vendredi 18 mai 2012

PERGOLÈSE : STABAT MATER – Andreas Scholl, Barbara Bonney, Christophe Rousset, par Claude Toon



Les mélomanes associent facilement le nom de Pergolèse à son Stabat Mater, et presque à rien d'autre. Ce ne pas très étonnant pour ce compositeur disparu à 26 ans, bien avant la fleur de l'âge comme on dit... Certains diront que Schubert a composé son œuvre considérable en 31 ans de vie seulement, certes. Mais force est d'admettre que cet intimiste Stabat Mater, par sa simplicité et ses dimensions modestes, fait encore les beaux jours des concerts et des parutions discographiques. Succès qui intrigue quant à la valeur des autres nombreuses partitions qui sommeillent. Notre méconnaissance de Pergolèse vient du manque d'intérêt pour un compositeur éclipsé par Bach, Haendel ou Vivaldi, du pillage par Haydn ou Stravinski (Pulcinella) d'éléments attribués à tort à Pergolèse. Bref, il reste un travail musicologique à réaliser pour redécouvrir dans ce fouillis, ce musicien qui annonce Mozart. Sans travaux historiques et musicaux, Vivaldi et Bach n'existeraient pas. La réhabilitation de Pergolèse est en cours et le Deblocnot' va y participer…

Pergolèse
 
Giovanni Battista Pergolesi est né en 1710 près d'Ancône. Dès douze ans, le jeune surdoué part étudier au célèbre conservatoire de Naples l'art lyrique et la polyphonie religieuse. Il est l'élève du rigoureux Francesco Durante.
Sa courte carrière commence en 1731 avec la composition d'opéras qui rencontrent un vif succès à la cour napolitaine. Il devient alors maître de chapelle du prince Ferdinando Colonna Stigliano. Il est de mode d'écrire à l'époque tant pour l'opéra que pour les offices religieux avec les mêmes matériaux musicaux. C'est ainsi qu'en 1732, après un séisme dévastateur, il compose une grande messe à 10 voix dans la tradition du baroque flamboyant du XVIème siècle.
Ces créations religieuses, d'une fervente spiritualité dénuée d'affectation, éviteront au jeune homme de sombrer dans l'oubli. Par ailleurs, il écrit plusieurs opéras bouffes. Mais dès 1735, sa santé décline. En 1736, il compose son ultime chef-d'œuvre, le Stabat Mater, sujet du jour. Il s'éteint à juste 26 ans près de Naples.
Appréciée en France, sa musique connaîtra un ardent défenseur en la personne de Jean-Jacques Rousseau…
Le Stabat Mater monopolise jusqu'à l'absurde la discographie. Comme les quatre saisons de Vivaldi, on ne compte plus les enregistrements de l'œuvre. Il faut donc saluer l'initiative de Claudio Abbado qui en 2010 pour le tricentenaire du compositeur a consacré avec l'Orchestra Mozart de Bologne 3 CD réunissant le Stabat Mater et de très belles pages religieuses et même un concerto pour violon interprété par Giuliano Carmignola. L'intérêt de ces enregistrements est de montrer à quel point Pergolèse s'écarte du baroque et préfigure le classicisme à venir avec Mozart.
Quand il y a pléthore de bons disques, je dois faire un choix forcément subjectif ! J'ai retenu l'enregistrement de Christophe Rousset pour sa pureté et son allant, mais promis, je proposerai quelques autres belles réalisations en conclusion…


Stabat Mater


Hymne catholique écrit au XIIIème siècle, le Stabat Mater se présente comme une micro Passion selon la Vierge Marie. Pour les mécréants qui ont séché le catéchisme, il comporte douze versets, le premier commençant par "Stabat Mater Dolorosa" (Debout, Mère des douleurs). A l'opposé d'un Requiem, il s'agit d'un texte votif sans violence voire paisible, plutôt la déploration d'une mère qui nous invite à partager la douleur de la perte de son fils sacrifié pour sauver les brebis égarées. Même si le sujet a connu des déclinaisons à gros effectif comme chez Dvořák, Pergolèse préfère un climat intimiste presque affectueux. L'œuvre est écrite pour voix de soprano et d'alto (des castrats ?) et un ensemble restreint de cordes et une basse continue.
Il s'agit d'une commande soit d'un mécène de Pergolèse, soit de la confrérie napolitaine "Les Chevaliers de la Vierge des Douleurs" destinée à se substituer au Stabat Mater de Scarlatti de 1724 qui esthétiquement prenait un coup de vieux… d'après les commanditaires (au bout de 10 ans !).
On a librement piraté ce bel ouvrage au cours du temps. Bach a utilisé la musique in extenso pour sa cantate en allemand BWV 1083 avec le texte du psaume 51. Protestantisme oblige et sans la souplesse du latin, la musique en ressort un peu raidie. Pour cette transcription, Thomas Hengelbrock domine sans partage la discographie. (Un artiste génial à venir dans le blog.) Salieri et Paul Hindemith ont également pioché dans la partition, c'est très anecdotique.

