samedi 23 août 2014

R.I.P. Lorin MAAZEL – L'ile des morts de Serge RACHMANINOV – par Claude Toon


Lorin Maazel (1930 – 2014)
Partir en vacances sans PC ni Internet est très délassant mais conduit à rendre hommage à Lorin Maazel, décédé le 13 juillet, avec quelques semaines de retard. J'avais juste proposé une vidéo sur notre page FB. Je reviens en ce jour sur la carrière du chef et en profite pour évoquer l'un de ses plus beaux disques (fort nombreux) consacré à Rachmaninov.

La photo de ce gamin de huit ans dirigeant un orchestre du haut de ses 8 ou 11 ans (orchestre NBC ?) n'est pas un gag. Ce cliché témoigne de la précocité du jeune prodige né en 1930 à Neuilly sur Seine, peu avant de partir avec sa famille aux USA. De 8 à 13 ans, il va diriger les orchestres de Cleveland et de New York. Pour répondre à l'invitation de Toscanini, à huit ans il interprète la symphonie inachevée de Schubert à la tête de l'orchestre de la NBC.
Je jeune garçon devient également un violoniste virtuose et, comme si tout cela ne suffisait pas, il étudie les maths, la philo et apprend sans grande difficulté quelques langues étrangère. À cette époque, pour ne pas se couper de son univers musical, il joue du violon au sein de l'orchestre symphonique de Pittsburgh ! Orchestre dont, bien plus tard, il sera le directeur de 1984 à 1996.
Lorin Maazel dirigera d'une main de fer 8 des plus grandes phalanges du monde dont celles de New York, de Pittsburg, de Munich et de Cleveland. Comme Karajan, il dirige de mémoire. Il s'attache à suivre d'une manière scrupuleuse, voire maniaque, les indications données par les partitions et cela lui sera reproché par certains critiques : un manque d'expressivité, le fait de privilégier la lettre face à l'esprit. Moui... bof... Pourtant Maazel devient un chef incontournable dans les années 60-70. C'est à cette époque qu'il grave des disques cultes : des intégrales des symphonies de Sibelius et de Tchaïkovski, L'enfant et les sortilèges de Ravel avec l'orchestre National de France, interprétation qui reste inégalée à ce jour. Je pense que le goût de la médiatisation par l'artiste peut expliquer en partie ces critiques guère justifiées. Le public Yankee aime bien les écarts fantaisistes à la Leopold Stokowski. Maazel respectait les compositeurs et eux seuls.

Bien que de la même génération que Claudio Abbado disparu à 80 ans il y a quelques mois, Lorin Maazel avait hérité d'un certain autoritarisme propre aux chefs du passé comme Fritz Reiner, Herbert von Karajan ou encore Sergiu Celibidache. Il y eu quelques mésententes avec les musiciens de certains orchestres comme Cleveland. À l'opposé, le chef fut invité 11 fois à diriger le concert du nouvel an à Vienne (tout en tenant la partie de violon solo). Les musiciens de L'orchestre Philarmonique de Vienne appréciaient donc, à l'inverse de leurs confrères américains, les exigences de précision "solfégiques" du chef. C'est l'orchestre qui désigne collégialement leur chef pour ce concert annuel… Lorin Maazel ambitieux dans sa carrière ? Sans doute puisqu'il refusa de diriger la Philharmonie de Berlin après qu'Abbado ait été préféré à lui pour succéder à Herbert von Karajan à la mort de ce dernier en 1989. Ah ces génies de la musique, ils ont un peu le "melon". Son répertoire s'étendait de Bach à la musique contemporaine y compris ses quelques compositions. Il a signé les dernières années une intégrale des symphonies de Bruckner avec l'Orchestre de la Radiodiffusion bavaroise qui n'avait pas à pâlir face à Wand, Celibidache, Jochum et quelques autres…
Lorin Maazel avait décidé de se reposer au printemps 2014 et souhaité annuler un emploi du temps encore chargé à Munich. Juste quelques mois de retraite et…
Dans la discographie gigantesque, quelques repères :
Au coffret de 30 CDs édité chez Sony, je préfère le coffret Tchaikovsky-Sibelius-Strauss gravé aux plus riches heures de chez Decca, avec la philharmonie de Vienne dans les années 60. La réédition du couplage de la symphonie de César Franck avec la symphonie "Réformation" de Mendelssohn est une excellente idée. La rigueur intransigeante du maître faisant merveille dans ces deux œuvres à l'orchestration parfois épaisse. Grand serviteur de Rachmaninov, outre une intégrale des symphonies, Lorin Maazel a enregistré avec la Philharmonie de Berlin dans les années 80 un bel album de pièces symphoniques dont l'Île des Morts, poème symphonique qui sera le sujet d'une chronique après cet hommage. Enfin, pour les amateurs d'opéras portés à l'écran, le Carmen de Francesco Rosi avec Julia Migenes, Placido Domingo et Maazel au pupitre est une réussite du genre toujours disponible en DVD Blu-Ray.


