samedi 1 juin 2013

Haendel : Delirio Amoroso – Natalie Dessay & Emmanuelle Haïm – par Claude Toon



- Haendel, du baroque de nouveau, mais le fog et le froid de Londres au lieu de Vivaldi… Brrr… Z'avez rien pour nous réchauffer M'sieur Claude ?
- Hou là ! Vous n'y êtes point du tout, chère Sonia, Haendel a voyagé beaucoup et notamment en Italie, le pays du soleil et de la joie de vivre, témoin ce CD…
- Ouf ! Natalie Dessay je connais notre diva nationale, au moins de nom, mais Emmanuelle Haïm… c'est une autre chanteuse ?
- Et non, une chef d'orchestre, directrice d'une ensemble baroque appelé Le Concert d'Astrée, un CD entre copines…
- Une femme chef d'orchestre, c'est rare !
- De moins en moins, et le talent est au rendez-vous, une bonne raison pour en parler…

Natalie Dessay


Natalie Dessay est bien connue (j'espère) comme diva française. Le mot diva n'est pas péjoratif du tout dans mon esprit ! On pense à Madame La Callas et sa manière inégalée de faire cohabiter une voix divine, avec une tragédienne de génie. Ou a contrario à La Castafiore d'Hergé, archétype de la cantatrice capricieuse, excentrique, hurlant à la façon d'une Birgit Nilson l'air des bijoux du Faust de Gounod, un passage pourtant intimiste… Un personnage sympathique à force d'être farfelu…
Natalie Dessay est au sommet d'une carrière qui commence au début des années 90. Rien ne sera facile pour cette soprano colorature aux possibilités de vocalise exceptionnelles. Elle a d'abord rêvé d'être danseuse, pour se tourner à l'adolescence vers le chant. Sa formation est un périple qui la conduira entre autres du conservatoire de Bordeaux jusqu'au concours Mozart de l'opéra de Vienne où elle remporte le premier prix en 1993, et intègre ainsi la troupe du célébrissime opéra…
Natalie est également une excellente comédienne, très mobile sur la scène, une qualité dans l'air du temps, un temps où les personnages lyriques ne sont plus faits uniquement de cordes vocales puissantes, mais aussi de chair et d'âme. Le théâtre a rejoint le chant. Jusqu'en 2001, la chanteuse se produit sur les plus grandes scènes du monde dans les rôles majeurs : de Haendel à Richard Strauss en passant, évidement (avec une telle voix) par le rôle de la reine de la nuit dans la flûte enchantée de Mozart.
2001-2003 : pépins ! Natalie risque de perdre sa belle voix à cause de polypes à répétition qui menacent ses cordes vocales. Chirurgie a priori de qualité, courage et opiniâtreté lui permettent de reprendre sa carrière avec une légère atténuation de son incroyable "contre-la". On aurait pu craindre pour son répertoire baroque qui nécessite des voix suraiguës. Possible, mais dans le disque de 2005 commenté aujourd'hui, on ne s'en rend absolument pas compte. Sa discographie est abondante. Natalie semble avoir un intérêt marqué pour les récitals variés en tous genres, y compris en musique contemporaine. On trouve de nombreux opéras en DVD : quelques must : Georg Friedrich Haendel : Giulio Cesare avec le Concert d'Astrée, Richard Strauss : Arabella au coté de Kiri Te Kanawa en 1994, Offenbach : Les Contes d'Hoffman dirigé par Kent Nagano, etc.
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Emmanuelle Haïm et Le Concert d'Astrée

