jeudi 24 mai 2012

Gustav HOLST nous entraîne au PLANETARIUM de Boston... par Claude Toon


Il y a quelques semaines, je vous parlais de Shéhérazade de Rimski-Korsakov à la mode Fritz Reiner comme étant LE disque à emmener sur l’île déserte, tout en laissant planer une possibilité de changement ou, disons d’ajout. Bingo, nous y voilà déjà avec cet enregistrement d’un incontournable des partitions "genre" musicorama rythmocolor : les planètes de Gustav Holst, une suite symphonique cent fois enregistrée et ici dopée par William Steinberg ! Est-ce bien la version cent fois imitée et jamais égalée ? Avec 60 versions disponibles, il y a forcément un palmarès ! Et s’il ne fallait parler qu’une seule fois de la rencontre d’une œuvre et de Steinberg dans le Deblocnot, ça serait forcément avec ce disque décoiffant !
Amateurs d’Astrologie, bienvenus chez les Dieux de la mythologie romaine. Attachez vos ceintures, la chronique volante va décoller…
- Est-ce qu’il y a Mr Spock papa Toon ?
- Non Wolfi ! Soit gentil, va voir Sonia, je crois qu’elle cherche de la documentation pour écrire un article sur la musique au temps des dinosaures…..

Gustav Holst et "Les planètes"



Ce monsieur à l’allure très british de professeur de mathématiques s’appelait Gustav Holst. Sans l’incroyable succès planétaire de la suite symphonique "les planètes" (désolé pour ce calembour inévitable), nous n’aurions jamais parlé de ce compositeur.
Il est né en 1874 dans une famille de musiciens d'origine suédoise. Il apprend le piano avec Mère et l'orgue avec Père puis se perfectionne au Royal Gollege of Music. De santé fragile, il compose pourtant dès l'âge de douze ans. Souffrant de tous les maux, le musicien se mariera mais adoptera une vie de solitude et de discrétion. Par son âge et son style, Holst est un compositeur typique de l'école anglaise avec Vaughan-Williams, Elgar et Delius, un digne représentant du style mélodique et de l'inspiration folklorique début de siècle. Les Planètes, tube du XXème siècle éclipse (sans jeu de mots) le reste de ses œuvres dont des opéras. Suite à une intervention chirurgicale, il meurt en 1934.
Holst est un original. Bien qu’austère et solitaire, composant très peu, le bonhomme s’intéressait de près au mysticisme hindou et à la spiritualité, passion très à la mode dans l'Angleterre victorienne. Il traduira des textes écrits en sanscrit pour certaines de ses compositions.
Gustav Holst composa sa suite Les Planètes de 1914 à 1916. La création par Adrian Boult, qui deviendra le serviteur officiel de la partition, n'eut lieu que vers de la fin de la Grande Guerre en septembre 1918. Le compositeur de santé délicate, asthmatique et hypersensible travailla dans une pièce insonorisée où l'on maintenait une chaleur tropicale, ambiance en contraste absolu avec le climat maussade de la perfide Albion. Holst raffolait de l'astrologie et dressait des horoscopes pour ses amis. L'inspiration puise également dans la mythologie romaine où les Dieux-planètes se voient portraiturés au fil de l'écriture (sauf Pluton qui ne sera découverte qu'en 1930 et a perdu son statut de planète en 2006, c'est fou non ?). L'orchestre est gigantesque et coloré. Il est fait appel à un chœur de femmes pour Neptune.

William Steinberg et le Boston Symphony Orchestra


La carrière de William Steinberg aurait dû être beaucoup plus intimement liée à la destinée de l'Orchestre symphonique de Boston. Et cela de la même manière que le nom de la prestigieuse phalange de la côte est des USA nous renvoie à Koussevitzky, Munch et Ozawa (pendant 30 ans pour ce dernier).  Des intérêts particuliers (ceux de la firme discographique RCA pour ne pas la nommer) en décideront autrement.
William Steinberg nait en 1899 à Cologne. Il poursuit ses études auprès d'Hermann Abendroth dans cette ville et devient dès 1924 assistant d'Otto Klemperer. De confession juive, il est viré par les nazis de son poste et part en 1936 pour la Palestine où il dirige l'Orchestre philharmonique d'Israël jusqu'à son départ pour les États Unis en 1938. Il va faire une brillante carrière de 1945 à 1976 à la tête des orchestres de Buffalo et de Pittsburgh.
Son style analytique, clair, son immense culture artistique et sa fidélité aux partitions le désigne pour succéder à Charles Munch à Boston, orchestre avec lequel il a été apprécié en tant que chef invité. Mais l'orchestre est à l'époque en contrat exclusif avec RCA qui va intriguer pour la désignation d'Erich Leinsdorf (bon chef certes, mais plutôt d'opéra). Steinberg défait ses valises déjà prêtes et ne dirigera l'orchestre que de 1969 à 1972. Trois courtes années qui seront marquées par les rares, mais inestimables enregistrements pour DGG présents sur cette réédition : "Les Planètes"  de Holst et Ainsi Parla Zarathoustra de Richard Strauss, une interprétation du poème symphonique galvanisée en moins de 30' ! C'est un peu dommage car pour tout vous avouer, je me demande franchement à quelle occasion je pourrais évoquer Erich Leinsdorf.
William Steinberg est mort à New York en 1978.

