samedi 27 septembre 2014

Rued LANGGAARD – Symphonie N° 1 – Leif SEGERSTAM – par Claude Toon



- Heuuu, sauf votre respect M'sieur Claude, vous avez la tremblote ou votre clavier fait des rebonds ? Deux "a" et deux "g", c'est bizarre !
- Ah ah,  ma chère Sonia, poursuite de notre voyage dans la musique du septentrion, en l'occurrence après la Suède et la Finlande : le Danemark…
(J'aime bien les mots un peu déroutants pour Sonia… Quoique il ne faut pas s'y fier, elle a une bonne culture cette petite !!)
- Ah oui c'est vrai, c'est votre dada la musique nordique c'est temps-ci, en alternance avec les compositeurs du Top 50 classique comme Bach et Schubert….
- Oui, la musique allemande-austro-hongroise s'impose souvent, mais j'espère ouvrir des nouveaux horizons à mes lecteurs les plus fidèles…
- C'est comment le style de ce monsieur Laine…garde, intimiste ?
- Heuu plutôt musclé au contraire, mais non dépourvu de poésie, très particulier mais d'écoute aisée…

Que l'on ne s'y trompe pas à voir sa photo, Rued Langgaard n'a rien d'un prof de fac farfelu venant de mettre la dernière main à une thèse sur Droopy (I'm happy). Quoique…
Et pour rebondir sur mon échange avec Sonia, je viens de recevoir les programmes des concerts parisiens pour 2014-2015 et y'en a marre de la énième intégrale annuelle des symphonies de Brahms, des concertos de Beethoven, etc. Ok, il faut remplir les salles, mais des programmes mixtes seraient de bonnes idées, je ne sais pas moi ? Tiens si : le 2ème concerto de Rachmaninov suivi de cette symphonie de Langgaard qui jette pas mal. Rachmaninov pour attirer le chaland et Langgaard pour sortir des sentiers battus…
Il faut dire que par son extravagance artistique, le compositeur danois n'a rien fait pour chercher la postérité. Né en 1893 et disparu en 1952 (59 ans), il se refuse toute sa vie à revendiquer son appartenance à l'une des écoles musicales du XXème siècle où l'on voit s'affronter le post-romantisme (Strauss), l'atonalité de l'école de Vienne (Schoenberg), la polyrythmie (Stravinsky)… que sais-je encore ? Non sa carrière est singulière pour le moins…
Né dans une famille de musicien (père élève de Liszt), il apprend avec facilité le piano et compose dès l'âge de huit ans. Un peu de peinture et d'écriture de contes entre les gammes, comme tous les surdoués touche-à-tout. Il enchaîne l'apprentissage du violon, de l'orgue et du contrepoint avec son compatriote plus célèbre Carl Nielsen. Trop dispersé, il a du mal à se trouver des postes autres qu'organistes. C'est sa gigantesque symphonie N° 1 qui va assurer un tournant à son avenir. C'est l'époque du post-romantisme monumental avec les symphonies de Mahler (la 3ème notamment) ou les poèmes symphoniques à rallonge de Richard Strauss (la symphonie Alpestre). Ainsi en 1911, Langgaard compose dans l'air du temps voire avec des ambitions avant-gardistes. Avec l'appui de sa famille, il obtient d'Arthur Nikisch et Max Fiedler - rien de moins que les patrons de la Philharmonie de Berlin - que sa symphonie soit créée par le second en 1913 ! La Grande Guerre arrive, Langgaard ne saura pas transformer totalement ce premier succès.
Dans les 40 années qui suivent, le compositeur va s'enliser en composant à tout va des ouvrages de plus en plus ringgaards. Dans un fouillis de 431 œuvres, on trouve l'opéra Antikrist, de la musique de chambre, des pièces pour orgue trop longues et des symphonies trop courtes et tarabiscotées. La 11ème "Ixion" est d'une brièveté et d'un vide grotesques (6 minutes ; note : 1/6) (clic). Pourtant Ravel avec des pièces comme Une barque sur l'océan ou Beethoven avec ses ouvertures ont démontré que l'on peut faire des pièces géniales en temps limité. Peu de chose seront créée de son vivant. Langgaard : le compositeur de l'étrange… Le disque, qui petit à petit enregistre son catalogue permet quand même de se faire une opinion plus positive.
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J'avais déjà parlé du chef finlandais Leif Segerstam à propos des symphonies de Madetoja (Clic). J'aime bien son look heroïc fantasy : 1xx kg sur la balance, la barbe de magicien, le viking de la baguette magique de maestro. Leif Segerstam est à la fois un chef réputé, notamment pour l'interprétation de la musique scandinave et contemporaine, et aussi un compositeur prolifique…
Né en 1944, élève de la Julliard School, cet artiste dénote un caractère en harmonie avec son allure : fantasque mais souriant. Il a composé 265 symphonies !!! Haydn avec ses 104 symphonies fait pâle figure ;o) La n° 212 est dédié au jeune chef vénézuélien Gustavo Dudamel dont j'avais commenté l'interprétation de la 3ème symphonie de Beethoven. (Clic)
Personnage hyper actif, Leif Segerstam a dirigé de nombreux orchestres, principalement au Danemark et en Finlande, en parallèle de son travail d'écriture.
En tant qu'interprète, Segerstam opte pour une spontanéité parfois irrationnelle aux oreilles des puristes. Pourtant, critiques et mélomanes apprécient ses concerts pleins de surprises et d'enthousiasme. Marque d'estime de son talent et son vaste répertoire, il est l'invité d'orchestres prestigieux comme les Symphoniques de Chicago ou de Londres.
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Commencée alors que le jeune Rued n'a que 14 ans, cette longue première symphonie se rapproche de deux genres de musique orchestrale à programme : La symphonie, à l'instar de la 6ème "Pastorale" de Beethoven (5 mouvements aussi avec des sous-titres explicites pour chaque mouvement) et les poèmes symphoniques pour leur orientation descriptive et narrative. Tardivement, cette symphonie sera surnommée "Pastorale des rochers". L'esprit général de l'œuvre repose sur le voyage de l'âme d'un héros, son admiration pour la nature et surtout le gravissement d'une montagne comme épreuve à la fois spirituelle et initiatique. Un parallèle peut être fait avec Ce que l'on entend sur la montagne, l'un des poèmes symphoniques les plus développés de Franz Liszt (1850) et, bien entendu, la symphonie Alpestre de Richard Strauss qui sera créée en 1915. Le sujet de l'envolée métaphysique vers les hauts sommets passionne à l'évidence les artistes romantiques…
L'orchestration est luxuriante et, là encore, elle se rapproche des effectifs grandioses de mise chez Mahler ou Richard Strauss. Il n'est donc pas surprenant que seule la Philharmonie de Berlin ait eu les épaules assez solides pour créer cet ouvrage d'un jeune danois qui n'avait peur de rien. Hors les nombreuses cordes, bois et cuivres sont enrichis, la percussion n'est plus du tout celle du XIXème siècle, aux timbales Langgaard ajoute cymbales, tamtam, également des harpes, etc. Dans le final, le compositeur ajoute 7 cuivres, ce qui n'est pas sans rappeler la fin de la 5ème symphonie de Bruckner, ou encore Strauss dans le puissant poème symphonique Une vie de héros de 1898. Je viens de citer nombre de compositeurs marquants qu'admirait Langgaard.

