samedi 7 juin 2014

Anne Sofie VON OTTER : "Douce France" - de Barbara, Ferré, Trenet… – par Claude Toon



- Mais vous empiétez sur le domaine de M'sieur Pat Slade, M'sieur Claude… J'entends des grands classiques de la chanson française depuis la photocopieuse !!!
- Classiques ? Et oui, quand une grande dame de l'art Lyrique inscrit dans le présent des chansons immortelles, on obtient ce disque…
- Le nom Anne Sofie von Otter suggère l'Allemagne, pourtant son français est incroyablement compréhensible !!!
- Anne Sofie est suédoise, mais totalement francophone, c'est une grande interprète d'opéras ou de lieder, de Debussy à Mahler et j'en passe…
- Heuuu, ça ne fait pas trop compassé son interprétation par rapport aux albums originaux.
- Et bien nous allons découvrir cela ensemble ma belle Sonia……..

On pourra s'étonner que cet album contienne deux disques a priori très différents. Le premier est consacré à des mélodies françaises de la fin du XIXème et du tout début du XXème siècle : Debussy, Fauré Saint-Saëns, Hahn… Et le second propose des reprises de chansons célèbres de la fin du XXème siècle immortalisées par des auteurs-compositeurs et/ou interprètes : Barbara, Charles Trenet, Léo Ferré, Edith Piaf, Yves MontandAnne Sophie von Otter explique elle-même cette cohabitation surprenante dans la vidéo: "C'est le même univers". Et elle a raison !
Qu'est-ce qu'un morceau de musique classique et notamment une chanson, si ce n'est une partition qui a résisté au temps et est devenue "classique" ? Le temps qui passe peut être cruel pour diverses musiques, qu'elles soient mauvaises (nombre de compositeurs académiques ou chansons de "l'été" tombés à juste titre dans l'oubli), ou parfois excellentes mais oubliées pour des causes inconnues (symphonies de Kurt Atterberg il y a deux semaines). Et oui, toutes les chansons françaises de cet album sont dues à des artistes français qui ont disparu, mais dont les textes et les mélodies sont restées dans la culture comme de grands moments. Et c'est ainsi que À Paris de Francis Lemarque et Göttingen de Barbara voisinent avec les 3 chansons de Bilitis sur des textes de Pierre Louÿs mis en musique par Debussy
Attention de ne pas se méprendre. Nous n'entendons pas ici une cantatrice au fort accent serbo-croate, une main posée sur le piano d'un accompagnateur dépressif, gazouiller les textes de notre jeunesse d'une voix ampoulée… Non ! D'une part les accompagnements originaux ont été repris, juste un peu adaptés et modernisés avec des accents Jazzy si nécessaire. D'autre part, Anne Sofie maîtrise avec un français parfaitement pur et beaucoup d'émotion le défi qu'elle s'est fixée en tant qu'amoureuse de la chanson française… de qualité (feu Mike Brant et Christophe Maé n'ont pas été retenus).