Les Planètes – Steinberg (Dgg 1971)



1 – Mars : "qui apporte la guerre" : Les archets s’entrechoquent sur les cordes. Ah la belle guerre de l’antiquité. Vous avez vu Brad Pitt dans Troie avec sa jupette et ferraillant avec une épée en bois (bizarre cet oxymore). L’exposition c’est un peu cela, mais en plus virile, avec des mugissements de cuivres, puis l’explosion d’un orchestre qui n’est plus mené à la baguette, mais au sabre. Steinberg impose un staccato d’une violence implacable. Le tempo est rapide et pourtant aucune cacophonie n’émerge de cet orchestre gagné par la frénésie. L’équilibre entre les pupitres impose une forme de puissance primitive, un déchainement de couleurs, une fureur symphonique. Ce début est traité comme un scherzo avec une partie centrale plus lente et dramatique, un intermède où plane brièvement la mort des vaincus, juste le temps de relancer le thème initial avec encore plus de férocité. Steinberg en 1971 avait fait sensation en imprimant cette brutale précision à son magnifique orchestre de Boston, sauvagerie qui ne s’est jamais démodée.
La prise de son est l'une des plus analytiques et éclatantes entendue par le Toon dans sa longue vie de mélomane. Et je me demande dans quelle mesure, l'effet spatial n'est pas plus aéré sur les vinyles de l'époque. L'an passé, j'ai vendu un exemplaire LP en double, une fortune pour une galette noire réputée, bonne affaire !
Toute l'interprétation de Steinberg repose sur l'opposition entre le trait instrumental acéré et la luxuriance sonore, aucun maniérisme. Faisant fi de toute psychologie affectée, le maestro se veut héroïque et divertissant.

2 – Vénus : "qui apporte la paix" : Après le cataclysme rageur de Mars, quelques accords des cors apportent la sensualité et la paix offertes par la déesse de l'amour. Le mouvement adagio se développe avec volupté en déployant les magnifiques cordes de Boston. Un délicat solo de violon alterne avec des interventions poétiques des bois et des violoncelles. Steinberg équilibre cette élégante mélodie sans chichis. Il introduit avec tendresse la pulsation centrale du passage quand l'orchestre se pare des scintillements des harpes et du célesta. Un morceau "collector" pour les fans de musique tendre et diaphane…
3 – Mercure : "le messager ailé" : Cordes, harpes et harmonie voltigent gaiement. Mercure apporte le courrier avec zèle. Steinberg, joueur, requiert de nouveau toujours un tempo soutenu, évitant ainsi le mimétisme avec le pompiérisme de certaines musiques hollywoodiennes. Avec ses 4', ce passage bondissant peut tenir lieu d'intermède fantaisiste (un scherzo improvisé).
4 – Jupiter : "Qui apporte la joie" : Ce passage n'est pas ma tasse de thé (anglais, œuf corse). Holst semble ne pas avoir su éviter un certain goût fanfaronnant rencontré parfois chez son compatriote Elgar (Pump and Circonstances), le célèbre "hymne de Jupiter" est caractéristique de l'orchestration de l'auteur des variations Enigma. Le style énergique de Steinberg inspire plus la rigolade que la joie intime. La direction rigoureuse et précise maîtrise le gigantesque orchestre dans un vent d'allégresse.
5 – Saturne : "Qui apporte la vieillesse" : Retour à un adagio. Harpes et cordes scandent la marche du temps ("la pendule du salon qui…"). La sombre mélodie de cuivres et des cordes apporte la nostalgie. Le legato fluide apporté par Steinberg souligne la continuité inexorable dans la perte de la jeunesse. À l'habituelle atmosphère de panique du développement, le chef préfère un climat dramatique, une acceptation. La mise en relief de la riche orchestration est exemplaire. Les dernières mesures apportent un grand moment de sérénité et un jeu de mille couleurs entre tous les pupitres. Une orchestration de référence.