 Les Talens Lyriques et les solistes


Le claveciniste et chef d'orchestre Christophe Rousset est né à Aix en Provence en 1961. Très jeune, il se passionne pour la musique baroque. Après avoir été membre de "Les Arts Florissants" de William Christie et de "Il Seminario Musicale" animé par le haute-contre Gérard Lesne, il crée son propre ensemble "Les Talens Lyriques" en 1991. Oui, sans "t" !
Depuis vingt ans il revisite les œuvres baroques du répertoire traditionnel (Couperin, Bach, Rameau…) et explore des ouvrages inédits (Mondonville ou Traetta). Christophe Rousset appartient, comme Hervé Niquet, à cette nouvelle génération de baroqueux, cherchant à allier l'authenticité historique à l'émotion. Il tourne ainsi le dos aux excès dogmatiques de certains artistes des années 60-70, même si ils ont été essentiels à la redécouverte de la musique baroque.
Christophe Rousset est Officier des Arts et Lettres (là je suis d'accord !)
Dans sa discographie, on trouve la B.O.F. du film Farinelli.

La soprano américaine Barbara Bonney collectionne les succès et les maris. Originaire du New Jersey, elle se destine dans un premier temps au violoncelle puis décide de devenir soprano lyrique tant pour l'opéra que pour la musique religieuse. Son timbre pur et cristallin, sans trémolos hédonistes, fait merveille dans les enregistrements du Requiem de Fauré et du Requiem Allemand de Brahms, deux enregistrements marquants avec Carlo Maria Giulini au pupitre (2 CD Dgg).
Le contre-ténor allemand Andeas Scholl est né en 1967. Dès l'âge de 7 ans il chante dans une maîtrise de garçons. Jusqu'en 1993, il étudiera avec René Jacobs à la Schola Cantorum de Bâle. Sa voix déliée et aérienne de haute-contre le destine tout naturellement au chant baroque. Il participe à de nombreux concerts et enregistrements avec les chefs de file du baroque comme René Jacobs, William Christie, John Eliot Gardiner et Christophe Rousset. Parmi ses disques, je citerai en priorité les cantates de Bach pour Alto avec Philippe Herreweghe et des airs de Haendel accompagnés par l'Akadémie für Alte Musik Berlin (2 CD Harmonia Mundi).

 Le Stabat Mater (Decca 1999)


Les voix de soprano et d'alto (contreténor) interviennent en solo ou en duo et en alternance dans toute l'œuvre. Intéressons-nous à quatre exemples.
1 – stabat Mater : une cadence acérée du continuo et une phrase mélodique plaintive se superposent. Cette introduction est reprise lors de l'entrée en duo des deux voix qui chantent avec douleur et prière le verset. Christophe Rousset oppose avec franchise et légèreté ces deux idées musicales. Certains voient dans la rythmique appuyée de la basse continue un coté dansant, un style galant, ce qui serait pour le moins étrange vu le sujet ! Personnellement, et à l'écoute de la pulsation obsessionnelle qu'imprime Christophe Rousset à ce continuo, je discerne plutôt la volonté d'exprimer l'inexorabilité de la détresse de la Vierge portant le corps martyrisé de son fils. Et puis la polyphonique lamentation des deux chanteurs apporte un ton de prière sans aucune emphase, ils obtiennent une complicité au service de l'écriture rarement rencontrée. On pense ainsi au second Kyrie de la Messe en si de Bach.
On acquiert grâce à cette direction claire, sans ornementations théâtrales, la certitude que Pergolèse annonce le classicisme avec une cinquantaine d'années d'avance. Ce style dépouillé, quasi ascétique, est la signature de la spiritualité de l'œuvre où rivalisent un dramatisme et une profonde humanité.
Est-il possible de rester impassible en entendant les aigus séraphiques de Barbara Bonney et le déchirement qui émane des élans de Andreas Scholl ? J'espère que non.
2 – Cujus anima gemmentem : le texte "plongent un glaive dans son cœur", plus violent, exige plus d'énergie à l'air de soprano. La voix de Barbara Bonney reste très limpide dans sa ligne de chant, très volontaire. L'effectif moyen choisi par Christophe Rousset (17 cordes + clavecin/orgue) offre une belle dynamique expressive, une soyeuse sonorité dans laquelle baigne la voix. Avec quelques cordes, on n'obtiendrait qu'un simple accompagnement décoratif. Christophe Rousset sans recourir à un romantisme de mauvais aloi resitue bien ainsi l'ouvrage dans le courant classique qu'il préfigure.
4 – Quae moerebat et dolebat : cet air chanté par le contreténor établit un paradoxe entre l'accablement suggéré par le verset "…de voir les coups si douloureux que son fils a reçus", et le style galant de la mélodie utilisée et son intonation proche du divertissement. On peut s'étonner de ce choix "un peu allègre" mais il ne faut pas oublié que Pergolèse composait à l'époque de nombreux opéras et que les napolitains raffolaient de ce style aérien. Certes peu de gravité, mais l'usage d'un mode mineur et le chant saccadé, insistant en staccato sur chaque mot dans la reprise du texte, témoignent de l'affliction à partager avec la mère éplorée. L'incroyable souplesse de l'élocution d'Andreas Scholl et la vigueur des notes aigües marient à merveille les principes antinomiques de la douleur sous-jacente et du style bondissant. Il en ressort ainsi l'expression d'un pudique chagrin sans aucune emphase du discours musical.
12 – l'ultime duo final se développe comme une implorante et poignante arabesque. Sur des accords de l'orgue, les deux voix s'enroulent et fusionnent, s'élèvent avec une grâce délicate. Christophe Rousset nous offre une des versions les plus authentiques et les moins ostentatoires de la discographie, c'est là son mérite.