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Pour beaucoup de mélomanes, Rachmaninov rime en premier lieu avec piano… C'est légitime, ne serait-ce que pour ses nombreuses pièces solistes et ses quatre concertos. Nous avions déjà écouté ensemble le 3ème concerto sous les doigts de Byron Janis accompagné par Antal Dorati (Clic). Une biographie détaillée du compositeur introduisait cet article, je ne reviens donc pas sur l'histoire du pianiste et compositeur, un géant de près de 2 m aux mains immenses, et sur son déchirement entre sa Russie natale et les USA, terre d'asile après la révolution soviétique. Piano, oui, mais Rachmaninov nous a légué un patrimoine symphonique de grand intérêt : 3 symphonies et diverses pièces et poèmes symphoniques dont les danses symphoniques écrites l'année de sa mort en 1943, le Rocher et l'ile des morts réunis sur le CD sélectionné en hommage à Lorin Maazel.
Comme tous les slaves, Rachmaninov appréciait la poésie funeste et la tragédie. Il n'est pas surprenant qu'il ait été séduit par le sombre tableau du peintre suisse Arnold Böcklin : l'ile des morts dont l'artiste a peint 5 versions différentes à la fin du XIXème siècle. Nous étions allés à la rencontre du genre "poème symphonique" avec les Préludes de Liszt courant juillet. Liszt, l'inventeur du genre. J'avais émis des réserves sur l'élégance du style lisztien, soulignant la lourdeur de l'écriture dans nombre des 13 poèmes connus qui s'inspiraient la plupart du temps de textes littéraires et de poèmes.

Rachmaninov a préféré traduire en musique le climat sombre de ce tableau symboliste et d'esprit mythologique : le rameur Charon accompagne dans sa barque une âme perdue vers une île sauvage puis assurer le repos de son passager dans un temple. L'œuvre d'une vingtaine de minutes est l'une des plus belles pages de Rachmaninov et la richesse de son écriture domine sans conteste même les plus réussis des poèmes de Liszt. Nous sommes plus près du génie d'un Richard Strauss et de son mort et transfiguration, pour établir un parallèle entre deux œuvres d'essence pathétique.
Dans son enregistrement de 1982 Lorin Maazel dirige la philharmonie de Berlin. Bien que d'une écoute facile, la composition est complexe par son recours aux sonorités fantasmagoriques obtenues par l'usage du chromatisme wagnérien et son rythme peu usuel de 5/8. L'orchestre est riche et puissant et même des grands noms de la baguette ont produit parfois des fouillis sonores qui sapent la poésie diaphane et élégiaque de la partition. L'œuvre date de 1909 et fut créée la même année à Moscou par le compositeur.
Dès les premières mesures, une pulsation des cordes nous entraîne dans la barque de Charon : le ressac sur les falaises austères et abruptes de l'île, le mouvement de la rame. Les cuivres et l'harmonie concertent avec les cordes. Lorin Maazel propose une lecture au scalpel ou plutôt minutieuse qui fait ressortir à la fois l'ondulation obsédante des vagues et le geste du rameur. Ce qui chagrinait des critiques (le respect soit disant glacial de la mesure) sert magnifiquement le flot musical. Les timbales ou les arpèges de la harpe ne sont jamais noyés dans la masse épaisse des cordes. Le phrasé est admirablement articulé, les solos de violon ou de flûte d'une présence palpable…
L'île des morts est découpée en cinq parties enchaînées : Lento – Tranquillo – Largo - Allegro molto – Largo - Tempo I. Lorin Maazel adopte des tempos soutenus mais la clarté de sa battue, la mise en place rigoureuse fait jaillir la beauté plastique du subtil dédale de l'orchestration. dans l'allegro molto, passage animé suggérant les adieux déchirants aux joies terrestres, l'énergie contrôlée par le chef fluidifie et allège l'impétuosité dramatique du récit musical et gomme tout pathos braillard. [15'10'] Le second largo qui évoque le repos définitif de l'âme du défunt s'embellit du virtuose solo de violon de Leon Spierer. En écoute comparée, l'interprétation de Vladimir Ashkenazy de 1984 avec le Concertgebouw d'Amsterdam (un orchestre pourtant idéal pour ce genre d'œuvre) paraît engoncée et pataude. C'est tout dire ! Même si les ingénieurs du son de chez Decca trahissent le grand chef russo-islandais à l'inverse de ceux de Dgg pour Maazel.
La gravure culte de Fritz Reiner étant introuvable, je pense que ce disque se situe au sommet de la discographie. Par ailleurs les danses symphoniques et le petit poème Le rocher bénéficient des mêmes qualités artistiques que l'île des morts. Une référence pour ces œuvres et pour le maestro disparu.


Pour les non abonnés à Deezer, une interprétation du grand Evgeny Svetlanov (lors d'un concert à la BBC) ; des tempos plus lents ; une approche plus funèbre. Très différent, mais du grand art…


3 commentaires:

  1. Ahhh! Ce Claude Toon, quel bloggeur!! Je ne me lasse vraiment pas de ses posts.
    Que du beau et du bon.
    A l'image de ses petits camarades du Déblocnot'.
    A consommer sans réserve!!!

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  2. Ah quelle reconnaissance de mes (nos) talents de musicologue et commentateurs dans ces mots, mon cher bubble gum…
    Que serais-je sans toi ? Qu'un cœur au bois dormant ? (Heuuu c'est de Ferrat ça…)

    Je sens que tu vas bientôt me demander quelque chose ;o)

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  3. Pour les fan de ciné opéra
    Lorin Maazel a aussi dirigé la musique du film "Don Giovanni" de LOSEY
    musique d'un certain Amadeus...
    pas mal !!

    De la part de "Bidule" mouton des alpes,mélomane et accro du déblocnot'.

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