6 – Uranus : "Le magicien" : Holst pousse avec humour la vigueur de son orchestration jusqu'à l'extrême et y ajoute un grand orgue, un vrai. Dans cette marche à la fois facétieuse et inquiétante, la direction percutante de Steinberg fait merveille. Un tel déferlement joyeux, ironique et cocasse ne pouvait se réaliser avec la bouffonnerie souhaitée qu'à travers la transparence du trait et la battue incisive de l'artiste. Nous entendons un trépidant et martial concerto pour orchestre de quelques minutes. Le crescendo final est appuyé par un phénoménal accord de l'orgue. Il y a un petit côté "Apprenti Sorcier" de Paul Dukas dans ce grain de folie…
7 – Neptune : "Le mystique" : Holst commence l'œuvre dans la colère et la termine dans la méditation spirituelle. Le compositeur abandonne toute tentative descriptive. Le symbolisme des passages précédents fait place à l'impressionnisme. La mélodie se déploie dans une atmosphère extatique ponctuée de notes cristallines des harpes et du célesta. On se prend à songer à une musique destinée à un documentaire sur le cosmos ou un planétarium. Il y a une certaine modernité dans ce passage où aucun thème bien défini ne se distingue d'une mélopée quasi religieuse. Dans le lointain, un chœur féminin intervient dans les mesures ultimes pour accentuer le climat New Âge de cette pièce. Steinberg sublime de manière aérienne son interprétation en refusant tout épanchement sulpicien (le tempo est noté Andante-Allegretto). Je vous le dis depuis de début : pas une ride !

Discographie alternative



Il existe un nombre incalculable d'enregistrements des "Planètes", et j'ai désormais pour habitude de proposer une discographie alternative suggérant d'autres disques ayant une approche stylistique différente mais intéressante. Là j'ai bien du mal. Oh c'est sûr, Steinberg ne fait pas preuve d'un excès de sentimentalité, mais cela convient bien à l'œuvre. Charles Dutoit avait bien réussi sa mission avec l'orchestre de Montréal, mais le CD est épuisé (disponible en occasion, Decca – 4/6). Seiji Ozawa, dix ans après Steinberg, lui aussi avec "son" orchestre de Boston nous a offert une interprétation subtile et raffinée mais un peu sage pour moi, une bonne alternative à Steinberg (Newton, réédition Philips - 4/6).
Le disque de Colin Matthews dirigeant le Royal Philharmonic Orchestra a été apprécié par la presse spécialisée. Bof ! Le Dieu Mars ne fait pas la guerre, plutôt la retraite de Russie (Warner Classic – 3/6). John-Eliot Gardiner avec le Philharmonia Orchestra est une bonne surprise dans cet univers aux antipodes du baroque, une prise de son titanesque qui surclasse celle de Boston (Dgg – 6/6). Enfin le chef anglais Adrian Boult avait fait sienne cette partition et l'a enregistrée 5 fois dont la dernière à 89 ans ! Une réussite (EMI - 5/6).
Et puis n'ayons pas peur de dire que les thèmes épiques de Jupiter et Mars ont influencé des générations de compositeurs de musique de film comme John Williams dans "Star Wars" et encore plus Hans Zimmer dans "Gladiator" (excellente B.O.F. s'il en est…).


Vidéos



"Mars" par l’orchestre symphonique de Boston dirigé par William Steinberg. Utilisez un casque ou mettez la cristallerie à l’abri.
Puis une belle interprétation "intégrale" plus sage par Eugène Ormandy dirigeant l’Orchestre de Philadelphie en 1975 (le DVD est disponible). Ormandy était un chef de génie, compatriote de Fritz Reiner. "Mars" est très rythmé, mais y a-t-il la fureur sanguinaire de Steinberg dans Mars ? Je vous laisse en juger. Neptune est vraiment "cosmique"...

XXX

3 commentaires:

  1. pat slade24/5/12 12:41

    Rien a dire !!!Tu as encore tapé au coeur de la cible avec la version de Eugène Ormandy.En 1975 ,il avait 76 ans et il nous sert une version de "Vénus" tu dis "cosmique" ?je rajoute "magique"!
    J'ai écouté John Eliot Gardiner et j'ai été soufflé !Pour un chef qui ne faisait que du baroque !Bien qu'il a fait une version de "Harold en Italie" de Berlioz qui ne vaut pas celle de Colin Davis en 1969 mais qui vaut son pesant de cacahouète !
    j'aime bien la version de Boult,mais tu as raison en disant que l'enregistrement de Osawa ( pourtant mon préféré ! )que je me suis gardé en dernier est plus nuancé !Ce qui n'est pourtant pas dans le style du chef Japonais !

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  2. Merci Pat. J'avais écouté des extraits de la version Gardiner et du coup acheté le disque en cours de rédaction. D'où la note réévaluée d'un point à 6/6. Des guerres antiques, Gardiner nous envoie dans les brumes d’Austerlitz, un petit matin glacial suivi de la fureur... Et quelle prise de son waouuuu !
    Ormandy affiche un tel plaisir, un tel sourire à nous faire partager son voyage planétaire, que je ne pouvais pas manquer d'intégrer cette vidéo....

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  3. Hervé J1/6/12 13:05

    King Crimson a repris ou s'est inspiré du thème de Mars dans The Devil Triangle sur son deuxième album In The Wake Of Poseidon.

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