mendelssohn sera fasciné par les paysages grandioses et les coutumes folkloriques de l'Écosse. Il écrit lui-même : "…être arrivé en Ecosse avec une inclination pour les chansons populaires, une oreille pour la belle et odorante campagne et un cœur pour les jambes dénudées des indigènes…" Sean Connery en kilt n'apprécierait guère d'être étiqueté d'indigène :o)
La genèse de la symphonie "Écossaise" s'étire d'une version initiale de 1829 jusqu'à sa refonte en 1842. Le compositeur perfectionniste ne voudra pas publier en l'état la partition initiale. Il prépare en 1842 une édition pour un concert donné en juin à Londres. Cette édition a été retrouvée récemment. Ô les différences avec l'édition "temporaire" de 1842, jouée habituellement, ne sont pas immédiatement perceptibles pour un mélomane qui ne connaît pas cette œuvre par cœur. La coda du premier mouvement sonne plus richement avec des tuttis de cors éclatants. L'orchestration varie par-ci par-là et paraît plus colorée. Un enregistrement original mais pas du tout un regard nouveau sur la partition. Nous ne sommes pas chez Bruckner qui réécrivait tout plusieurs fois de A à Z ! La création officielle avait eu lieu en mars à Leipzig.

John Constable : Paysage côtier et nuages
En 1829, Ludwig van est mort depuis 2 ans… Mendelssohn recourt assez logiquement à l'orchestre beethovénien (2/2/2/2, 2 trompettes, mais 4 cors et non 2 ou 3, timbales et cordes, pas de trombones). La rencontre avec le jeune Berlioz qui n'a pas encore écrit sa symphonie fantastique n'aura pas d'influence en faveur d'une extension de l'orchestre.

1 - Andante con moto – Allegro un poco agitato - Andante come I° (primo) : Dans son ouvrage consacré à Mendelssohn, Rémi Jacob suggère une influence du peintre John Constable (1776-1837) dans l'évocation du climat brumeux de l'introduction notée andante. Ce peintre qui anticipe grandement le mouvement impressionnisme illustre parfaitement par les lumières sombres et bleutées ce que Mendelssohn va peindre… en musique. Un premier thème opposant, tel un choral, bois et cordes évoque le ciel lourd de l'Écosse, les teintes moussues des landes. Une seconde idée plus énergique fait souffler un vent maritime décoiffant. L'allegro déchaîne rapidement des expressions d'enthousiasme. Mendelssohn alterne ainsi descriptions et sentiments jubilatoires face aux paysages et à la ferveur ambiante qu'il perçoit dans ce pays. On a souvent entendu ce long premier mouvement joué de manière académique et pesante, sans contraste. Ici, Riccardo Chailly oppose jeux ludiques et subtiles de l'harmonie confrontées aux phrases altières des magnifiques cordes du Gewandhaus de Leipzig, puissantes mais soyeuses. Le chef italien articule et accentue chaque motif, chaque trait, fait sonner virilement trompettes et cors. Sous sa direction, la symphonie retrouve son aura romantique et sa vivacité qui annonce le Wagner du Vaisseau Fantôme. Un voyage symphonique battu par les vents… La coda est éblouissante d'exaltation.
Belle prise de son dynamique mais manquant un peu d'aération.

La grotte de Fingal (Carte postale du 19ème siècle)
2 – Vivace Non Troppo : Après celui de la 9ème symphonie de Beethoven, Mendelssohn va donner au scherzo ses lettres de noblesse à travers le second mouvement. Une ritournelle vif-argent des violons introduit une mélodie fantasque à la clarinette. Une mélodie à l'évidence sensée se substituer à une cornemuse. Le thème n'est rien d'autre que celui d'un chant traditionnel gaélique construit sur une gamme pentatonique et un rythme à deux temps. C'est totalement innovant. La clarinette, instrument plus véloce, instaure une ambiance bonhomme de fête villageoise. Pour laisser le chant libre au développement de ce thème folklorique, Mendelssohn le confie successivement à tous les pupitres. Riccardo Chailly soutire des sonorités rutilantes de son orchestre. Un passage dont la transparence, si difficile habituellement à obtenir, rayonne de mille couleurs. Ce scherzo étant très court (4') et réjouissant (fa majeur) se développe en rafale pour établir un lien avec les fresques venteuses du premier mouvement.