Seconde chef d'orchestre baroque féminine présentée dans le Deblocnot (voir Christina Pluhar), Emmanuelle Haïm a étudié le piano, l'orgue et le clavecin. Ses professeurs : Kenneth Gilbert et Christophe Rousset, ses résultats : 5 premiers prix au Conservatoire National de Paris ! C'est la voix et le chant choral qui vont devenir sa passion, et elle va poursuivre sa formation auprès de grands maîtres comme William Christie, Daniel Harding et même le non baroqueux Simon Rattle, directeur de la philharmonie de Berlin, rien que cela ! Elle joue l'accompagnatrice des concerts de Cecilia Bartoli (clic) ou Patricia Petibon (chronique à venir), et Sandrine Piau, trois chanteuses d'importance dans l'univers baroque…
Elle se dirige ensuite vers la direction musicale, y compris dans des œuvres où la concurrence masculine est féroce : Le couronnement de Poppée et l'Orfeo de Monteverdi, Jules César de Haendel
C'est en 2000 que Emmanuelle Haïm crée son propre ensemble, l'Orchestre d'Astrée. La formation se hisse rapidement au niveau international. Elle vient donc ajouter ainsi une phalange supplémentaire à une liste d'orchestres français déjà remarquables comme Les talents Lyriques de Christophe Rousset (clic) ou encore Les Arts florissants de William Christie (clic).
Les récompenses pour Emmanuelle Haïm et ses musiciens sont au rendez-vous, comme 3 victoires de la musique (2003, 2008 et 2009) et la nomination comme Chevalier des Arts et des Lettres (sujet sensible au Deblocnot).

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Delirio Amoroso

Ce n'est qu'en 1712, à l'âge de 27 ans, que Haendel fera son premier séjour en Angleterre… puis 'y installera définitivement jusqu'à sa mort en 1759. 47 années qui expliquent souvent que, dans l'imaginaire collectif, cet homme, né en Allemagne en 1685, soit considéré comme un compositeur de la perfide Albion ! Certes, c'est outre-manche que Haendel produira ses chefs-d'œuvre les plus célèbres comme le Messie, Solomon, Giulio Cesare, et ne parlons pas de Water Music (clic) qui permet de naviguer "royalement" en musique sur la Tamise. Avant cette longue carrière British, Haendel a bourlingué de Hambourg à Hanovre, en passant par… l'Italie, période assez mal connue.
En 1706, à 21 ans, je jeune Georg-Friedrich part pour l'Italie. Comment et où exactement ? Mystère ! On peut supposer comme il est de coutume à l'époque qu'il a séjourné à Florence et rencontré Alessandro Scarlatti alors en poste auprès du prince Ferdinand. Il va pouvoir y entendre des opéras de ce musicien baroque majeur. Rome sera la ville où il passera le plus de temps, rencontrant de nouveau Scarlatti (on bouge beaucoup à l'époque), Arcangelo Corelli et Antonio Caldara. Il va s'imprégner du style italien, de cette rencontre lumineuse entre la polyphonie et le style chaleureux inspiré du bien-vivre et du soleil de l'Italie. Il va composer et rencontrer un certain succès. On a parfois reproché à Haendel un penchant pour le plagiat. C'est injuste et injustifié. Je pense que Haendel, comme tout les grands, savait s'imprégner rapidement des modes de composition les plus novateurs. Il restera profondément marqué par cette expérience italienne, et l'Angleterre de l'austère Purcell bénéficiera de cet apprentissage. Les cantates divertissantes, voire cocasses, écoutées ce jour datent de cette époque et vont nous surprendre par leur liberté et légèreté de ton… Commençons par le début : Delirio Amoroso, une cantate mythologique datant de 1707 pour soprano solo (castrat ?) et petit orchestre…
J'ai retenu quelques passages marquants, l'introduction pour débuter (Quoi ?? "Logique" me balance Rockin', pfff… c'est malin). Les amateurs de Haendel connaissent son goût prononcé pour des accompagnements de pièces lyriques, ou des concertos grosso, qui ne font appel qu'aux cordes. Ici un hautbois caracole en solo, agile et ironique, au sein d'un groupe de cordes enjouées. Très vivant, idéale cette ouverture pour démarrer du bon pied une journée possiblement tristounette (plage 1).
Et non, Haendel n'est pas QUE l'auteur d'oratorios bibliques emprunts de religiosité, il sait aussi s'amuser dans cette cantate rocambolesque qui s'inspire d'un thème mythologique : celui des malheurs de la nymphe Chloris et de Thyrsis, un berger qui ayant rejeté l'amour de Chloris a atterri en enfer ; enfin, ça c'est dans l'imagination de Chloris, son "délire", d'où le titre de la cantate… Elle le regrette et part dans l'Hadès pour, à la fin de cette histoire, le sauver et le mener aux Champs-Élysées (Non Sonia, le monde des Esprits bienheureux, pas pour faire les boutiques ! Tss Tss).
Les deux rôles sont confiés à la soprano seule. Ce "délire amoureux" est constitué, outre l'introduction, de onze récitatifs et airs. La voix de Natalie Dessay intervient dès le premier récitatif avec une telle articulation que l'on se rapproche plutôt d'un air. Justement, dans le premier air "Qu'une pensée vole au ciel", nous sommes aux anges, si je puis me permettre cette figure de style. Dans cet air assez long (plage 3), la chanteuse fait appel à tous ses talents : tenue des aigus sans fioritures inutiles, timbre séraphique, style plus dramatique pour évoquer le sort de Thyrsis "Si en enfer il est damné". L'orchestre d'Astrée est un personnage à part entière, avec ses accents trépidants, un violon solo d'une grande alacrité… C'est très beau et habité.
Enfin, pour finir cette visite musicale : l'air "Laisse donc tes voiles sombres" (plage 7), plus secret avec une orchestration en dentelle, une facétieuse flûte à bec et un théorbe, instrument que je présente plus, mais au cas où… (clic).