1 - Maestoso : (Le ressac et les lueurs du soleil) : un ressac ? Non une déferlante, une vraie ! Une force symphonique primitive balaye l'espace. Un tel pathétisme est surprenant chez un compositeur aussi jeune. Rapidement le chant d'un hautbois calme le jeu avant une reprise du maelstrom de cuivres et le jaillissement des longues phrases farouches aux cordes scandées par les cymbales. Oui, le jeune Langgaard avait le don de l'orchestration et Leif Segerstram le don de la faire briller de tous ses feux. 24 minutes pour ce premier mouvement. Le jeune homme imite Bruckner, il faut oser… Il va réussir à maintenir les tensions dramatiques dans cette immense introduction mais… se plantera en beauté dans le final ! Le développement central alterne médiation et reprise en variations du thème initial. C'est majestueux comme l'indique la notation du tempo et facile à écouter. Langgaard n'hésite pas à faire intervenir le tuba forte dans les pianissimi de l'orchestre. Détail qui signe la marque d'un orchestrateur né et très imaginatif dans le choix des couleurs de l'opposition des graves et des aigus. Tout cela pourrait passer pour un romantisme paroxystique voire boursouflé. Il faut pourtant plutôt y voir la fougue d'un jeune compositeur fasciné par les exploits orchestraux entendus dans les œuvres de ses aînés. Vers [13'], une marche implacable et crescendo n'est pas sans rappeler les codas brucknériennes (notamment celle de la symphonie n°4 "Romantique"Clic). [16'30"] Une romance d'une élégante fluidité conduit ce mouvement, presque parfait à lui seul par son architecture et sa diversité, vers une coda frénétique citant les thèmes initiaux de l'introduction.

2 – Lento : (Les fleurs des montagnes) : plus court (11') ce lento se veut plus classique d'écriture avec ses bucoliques et lointains solos de cors colorant une grande méditation aux cordes. [3'09"] Un vent frémissant traverse l'orchestre. Cet effet pictural précédant d'autres évocations pastorales apporte un repos et une immense tendresse après les déferlements du Maestoso. On pensera ici et là au climat de nébulosité sonore qu'affectionnait Wagner. Belle coda rêveuse en conclusion.

