vendredi 19 juillet 2013

LA TRILOGIE BERLINOISE (1989-91) de Philip Kerr, par Luc B.


Une lecture copieuse pour l'été ? Alors c'est parti...


LA TRILOGIE BERLINOISE regroupe en format Poche les trois premiers romans de Philip Kerr. Ce qui n’est pas bête du tout, parce que trois bouquins pour le prix d’un, c’est bien ! Philip Kerr est anglais. Pardon, écossais. Il débute dans la publicité, devient journaliste, et se consacre à son hobby, l’écriture, en dilettante. Sauf que le succès le rattrape, et finalement, Philip Kerr fait du roman son métier, qu’il conjugue aussi avec des scénarios, et propose en parallèle des reportages, des articles aux journaux.

C’est en 1989 qu’il publie son premier livre, et créé son personnage récurrent, le détective privé Bernhard Gunther. Le théâtre des enquêtes de « Bernie » Gunther se trouve à Berlin, en pleine montée du Nazisme. C’est ce qui fait tout le sel de cette série, un contexte historique généralement peu privilégié par les auteurs, et mêlant personnages fictifs et réels. Au bout de trois aventures, en 1991, Philip Kerr met un terme à la série, met son héros sur la touche, mais continue à écrire des romans policiers, édités au Masque. Il ne reprendra le personnage de Gunther qu’en 2006, à raison d’une parution par an.


L’ETE DE CRISTAL (1989)

Berlin se prépare aux Jeux Olympiques de 1936. Bernhard Gunther, ex-flic, installé comme détective privé reçoit une offre de travail d’un riche industriel, Hermann Six. Identifier les assassins de sa fille et de son gendre, victimes collatérales d’un cambriolage, et récupérer le contenu du coffre-fort : un collier en diamant. Ce qui paraissait un p’tit boulot sympa au départ, va évidemment déboucher sur une intrigue tortueuse, et notre Sherlock teuton embringué dans des luttes de pouvoir au sommet. En bon détective fidèle à la figure tutélaire de Philip Marlowe, créé par Raymond Chandler, Bernie Gunther n’est pas homme à se laisser tromper, intimider, ni manipuler. Il va rapidement mettre à jour tout un système de fraude, de détournement d’argent, de caisses noires, entre les banques, les syndicats, qui frayent avec le Milieu, embauche des criminels pour leurs basses besognes. Il devine que le gendre assassiné, un pur nazi de la SS, scrupuleux, engagé pour combattre la corruption où qu’elle se trouve, y compris chez beau-papa, était sans doute lui aussi sur la bonne piste. Sauf que l’enquête gêne un certain nombre de gens, et que des pistes remontent jusqu’à Reinhard Heydrich, le chef de la police allemande, et bras droit de Heinrich Himmler

Philip Kerr décline toutes les figures de style propres au roman de détective, intrigue à rebondissements, cadavres à gogo, jeu de dupes. L’ombre de Philip Marlowe plane donc. Bernie Gunther est un homme désabusé, fâché avec l’autorité, insensible aux thèses politiques du parti dominant, il est vaguement alcoolo, impertinent, et a toujours la réplique cinglante qu’il faut quand il faut. L’arrière-plan de l’histoire décrit les premières années du Nazisme, avec les lois anti juives, les premières persécutions,  la réorganisation de la société où la femme est priée de regagner sa cuisine et de pondre de beaux petits aryens. Et partout ce sentiment de crainte, de peur, d’être dénoncé par le voisin pour manque de conviction (le portrait d’Hitler se doit de trôner dans tout bon salon qui se respecte), la peur d’être embarqué, et de disparaître sans laisser de trace. C’est d’ailleurs pourquoi Bernie Gunther gagne bien sa vie comme détective… Beaucoup de gens disparaissent à cette époque, surtout des juifs, et il faut bien que quelqu’un essaie d’apporter des réponses aux familles… Et puis le roman prend une autre tournure sur la fin, plus dure, dramatique, lorsque Bernie Gunther commence à sérieusement emmerder police et Gestapo, qu’il se retrouve prisonnier, battu, et pour les besoins de l’enquête, envoyer au camp de Dachau, l’enfer aux portes de Munich.  

Je regrette une fin un peu expédiée, un dénouement en ellipse, parce que la dernière partie est vraiment prenante, et le lecteur aurait aimé en profiter encore quelques pages. A la fin de ce premier roman, la secrétaire et maîtresse de Gunther, Inge, disparaît mystérieusement.  


Vitrines d’échoppes juives, la Nuit de Cristal
LA PALE FIGURE (1990)

Bernie Gunther est chargé par une riche notable de sauver les fesses de son rejeton homosexuel, victime d’un chantage. Mais son ancien chef à la Kripo (police criminelle), Arthur Nebe, le prie d’accepter une autre proposition. Reinhard Heydrich a besoin de lui pour identifier un tueur en série, qui élimine de jeunes adolescentes aryennes. Black-out dans la presse, mais la rumeur enfle. La population a peur, tandis que le tueur nargue les autorités. Gunther accepte de réintégrer la Kripo, et mène ses deux enquêtes de front. Les crimes rappellent des rites juifs ancestraux. Gunther commence à croire qu’un groupe influent et organisé, cherche à rejeter sur les juifs la responsabilité de ces horreurs.