Pour beaucoup de mélomanes et particulièrement les amateurs d'opéras, Anne Sofie von Otter est l'une des très grandes voix de notre temps. Née en 1955 à Stockholm, elle a poursuivi une double carrière originale. Son registre est celui d'une Mezzo soprano étendu avec des aigus cristallins. Sur scène et au disque, elle a brillé dans le répertoire baroque et classique : Haendel, Mozart, sans oublier le romantique Richard Strauss pour lequel sa voix souple se prête à merveille (le rôle d'Octavian du Chevalier à la Rose dans plusieurs production dont celle de Carlos Kleiber). Octavian, un des rôles de travesti que sa voix androgyne sert à merveille.
La seconde carrière l'a conduit a à chanter et enregistrer des répertoires non classique. En 2001, elle participe avec Elvis Costello à l'album For the Stars. En 2006, l'album I let the Music Speak, reprend des compositions de Benny Andersson du groupe suédois Abba (entre compatriotes…). Et En 2013 place à la chanson française de Debussy à Trenet en passant par Ferré et Moustaki. Anne Sofie von Otter, qui vit souvent en France, bénéficie de l'absence totale d'accent suédois. C'est souvent gênant ces chanteurs ou chanteuses avec lesquels, on ne comprend pas un mot de notre langue. Anne Sofie a ainsi chanté une Mélisande de Debussy où chaque réplique de Maeterlinck est parfaitement prononcée, un régal.
Donc une technique de chant sans faille, et une personnalité soucieuse de la psychologie et de l'émotion de ce qu'elle chante. Est-ce suffisant pour rendre hommage à 17 titres historiques du répertoire français ? Et bien écoutons…
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La première chanson est Göttingen de Barbara. Elle n'a peur de rien Anne Sofie. Peut-on succéder facilement à l'articulation mélancolique et vibrante de la chanteuse ? C'est un texte de  1964Barbara, d'origine juive, confie sa crainte de voir de nouveau les haines nazies ressurgir : "Mais les enfants ce sont les mêmes. A Paris ou à Göttingen." Il est bien difficile de retrouver le phrasé écorché et quasi essoufflé de Barbara qui nous bouleversait tant. Anne Sofie choisit un ton nostalgique, l'élocution est parfaite. L'accordéon accentue la mélancolie et l'espoir. "O faites que jamais ne revienne / Le temps du sang et de la haine". Ce n'est pas lyrique au sens opératique du mot, donc très touchant.
Je suis plus réservé sur Padam padam qui suit. La force ardente de Piaf est absente. Oh, c'est parfaitement chanté, évidement, mais côté tripes… ben… Par contre, la chanteuse s'efface par rapport au texte de Glanzberg. Et c'est peut-être là, où, prise de son aidant, la chanson gagne en modernité. Ce qui m'amène à me poser la question s'il est légitime d'établir une espèce de classement mieux/moins bien entre les originaux du passé et cette nouvelle vie pour ces belles chansons.
Autre difficulté dans cette entreprise, les chansons "masculines". À Saint germain des près de Léo Ferré a été chanté par l'auteur mais aussi par Henri Salvador en 1949. La poésie est là. L'évocation des poètes, des rues du quartier Saint-Germain, du temps de Bechet et Gréco  convient à toutes les voix, c'est la force des paroles révélée. Anne Sofie retrouve la gouaille de titi parisien dans À Paris de Francis Lemarque. Le choix, de nouveau, de l'accordéon comme accompagnement principal accentue le climat guinguette. Quelle verve ! On a vraiment envie de faire virevolter sa cavalière.
Deux chansons de Moustaki sont au programme : Le facteur et La carte du Tendre. À la voix rugueuse et chaude de Moustaki, succède la sensualité émouvante de la diva qui transcende la nostalgie des deux textes. Je passe sur les chansons tirées des demoiselles de Rochefort. Luc sait que je suis allergique à la mièvrerie des textes des films de Demy. C'est perso comme avis. Je ne vais pas investir dans l'hypocrisie, je n'aime pas, point… Sautons à Vladimir Kosma et aux feuilles mortes. Un des must du répertoire d'Yves Montand. Un trombone solo et funeste. Le texte s'écoule avec tendresse. Anne Sofie évite, et c'est en cela que son projet est une réussite, toute coquetterie de cantatrice. Elle chante ce beau texte dans son registre Mezzo ; un choix de douce gravité qui souligne la tristesse automnale du sujet.
Changement d'éclairage avec la chanson Douce France de Charles Trenet qui donne son titre à l'album. L'accompagnement se fait ludique et jazzy, la voix retrouve la simplicité et la joie du fou chantant.
Les disques d'époque nous permettent de conserver les témoignages des créateurs, mais ce beau disque d'Anne Sofie von Otter, qui assure la filiation de la chanson française depuis le siècle précédent offre un éclairage différent. C'est complémentaire et absolument pas concurrentielle. Musique vivante avez-vous dit ????
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Sur Deezer, l'intégrale des deux CD de l'album. Les chansons "modernes" commencent par Göttingen à la plage 18 :



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