vendredi 8 novembre 2013

GRAVITY d'Alfonso Cuaron (2013) par Luc B.


C’est l’attraction du moment dans les salles de cinéma, à condition que votre nez supporte une ou deux paires de lunettes. Un film tout bonnement ébouriffant, qui repose sur une trame pourtant mince comme la couche d’ozone au-dessus du Japon. L’astronaute vétéran Kowalski (1) et la scientifique Ryan Stone sont en mission dans l’espace, bricolent le télescope Hubble, quand ils sont pris dans une pluie de débris (un vieux satellite russe dégommé en plein vol). Les dégâts sont dramatiques, la navette américaine Explorer est en piteuse état, les réserves d’oxygène sont quasi à plat. Pour s’en sortir, il faut rejoindre la Station Internationale… Et vous savez ce que c'est... quand on cherche un taxi, y'en a pas !...

Alfonso Cuaron, à droite
GRAVITY est un survival. Le but de ces films est d’enfermer des personnages en espace hostile, et voir s’ils s’en sortent (égouts, forêts, manoir, île déserte, océan infesté de requins…). On a parlé partout de la qualité des images, de la 3D, et je ne reviens pas sur les secrets de fabrication : maquette, fond vert, le cube en LED, piscine, acteurs suspendus par des filins, création numérique. 95% des décors sont virtuels, comme les visières des casques des personnages, rajoutées ensuite - voir photo à gauche - ce qui permet, au passage, de nier la rumeur selon laquelle l'équipe de tournage se reflète dans les visières de casques (2). Parce qu'au delà de la prouesse technique, il y a de sérieux parti-pris de mise en scène. 

L’idée géniale du réalisateur Alfonso Cuaron est de prendre l’espace comme décor de son survival, donc l’infiniment grand. Il y a sans cesse un jeu sur les échelles, le grand et le petit, le proche et le loin, que la 3D accentue en décuplant les possibilités de la profondeur de champ. Autre idée : épouser le seul point de vue de son héroïne, Ryan Stone. Donc, toutes les scènes se passent là-haut, on ne voit ni Houston, ni la Nasa, pas d’insert sur la réaction de l’équipe au sol, on ne voit pas la préparation de la mission, ni le décollage, ni épilogue héroïque avec la famille, le chien et le vieux colonel, genre "bienvenue sur Terre, docteur Stone, vous nous avez manqué... l'Amérique vous doit une fière chandelle...". Rien. Nib. Zob. Que dalle. Les faits rien que les faits, le tout bouclé en 1h30.

Le spectateur est en totale immersion. Aucun autre personnage n’apparaît. Tout ce qui arrive, le spectateur le découvre en même temps que l’héroïne. Donc pas de montage parallèle pour montrer ce qui se passe ailleurs au même moment. Autre exigence, que tout ce qu’on voit soit « réel ». Et il a été confirmé que tout ce qui est montré peut effectivement arriver (mais pas en même temps !). Les puristes relèveront quelques incohérences minimes. Le coup du satellite détruit, est effectivement déjà arrivé, sauf que ce n’étaient pas les russes, mais les américains… Mais surtout, un satellite tourne à 35000 km d'altitude, quand Explorer ou les stations sont à 450 km... Donc pour que les débris de l'un percutent l'autre...

Pince... pince... clé de 12... clé de 12... ça va toi ? Et toi ? Ca va...
La première scène est hallucinante, un plan séquence de 16 minutes, ballet spatial entre navette, bras mécanique, astronaute… On ne cesse de bouger, de tournoyer. Dans ce film, y’a pas de haut ni de bas, de gauche ni de droite. La caméra ne semble jamais posée, et pour cause, elle flotte ! Peut-on encore parler de plan séquence lorsqu’on filme en numérique, sachant que toutes les coupures peuvent être ensuite effacées d’un clic. Même remarque que pour ENDER THE VOID de Gaspad Noé, la prouesse technique avec de tels outils est plus simple à concevoir qu’avec des caméras de 50 kg du temps de Welles, Hitchcock ou Ophuls… Reste à savoir maitriser cette technique, s’en servir à bon escient, et ce qu’en fait Cuaron est magnifique. Un départ presque documentaire, dialogues purement informatifs, le danger est expliqué en deux phrases, puis crescendo dramatique qui vous vrille les tripes au fond du bide ! On est pris de panique, comme Ryan Stone, tout en se disant : mais t'es dans une salle de cinoche abruti !  

Il va être difficile de vous parler de la suite sans déflorer les rebondissements. Le docteur Ryan Stone doit atteindre la Station Internationale avec l'aide de Kowalski. S'ils échouent, il reste la possibilité de rejoindre une station chinoise en orbite. Le seul moyen de rentrer sur Terre étant de prendre une capsule Soyouz. Et le temps est compté, car les débris seront de retour dans une heure et demie (le temps pour faire un p’tit tour d’orbite !).