Les Métamorphoses d'Ovide semblent une source d'inspiration favorite de Haendel. L'air de la cantate Acis, Galatea e Polifemo prolonge le CD. Le thème de cette cantate  sera repris dans un opéra écrit en Angleterre et créé tardivement en 1731. La cantate est datée de 1708 et son argument est de nouveau un récit d'amour jaloux et contrarié entre divinités. La nymphe Galathée aime le berger Acis. (C'est dingue, cette attirance des nymphes pour les bergers.1) Le cyclope Polyphème étant amoureux de Galathée écrase Acis sous un rocher !!! Galathée, fort triste (tu m'étonnes), métamorphose Acis en ruisseau pour s'y baigner à jamais… Les rôles du cyclope et du berger sont prévus pour un contralto et une basse. Pour le disque, Natalie Dessay nous chante l'un des plus beaux airs écrits pour Acis "Ici l'oiseau vole tout heureux".
1. – Vous savez Sonia, c'est sans doute à cause du bâton de berger… ah ahh ahhhh
- Ohhh M'sieur Rockin' !! Quelle vulgarité ! Un article de M'sieur Claude en plus, si érudit, si poétique…
Comme dans Delirio Amoroso, un élégant et chatoyant solo du hautbois commence cet air méditatif (plage 13). Les cordes dansent, un violon solo fait écho au hautbois, évoquant les élans amoureux de la Nymphe et de Acis. Galathée se languit, accompagnée par une sensuelle mélodie au violon, mélodie délicatement soulignée par quelques notes de théorbe. Natalie Dessay adopte un chant virtuose mais pur, sans les vocalises et fioritures inutiles dans cet air méditatif. [3'10"] Quelques trilles de la soprano et du hautbois, conclues par une délicate mélopée du violon, annoncent le Haendel futur : le compositeur à l'écriture aérée, économe et subtile, un discours musical dans lequel l'émotion doit primer sur l'esthétique formelle et l'esbroufe orchestrale et lyrique.

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Natalie Dessay et Emmanuelle Haïm en répétition et lors de l'enregistrement de l'album Delirio Amoroso, (Virgin Classics). Puis un extrait de Giulio Cesare de Haendel à l'opéra de Paris en 2011.


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