vendredi 18 octobre 2013

LA HORDE SAUVAGE de Sam Peckinpah (1969) par Luc B.


M’étonne pas que ce film soit en bonne place dans le coffre-fort de Rockin’Jl, entre le Junior Wells and Buddy Guy live in Japan, et Céline se tape Vegas en live… Vous connaissez la passion de ce jeune homme (je flatte, parce qu’en vrai, y fait beaucoup plus vieux) pour les westerns italiens. LA HORDE SAUVAGE qui sort en 1969, est le plus célèbre néo-western américain aux effluves italiennes.

Tiens, en 1969, y’a quoi comme western qui sortent ? 100 DOLLARS POUR UN SHERIF (Hathaway), LES GEANTS DE L’OUEST (de Andrew Mc Laglen, à qui on doit l’année d’avant BANDOLERO, et l’année suivante CHISUM…) L’OR DE MACKENNA (J Lee Thompson) BUTCH CASSIDY ET LE KID (Newman et Redford, mais celui-ci on se le tient au chaud, il est spécial)… Au milieu des années 60 le western est moribond, ses illustres représentants (Ford, Hawks, Hathaway, mais aussi Anthony Mann, Budd Boetticher, André de Toth) ne tournent plus, ou moins bien. Le genre est repris d’une part par des cinéastes européens qui apportent une nouvelle esthétique, et par une nouvelle génération de réalisateurs américains, Martin Ritt (HOMBRE), Arthur Penn (LITTLE BIG MAN et plus tard MISSOURI BREAKS) George Roy Hill (BUTCH CASSIDY) qui confèrent au genre une patine nostalgique, une relecture historique, manière parler du présent en évoquant le passé.

Parmi ces nouveaux venus, Sam Peckinpah (1925 – 1984) est celui qui va le plus ébranler les fondations. Au retour de la guerre dans le Pacifique, Peckinpah commence par être scénariste pour la télé. Il écrit des dizaines d’épisodes, notamment pour L’HOMME A LA CARABINE, ou GUNSMOKE. Pour son premier film de cinéma en 1962, COUPS DE FEU DANS LA SIERRA, il met en scène le vieillissant acteur Randolph Scott (dans son dernier rôle à l’écran) et Joel McCrea. Toute l’œuvre à venir de Peckinpah est présente dans ces premières lignes de CV : la guerre, l’Ouest, les espaces, l’Amérique, la vieillesse, les héros, les codes d’honneur, la violence qui gangrène le XXème siècle.  

En 1965 il réalise le très beau MAJOR DUNDEE avec Charlton Heston. Les Studios n'aiment pas le résultat, coupent des scènes entières et remanient le montage. Peckinpah qui traine déjà une réputation de caractériel, ne décolère pas. On lui propose LE KID DE CINCINNATI avec Steve McQueen, mais il se fait virer au bout d’une semaine ! Il restera en disgrâce pendant quatre ans, écrira tout de même le scénario de PANCHO VILLA (mais qu’il ne tournera pas). LA HORDE SAUVAGE est sa dernière chance dans le métier…

L’histoire se déroule en 1913 à la frontière mexicaine. La bande de Pike Bishop pille une banque, et provoque un carnage. Les bandits fuient vers le Mexique et trouvent refuge auprès du général dictateur Mapache. Ils sont pourchassés par une milice, conduite par Deke Thornton, ancien complice repenti de Bishop

1969 c'est l'année de BUTCH CASSIDY ET LE KID. Les liens avec le film de Peckinpah sont nombreux, mais le traitement radicalement opposé. En vrac : les héros sont des "méchants", poursuivis où qu’ils aillent, qui cherchent à se poser quitte à laisser le train de l’histoire partir sans eux, s’adaptent difficilement à la modernité (vélo, voiture) et finissent dans un bain de sang. Un autre film me vient à l’esprit : LE SALAIRE DE LA PEUR de Henri George Clouzot : même pessimisme, même la haine de l’humanité chevillé aux tripes, même caractère bien trempé, et surtout un plan pré générique quasiment identique : des enfants qui s’amusent avec des insectes, analogie de l’humanité.