3 – Lento misterioso : (Légende) : ce petit mouvement (5') étrange semble prolonger le Lento. C'est tout à fait vrai que le mystère plane dans la mouvance sensuelle des premières mesures. Il faut se laisser porter dans les méandres qui conduisent à [2'50"] vers une prière pathétique et poignante. Leif Segerstram épure le son de l'orchestre pour éviter l'inévitable pathos qui peut surgir d'une musique fort démonstrative portée par une bonne centaine de musiciens…

4 – Marcato - Andante : (Ascension de la montagne) : soyons clair, nous avons entendu le meilleur… cet andante n'apporte aucun thème ou motif bien palpitant. Sert-il d'incontournable scherzo. Non car il n'en a pas la forme symétrique avec un trio central. Le discours assez épais et peu imaginatif confirme qu'il n'a d'autre rôle que de répondre au découpage en programme de l'œuvre.

5 – Maestoso allargando : (Courage) : Bruno utilise parfois avec ironie sympathique le terme de "Bourrin" pour certains Rocks trop "corsés" (pas fait exprès). Ça s'applique parfaitement à ce final gigantesque de 23' ! C'est méritoire de tenter d'imiter Bruckner ou Mahler, les seuls compositeurs à tenir la distance et à continuer de captiver un auditoire déjà gorgé de 45 minutes de musique. Ce final se cherche en permanence et évolue dans une banalité ennuyeuse. Langgaard tente d'alterner mélodies et climax, syncopes et clusters. C'est fouillis et déstructuré. Leif Segerstram assure pourtant la lisibilité maximum d'un discours hétéroclite. Après plusieurs écoutes, ce n'est pas creux, mais au contraire trop riche et roboratif. Là où Bruckner et Mahler maîtrisaient les architectures complexes par un travail contrapuntique rigoureux avec rappels et variations à partir des motifs musicaux de base, Langgaard se perd dans une structure massive difficile à suivre. L'ajout des cuivres (honnêteté de Segerstram de respecter la partition) ne fait qu'alourdir cette partie. Leif Segerstram recourt à un tempo mesuré ce qui permet d'isoler chaque passage et d’admirer malgré tout l'excellente orchestration de ces divers morceaux. Le final n'est pas de la dentelle. Cela dit j'ai entendu bien pire dans ma vie question lourdeur (non, pas de noms !). Tiens, à écrire ce texte tout en réécoutant, je me surprends à mieux apprécier ce final et me demande si je n'ai pas été trop sévère en introduction…
Une œuvre atypique à découvrir pour les fans de musique post-romantique à l'orchestration expansive. Les trois premiers mouvements sont de très beaux témoignages de l'énergie caractéristique des grands poèmes symphoniques si prisés à l'époque (voir l'île des morts de Rachmaninov il y a quels semaines – Clic). Prise de son excellente. C'est le premier enregistrement mondial qui date de 1994 (CHANDOS). Le chef danois Thomas Dausgaard a enregistré l'intégrale en 7 disques de toutes les symphonies plus ou moins farfelues écrites par Langgaard (avec voix ou piano, parfois minimalistes ou encore désordonnées). Elle est assez chère et réservée aux obsédés de la découverte qui ont de la place sans modération pour ranger leurs CD. Plusieurs de ces gravures sont disponibles sur Deezer ou Youtube pour les petits curieux.
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L'intégralité de la symphonie dans l'interprétation de Leif Segerstam. Puis la première partie de la symphonie N° 212 "Dudamel" codirigé du piano par le compositeur et par le premier violon de l'orchestre de Göteborg.


3 commentaires:

  1. Oui, des sonorités qui rappelles Bruckner, mais ,personnellement à la première écoute, j'y entend aussi du Brahms ! Mais j'ai surtout compris ce que fait le père Noël quand il n'est pas en tournée le 25 décembre, il écris des symphonies et dirige un orchestre.

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    1. Ta remarque me rappelle la discussion en préparant le pot du vendredi soir à la redac':

      Maître Luc : Il date du Toon, du temps des grandes heures, seulement on a du arrêter les chroniques, y'a des mélomanes qui devenaient sourds !
      Mr Pat : J'ai connu une polonaise qu'en écoutait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c'est plutôt une musique d'homme.
      Mr Rockin : J'lui trouve un goût de Bruckner...
      Maître Luc : Y'en a.
      Mr Rockin : Vous avez beau dire, y'a pas seulement que du Bruckner, y'a autre chose, ce serait pas des fois du Brahms ? Hein ?
      Mr Pat : Si, y'en a aussi... Le début du premier concerto pour piano...

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  2. De Langgaard, il faut surtout écouter la Musique des sphères, une œuvre étonnante qui fait la jonction entre Strauss et Ligeti et son opéra Antechrist.

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