L’action se déroule en 1938, et culminera en novembre au moment de la Nuit de Cristal. Ce pogrom contre la population juive était en représailles de l’assassinat d’un diplomate allemand à Paris. Dans le livre, Heydrich déclare être plutôt contre, car il ne supporte pas le désordre, mais Himmler et le premier ministre Goering, voient plutôt d’un bon œil de laisser le peuple allemand se soulager, sans crainte de poursuite, sur les juifs. Toute l’intrigue mène à cela. Encore une fois, Philip Kerr mêle histoire et fiction. Arthur Nebe, directeur de la police, a réellement existé, comme Otto Rahn et Karl Weisthor, ou le gouverneur de lander Julius Streicher. Le livre tient pour partie du roman policier (meurtres, indices, enquête) puis revient vers le roman noir, lorsque Bernie Gunther, seul, ayant identifié les tenants et aboutissants de l’histoire, décide que sa justice doit être rendue. Au cœur du livre, l’intensification des persécutions anti-juives, les dérives paranoïaques des dirigeants nazis, leur haine de la religion catholique, l’occultisme, les complots qui se trament, les luttes d’influences. Une intrigue particulièrement bien foutue, tortueuse, un beau bourbier dans lequel Bernie surnage difficilement, et un épilogue tendu et désabusé.

photo du film "Le troisième homme"
UN REQUIEM ALLEMAND (1991)

Nous sommes cette fois en 1947. Dommage. J’aurais aimé avoir une enquête policière dans le Berlin de 1943, ou 44, mais l’auteur Philip Kerr a semble-t-il voulu sauter toute la période de la guerre. On saura cependant ce que sont devenus les protagonistes récurrents pendant le conflit, à commencer à Bernhard Gunther, engagé automatiquement dans la SS (car policier de métier), enrôlé dans les Einsatzgruppe (la Shoah par balle) avant d’en démissionner grâce à l’intervention de son ancien directeur Arthur Nebe (qui lui, fut réellement responsable de 30 000 exécutions sommaires vers l’Ukraine). Envoyé sur le front russe, il est fait prisonnier. On connait aussi le destin de Heydrich, bras de doit de Himmler, organisateur de la Solution Finale, tué dans un attentat en Tchécoslovaquie.

Pour le moment, Gunther est redevenu détective privé, et s’expatrie à Vienne en Autriche, pour sauver la peau d’un ancien collègue (Becker, croisé dans le roman précédent), devenu trafiquant, accusé de meurtre sur un lieutenant américain. Vienne est alors divisée en quatre quartiers, américain, français, anglais et russe. Gunther sent les emmerdes à plein nez, mais il a besoin d’argent. Et le voilà plongé en eau trouble, dans une enquête encore plus tortueuse, et rapidement marqué à la culotte par les services secrets américains et soviétiques. Ce REQUIEM ALLEMAND tient en effet aussi du roman d'espionnage, une reflexion cynique sur ce que sont devenus certains responsables nazis, embauchés après guerre par les américains pour leur connaissance du terrain, et des services secret russes. Gunther multiplie les rencontres, tombe sur des cadavres dans chaque placard, manque de se faire descendre à chaque coin de rue, tire les fils d'un vaste complot visant à donner une nouvelle virginité à quelques ex dignitaires nazis, rêvant de reprendre le troisième Reich là où la guerre l'avait laissé. 

Philip Kerr dresse un portrait de Vienne cosmopolite, nocturne, dangereuse, qui rappelle le film de Carol Reed LE TROISIEME HOMME (1949, avec Orson Welles et Joseph Cotten) dont il est fait plusieurs allusions. Une ville qui tente de retrouver sa grandeur d'antan, mais gangréner par la corruption, les trafics, la violence et misère (où une allumette se monnaye à l'unité!). Autre thème, celui de la responsabilité de l'Allemagne, en tant que nation, ou des allemands, en tant qu'individu, dans les atrocités commises. Au centre de l'intrigue, Heinrich Müller, nazi convaincu, qui avait fait arrêter les comploteurs de l'attentat de juillet 44 contre Hitler, et disparu au lendemain du suicide de son führer. Le livre reprend la thèse qu'il aurait été recruté par le KGB. Dernière aventure de Bernie Gunther (avant que l'auteur le fasse renaître en 2006) et toujours une bonne intrigue,  un rythme est soutenu, une fin haletante. 

Trois bons romans (libre à vous de lire les trois à la suite) très classique parce référencé Roman Noir, très correctement écrit, mais indéniablement originaux dans l'époque et les décors choisis par l'auteur. Auteur à qui je brûle de poser cette question : pourquoi n'a-t-il pas fait adhérer Bernie Gunther aux idéaux nazis, ou au moins en faire un symphatisant du régime, dès les années 30 ? Plutôt que l'éternel "bon" "honnête" et "courageux" héros face aux "méchants" fascistes ? Le personnage, qui aurait pu évoluer au fil des années, aurait sans doute gagner en profondeur et ambiguïté. Voilà qui aurait pu être intéressant. A moins qu'il ne soit pas "convenable" de faire d'un nazi, antisémite, un héros de polar ? 




Livre de Poche, 1015 pages.

2 commentaires:

  1. Tout à fait d’accord avec toi, sauf sur le fait que tu regrettes que l'auteur ait sauté la période de la guerre. Au contraire, j'ai trouvé que c'était intéressant de se concentrer sur l'avant et l'après, donc on parle (un peu) moins. J'ai aussi trouvé que l'auteur avait su donné un côté rétro à ses romans qui colle parfaitement à l'esprit. Le personnage de Gunther est une sorte de double de Marlowe, viril et un peu macho mais assez sexy aussi (oui, bon je comprends que toi, ça ne te touche pas particulièrement). Le tout est juste suffisamment revisité par l'esprit actuel pour que cela ne soit pas pour autant démodé. Un bon gros bouquin pour l'été.

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  2. C'est vrai, mais une enquête en 1942 ou 43, pour avoir la description de vie des allemands pendant cette période, l'arrière plan historique, politique, ou vers 1945, à la chute du régime, cela aurait pu faire une trame de fond passionnante...

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