C'est l'acteur Emilio Fernandez (qui joue le général Mapache) qui dit à Peckinpah pendant le tournage que pour lui, ces tueries, c'est comme des scorpions sur des fournis. Peckinpah trouve le symbolisme épatant, se fait livrer 2000 fourmis et 50 scorpions et tourne ces petits plans rapides. 

La scène d'ouverture annonce le chaos à venir. Des scènes de hold-up, le western en est truffé, mais jamais filmées de façon si réaliste. Peckinpah veut montrer la réalité en face, sans romantisme. Il prive le public de repères en faisant apparaitre les bandits déguisés en soldats américains. Puis en montrant les policiers (censés représenter l’ordre et la sécurité) commencer à tirer au mépris de la procession qui traverse la ville au même moment. L’intervention est un carnage. Peckinpah a édulcoré cette séquence, non par pudeur, mais pour l’équilibre, qu'il y ait une progression vers la fusillade finale. Peckinpah ne voulait pas que le spectateur soit écœuré dès le début, mais qu’il reste et suive l’histoire. 

Sauf qu'on ne sait plus qui des « gentils » ou des « méchants » sont les plus fous, les plus dangereux. Sam Peckinpah fait de ses héros des salauds auxquels le public devra adhérer faute de mieux, des salauds qui répondent à une éthique, un code d’honneur. Ils sont solidaires, fidèles en amitié. On le verra dans la seconde partie, lorsque le bandit Angel (un mexicain) détourne des armes destinées au général Mapache, pour aider la résistance villageoise. Et lorsqu’Angel se fera prendre, ses potes décident de revenir le chercher, sachant pertinemment qu’ils signeront aussi leur arrêt de mort. Il y a donc de l’honneur, de l’héroïsme dans cette bande de gangsters, et aussi une certaine désillusion.

Car Pike Bishop est égaré dans une époque qui ne lui correspond plus. Qu'il ne comprend plus. Le progrès arrive, symbolisé par la voiture du général Mapache, voiture qui servira d’instrument de torture pour le pauvre Angel. Tu parles d'un progrès !! Au générique, les images se figent, sépia, comme de vielles photos, témoins d'une époque révolue. Procédé aussi utilisé dans BUTCH CASSIDY.
   
Mais LA HORDE SAUVAGE va beaucoup plus loin que ça. Il y est clairement dénoncé le soutien des autorités américaines au futur dictateur, et non aux rebelles mexicains martyrisés. Le conflit s’enlise. Les allusions à la guerre du Vietnam sont palpables, comme à tous les coups fourrés de la CIA destinés à installer des dictateurs de pacotille (en Amérique du Sud ou ailleurs) avec lesquels on pourra faire des affaires, et écraser la rébellion populaire. Une démocratie qui prend parti pour une dictature perd son honneur. Elle est pire que les quatre pilleurs de banque, tueurs de femmes et d'enfants, semble nous dire Peckinpah

Le western est un genre hollywoodien historique, où les éclats du héros représentaient les élans d’un pays entier, qui faisait corps avec lui. Patatras ! Peckinpah en fait un genre contestataire ! Il ouvre la voie à une relecture de l’Histoire. On ne peut nier la double influence du western italien (ralenti, arrêt sur image, trognes vérolées et dialogues minimalistes, charrettes de cadavres) et des mouvements de contestation sociaux américains sur LA HORDE SAUVAGE. En 1969 le public connait et apprécie les westerns italiens; mais n'imaginait pas qu'un film hollywoodien puisse aller encore plus loin dans la représentation de la violence.
Échaudé par l’expérience MAJOR DUNDEE, Peckinpah s’attèle au montage dès les scènes tournées. Ils présentent ainsi aux commanditaires des bouts à bouts cohérents, et non de simples rushes désordonnés dont lui seul connait le sens qu'il leurs donnera. Le premier pré-montage fait 5h00 ! Peckinpah réduit son film à 2h40. Le film obtient son visa d'exploitation, mais Peckinpah coupe encore des scènes jugées par lui trop violentes. Le film fera 2h25. Le réalisateur enchaine illico le tournage d’UN HOMME NOMME CABLE HOGUE avec Jason Robards. Mais les studios trouvent le film encore trop long. Comme les copies sont déjà parties dans tout le pays, il sera demandé directement aux exploitants de couper dans la matière pour permettre une séance de plus par jour !! (les flash-back expliquant pourquoi Pike et sa bande sont devenus ce qu’ils sont ont disparu, privant le public d'un pan entier de l'histoire). Ainsi, ils circulent rapidement des copies très différentes les unes des autres. Notez bien, donc, que le film n'a pas été censuré ou modifié à cause de sa violence, mais pour des motifs économiques. Le visa avait été attribué sur la base du montage de 2h40.