Le CD est complété par deux Salve Regina interprétés par les Talens Lyriques et Andreas Scholl puis Barbara Bonney. Deux œuvres qui prolongent et partagent le climat du Stabat Mater.

Discographie alternative


Panorama de quelques enregistrements parmi des dizaines disponibles. J'ai mis quelques notes pour montrer à Rockin' et Luc que je ne mets pas que des 6/6 !
On pouvait attendre beaucoup de Gerard Lesne et de son "Il Seminario Musicale". La belle voix détimbrée de Véronique Gens, un peu lyrique à mon goût, s'accorde bien à celle du haute-contre un rien maniérée. À noter l'utilisation d'un effectif étriqué et la présence d'un théorbe qui "baroquise" trop cette réalisation aux chaudes couleurs de Naples. À ne pas négliger pourtant dans la catégorie "ensemble (très) restreint" (Virgin - 4/6).
Il existe bien entendu de nombreuses versions sur instruments modernes avec des chanteurs d'opéras. Chacun ses goûts, mais à l'écoute, le résultat paraît souvent bien dépassé et sulpicien. Cela dit, la splendide version de Claudio Abbado à Londres de 1999 qui évite l'outrance satisfera, je pense, les mélomanes hermétiques aux interprétations sur instruments d'époque (Dgg – 4/6). Le disque avec Mirella Freni et Tereza Berganza dirigées par Ettore Gracis est caricatural dans le sens où les deux immenses chanteuses hurlent comme dans une tragédie de Richard Strauss. La Vierge Marie et la nymphomane Salomé, ce n'est pas les mêmes passages bibliques ! Quelle tristesse pour des chanteuses de ce calibre (Dgg - 2/6).
René Jacobs chantant la partie d'alto et dirigeant le "Concerto Vocale" a pris tous les risques en recourant au jeune Sebastian Hennig comme soprano, un disque de 1996. Pari risqué mais réussi, le garçon chante juste et l'accompagnement musical se pare de recueillement (mais 30' sur un disque Harmonia Mundi… 5/6).
Comme je le citais, le disque de Thomas Hengelbrock dirigeant la cantate BWV 1083 transcrite du Stabat Mater est une intéressante curiosité (DHM – 4/6).


Vidéos


Le début du Stabat Mater par Barbara Bonney, Andreas Scholl et les Talens Lyriques dirigés par Christophe Rousset. Puis l'intégrale de l'œuvre en Concert lors du festival de Saint-Denis 2009 avec une distribution féminine : Sabina Puertolas, soprano espagnole (à droite), Vivica Genaux, mezzosoprano américaine (à gauche) et les Talens Lyriques évidemment… On ne retrouve pas tout à fait la magie Bonney-Scholl, mais le style Rousset est bien présent et la vidéo Arte est excellente.
XX

5 commentaires:

  1. pat slade18/5/12 10:34

    Magnifique Stabat Mater ! Il faut quand même aimer le baroque pour écouter une si belle oeuvre dans son intégralité .En plus court mais en moins connus de Pergolèse ,il y a le "Salve Regina" que l'on entend dans le film "Farinelli" chanté par deux voix mélangées: le contre ténor Derek Lee Ragin et la soprano Ewa Mallas Godlewska ! Je ne dirais rien sur les différents enregistrement ,je ne connais que celui de Abbado.

    RépondreSupprimer
  2. Le CD propose les 2 Salve Regina de Pergolèse en compléments.
    Il va absolument falloir que je vois le film "Farinelli", tu es le deuxième à en parler en deux semaines.... à suivre !

    RépondreSupprimer
  3. Heu... Je sais, je sais... Certains vont croire que je ne suis pas au bon endroit...
    Actuellement j'écoute PERGOLESI SCARLATTI Rinaldo Alessandrini avec ... Gemma Bertagnolli et Sara Mingardo... Et bin ça décoiffe les chevelus du Hard Rock...

    RépondreSupprimer
  4. Oui, je confirme, une interprétation de bon aloi.... quasi introuvable hélas.
    Et pour ceux (Hard-Rockeur ou pas) qui aime le décoiffant, attendez la prochaine chronique, là on finit chauve... surprise !!

    RépondreSupprimer
  5. La plus belle version reste à mon avis celle de René Jacobs; Entre Gracis et Rousset.

    RépondreSupprimer