La réussite du film tient dans sa simplicité. Unité de lieu, de temps, d’action. Alfonso Cuaron exploite bien les possibilités de son sujet. L’infiniment grand (plans larges sur fond de Terre) ou l’infiniment petit (lorsque la caméra va jusqu’à s’immiscer à l’intérieur du casque de Ryan Stone !), les effets sur le son (silence, respiration, bruitages assourdis car entendus par l’intermédiaire des micros des protagonistes). Il exploite nos appréhensions, l'étouffement, le manque d’oxygène, ne pas pouvoir s’harnacher et risquer de dériver dans l’espace, mais aussi le confinement, les risques d’incendie, et plus terrible encore, la solitude, le fait de ne pouvoir communiquer (elle parle anglais, ni russe ni chinois…).

Alfonso Cuaron ne cherche pas à faire autre chose de son film. Il ne se frotte pas à 2OO1 L'ODYSSEE DE L'ESPACE, auquel nous sommes obligés de penser et qui 50 ans plus tôt respectait déjà les règles scientifiques, le silence, le vide, les effets ultra-réalistes, la représentation de la gravité, de l’apesanteur (le plan du stylo qui vole et qu’on attrape, l'effet tête à l'envers). Le réalisateur déclarait s'être davantage inspiré de DUEL de Splielberg. Alfonso Cuaron nous épargne aussi les thèses écolo-mystiques qui encombraient l'AVATAR de James Camerron. La symbolique christique est aussi moins présente que dans LE FILS DE L'HOMME (son précédent et sublime film). Il y a une pirouette de scénario, je ne peux rien en dire, mais ceux qui ont vu le film comprendront : vous y avez cru quand Clooney... voyez ce que je veux dire ? Moi oui !! 

GRAVITY qui aurait pu être un pensum techno-prétentieux, est juste un film d’aventures et de suspens "normal" mais filmé dans des conditions totalement inédites.

Ce qui peut faire tiquer, c’est la musique signée Steven Price. Sa partition est souvent envahissante, souligne des effets dramatiques qui ne demandaient rien ! Dans les moments de calme, la musique est réussie, elle participe, enveloppe, s'harmonise, mais dans les moments d’action, elle vient au premier plan, et gâche la fête. Une simple écoutille qui se referme, et v’lan, la Walkyrie !! John Williams, sors de ce corps !! Je repense à la merveilleuse musique composée par Jonny Greenwood pour THERE WILL BE BLOOD, ou aux oppressants emprunts de Ligeti chez Kubrick, ou tout simplement… au silence, qui finalement aurait certainement suffit à habiller ces scènes.

Le film est interprété par Georges Clooney et Sandra Bullock. Je l’ai vu en français, je ne peux donc juger de la prestation… (film accessible aux enfants). La fin, je ne peux rien en dire non plus ! Sobre, belle, un dernier plan reliant la Terre à l’espace via le corps de Stone. Et quand les lumières se rallument, qu’on se lève de son siège, on titube presque jusqu’à la sortie, les sens encore chamboulés, les mirettes pleines d’étoiles, la tête encore là-haut !

Précisions qu’Alfonso Cuaron est son propre scénariste, dialoguiste, producteur, monteur et réalisateur… C’est suffisamment rare à Hollywood pour être souligné.

(1) Kowalski est un patronyme récurrent dans les films américains, le nom du personnage d’Eastwood dans GRAN TORINO, mais surtout le nom du héros du film culte POINT LIMIT ZERO, dont le réalisateur Richard C. Sarafian est décédé le mois dernier… Comment, hein, quoi ? Vous ne connaissez pas POINT LIMIT ZERO ? va falloir y remédier...

(2) Rumeur lancée par Cuaron lui-même en interview, lorsqu'il s'est aperçu que le journaliste devant lui, pensait réellement que le tournage avait eu lieu à 300 km d'altitude !! 

(3) y'en a pas... C'est pour faire comme Bruno, je mets des (1) et des (2) à la fin des articles !!


7 commentaires:

  1. Big Bad Pete8/11/13 09:00

    De la bombe ce truc, de la bombe ! Si je n'avais pas les neurones en purée, j'en aurais fait une chronique la semaine dernière.
    La tienne est du niveau du flim, bravo !

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  2. Quand Clooney revient, y'a quand même un gros doute quant à l'ouverture du sas et de sa réussite mais bon...
    Kowalski, c'est aussi le nom de Leon, le réplicant dans Blade Runner qui dit: " Ma mère, je vais vous en parler de ma mère...".

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    1. Ouais, t'as pas tord, ce n'est pas tant qu'il arrive à entrer, c'est que Bullock n'a pas de casque à ce moment là (je crois ?)... mais comme Clooney répète "je t'expliquerai, je t'expliquerai" ben moi, bêtement, je l'ai cru !! Le coup du "t'as trouvé la vodka ?" ça le fait aussi... Mais shut... n'en disons pas trop !!

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    2. Je confirme: pas de casque, pas de combi...pas de chocolat?...

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  3. Dans le titre, Alfonso, c'est un descendant de Pauline, avec sa valise?...

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    1. Oh zut !! C'est corrigé, merci ! La valise en cuarton... excellent !!

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  4. Oui, il faut que j'aille voir ce film en salle... Un chronique renversante, j'en ai la tête en bas et les pieds en l'air....

    Au fait BBP pour "les neurones en purée", je te préconise GABACET 125 :
    "Traitement d'appoint à visée symptomatique du déficit pathologique cognitif et neurosensoriel chronique du sujet âgé (à l'exclusion de la maladie d'Alzheimer et des autres démences)"

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