LA HORDE SAUVAGE est un choc visuel hallucinant pour l’époque et encore aujourd’hui. Une débauche de violence, gerbes de sang au ralenti, les cris, les visages déformés par la haine. La tension culmine sur la fin, dans le camp de Mapache, soldats ivres, femmes violentées, sadisme du général. Pike et sa bande s'imposent naturellement comme le seul recours face à cette barbarie. Après la mort du général, le silence tombe. On se sourit. Une pause, une respiration avant le fracas des armes.

C’est un film qui frappe très fort, là où ça fait mal. Le film est célèbre pour son interminable dernière scène de massacre paroxysmique où l'on essaie maladroitement une nouvelle mitrailleuse (autre intérêt du progrès, ça tue plus de monde à la fois). La séquence demande à elle seule 12 jours de tournage avec 4 équipes de réalisation simultanée. La violence et la mort filmées comme un ballet sanglant (Scorsese et les réalisateurs coréens s'en souviendront...). Mais pas une violence stylisée, esthétique, propre à consommer peinard sur son fauteuil. Le vœu de Peckinpah ? Nous mettre le nez dans la merde. C'est réussi. Les héros fatigués tirent leur révérence et leurs dernières cartouches. Nulle apologie, mais un regard sans concession destiné à secouer les consciences.

Il serait dommage de réduire LA HORDE SAUVAGE à ces moments bestiaux. Ce qui me marque à chaque vision, c'est la maîtrise du récit, de la caméra, des mouvements, et bien sûr, du montage. Un film éprouvant mais somptueux, rythmé, riche en péripéties, attaques, actions, et interprété par la crème des vétérans : William Holden, Ernest Borgnine, Edmond O’Brien, Robert Ryan, Emilio Fernandez, Ben Johnson… Certainement l’œuvre ultime de Sam Peckinpah, en tout cas la plus représentative de ses idées et de son style.

La bande annonce, désolé, sans sous-titre, mais bon... le message passe quand même !

1 commentaire:

  1. Ouais, The Wild Bunch, of course ... "classique" peut-être pas, mais chef-d'oeuvre certainement...

    Comme tu le dis, y'a un parallèle à faire avec Butch Cassidy ... d'ailleurs il y a eu un chassé-croisé entre Hill et Peckinpah (les deux films sont sortis quasi-simultanément) au sujet de l'appellation de la bande. The Wild Bunch était à l'origine le vrai nom de la bande de Butch Cassidy. Peckinpah l'utilisant, Goldman, scénariste de Hill, la rebaptisa pour son film la bande du Hole in the wall ...

    Pour moi, l'oeuvre qui définit le mieux Peckinpah, c'est "Les chiens de paille / Straw dogs". C'est encore plus explicite, l'action est contemporaine du tournage, l'Angleterre du début des années 70, c'est encore plus sauvagement violent parce que les personnages ne sont "prédisposés" à flinguer tout ce qui bouge, et tous les personnages sont très noirs, y'a finalement aucun bon, qu'un ramassis de connards, d'individus méprisables qui finissent par s’entre-tuer ... avec mention particulière aux femmes, deux allumeuses dont une finit étranglée et l'autre violée ... (je sais que tu l'as pas vu, je remue le couteau dans la plaie, j'aime ça moi aussi ...)
    Palme d'Or des misanthropes pour Peckinpah ...

    RépondreSupprimer