3 – Adagio : Cet adagio paraît serein par le recours à la tonalité de la majeur. On retrouve l'esprit contemplatif du mouvement initial. L'introduction nous replonge dans les brumes et forêts touffues. Pourtant, ce n'est guère descriptif, la musique évolue vers des mélodies plus martiales et tourmentées qui montrent que l'œuvre prétend être aussi une médiation plus intime, une musique pure dont les clés expressives sont laissées à la discrétion de chaque auditeur. Mendelssohn limite volontairement la diversité des couleurs dans l'orchestration, réussissant à donner à cet adagio une cohésion tonale exceptionnelle.

4 - Allegro vivacissimo : Le final se veut fête champêtre avec son alternance de motifs très rythmés opposés à des mélodies plus souples qui rappellent le chant de la clarinette dans le scherzo. Riccardo Chailly contrôle un tempo régulier mais vif, évitant toute emphase et précipitation dans ce fougueux final. La prise de son met parfaitement en valeur le dialogue festif des bois, les traits voluptueux des cordes. Bien des décennies avant la 5ème symphonie de Tchaïkovski, la coda prolonge de manière quasi indépendante le final en s'appuyant sur un thème majestueux, limite glorieux diraient certains.

Le CD est complété par une reconstitution du 3ème concerto pour piano resté inachevé. Une curiosité. En conclusion : une édition originale de l'ouverture dite de la Grotte de Fingal. Mendelssohn, comme beaucoup, avait été impressionné par cette monumentale architecture naturelle et ses colonnes basaltiques qui rappellent la Chaussée des Géants, une curiosité géologique assez identique mais irlandaise. Plus qu'une ouverture, il s'agit d'un petit poème symphonique dans lequel Mendelssohn met en musique à la fois le rugissement du ressac dans cette caverne marine, et le sentiment de petitesse face au gigantisme du lieu. Interprétation pleine de feu de Riccardo Chailly.


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Pour l'édition classique de la symphonie écossaise, la discographie est pléthorique. C'est l'une des œuvres les plus populaires du compositeur. Je ne retiens dans mes suggestions que des gravures stéréophoniques. En 1960, Otto Klemperer signe avec son Philharmonia un disque culte par l'incroyables clarté et distinction de sa direction. On entend absolument toutes les notes. Le vieux chef semble favoriser une approche métaphysique qui sied au romantisme de l'ouvrage. Certes, comme souvent avec le maestro, les tempos sont assez lents et certains pourront trouver cette version un tantinet marmoréenne. Idéal cependant pour découvrir les moindres recoins de la partition, d'où la vidéo en fin d'article avec un son très correct (EMI – SACD – 5,5/6).
Le maestro allemand Christoph von Dohnányi a gravé deux versions remarquables de cette symphonie. La première avec le philharmonique de Vienne au sein d'une intégrale qui ne quitte jamais le catalogue, une sorte de référence pour le corpus. Lors de son passage à Cleveland (1984-2002), il a récidivé avec cet excellent orchestre US en ajoutant une cantate profane un rien satanique (c'est la mode au début du XIXème siècle : Le Freischütz de Weber, les adaptations diverses du mythe de Faust) portant le titre de La Première Nuit de Walpurgis. (Decca et Telarc – 6/6)
On pourrait citer aussi Peter Maag, Herbert von Karajan et Claudio Abbado qui ont bien servi cette symphonie.


Otto Klemperer et le Philharmonia dans l'intégralité de la symphonie :


1 commentaire:

  1. Pour cette magnifique symphonie, j'ai un petit faible pour la version de Abbado, mais il est vrai que celle de Klemperer reste un must. Chailly est pas mal non plus, mais un poil plus rapide que le grand chef allemand.

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