vendredi 6 avril 2012

SHAFT - La saga par Luc B.


Yoooo Claude, ça va mon frère ? Allez, tape m'en cinq brother, et ressors tes pattes d'eph' et les cols pelles à tarte du placard ! Oh sisters Elodie et Foxy, le chemisier ouvert jusqu'au nombril ça le fait ggggrrrrrave. Shake it baby, shake it now ! Hey Philou, budy, tu fais tourner le matos ou tu la joues perso ? On s'écoute Isaac Hayes avec le fameux thème de Shaft... hein, et pendant ce temps on en cause un peu, ça marche comme ça ?




 


Le personnage de SHAFT est la création du scénariste et romancier Ernest Tidyman (à qui on doit aussi le scénario de FRENCH CONNECTION, et L'HOMME DES HAUTES PLAINES). John Shaft est un détective privé, noir, qui travaille à Harlem. La première version du scénario en faisait un détective blanc. Sur le papier, c'est plus vendeur... Mais l'inattendu et hallucinant succès du film de Melvin Van Peebles SWEET SWEETBACK Cliquer pour revoir l'article sur Sweet Sweetback  a vite fait réfléchir les producteurs, qui optèrent pour revenir à l'esprit du roman. Et ainsi éviter à cette production de sombrer dans l'oubli... Gordon Parks (photo) est engagé comme réalisateur. Précisions de suite un éventuel malentendu. Gordon Parks (1912-2006) était un photographe, militant, venu à la réalisation sur le tard. Il a eu un fils, Gordon Parks Jr, qui lui a réalisé en 1972 SUPERFLY, autre fleuron de la Black Exploitation. Le fils est décédé très jeune, bien avant son père, dans un accident d’avion. Parks et Tidyman vont modeler le prototype du héros de la Black Exploitation, qui sera décalqué par dizaine, avant qu'il soit dénaturé et caricaturé dans des productions à deux balles, surfant sur une mode, qui d'ailleurs, va vite lasser le public, et disparaître rapidement. Ernest Tidyman continuera à sortir des bouquins, dont le cahier des charges était simple : John Shaft devait être aussi "chaud" que James Bond, et aussi "cool" que Bullit.



SHAFT (1971)






Le premier film tiré des romans de Tidyman, et le plus célèbre, s’appelle SHAFT, LES NUITS ROUGES DE HARLEM. On y suit les aventures d’un détective privé, comme la littérature américaine nous en a souvent présenté. John Shaft n’a rien à envier à ses collègues Sam Spade, ou Philip Marlow, des types insolents, le verbe haut, désabusés, écœurés par la corruption qui les entoure, mais prêts à tout pour que justice soit faite. Comme tout bon détective, Shaft travaille avec et contre la police. Dans cette aventure, un caïd de la drogue, Bumpy (Moses Gunn), le charge de retrouver sa fille qui a été enlevée. On se doute que ce kidnapping est en rapport avec la guerre des gangs qui sévit à Harlem, et Bumpy sait qu’il aura en la personne de Shaft, l’enquêteur idéal, qui connait bien le terrain. Le lieutenant Vic Anrozzi apprécie Shaft, reconnait le savoir-faire et la probité du détective, et l’aide dans son enquête, notamment en fermant les yeux sur certains petits écarts déontologiques… (trois fois rien, des types qui préfèrent prendre la fenêtre plutôt que l’escalier… au douzième étage !) mais ce n’est pas le cas de tous les flics… Ce qui différencie évidemment Shaft des autres détectives, c’est sa couleur de peau. Le film SHAFT est sans doute le plus gros succès du courant de la Black Exploitation. Le film, produit et distribué par la MGM, oscille entre polar et manifeste politique. Les tensions entre Shaft et les flics sont palpables. La vision sociale est très aiguë, taudis, misère, dope, le film est empreint de naturalisme. John Shaft est victime du racisme (la scène du taxi) et doit faire face à la méfiance de tous. Il nage en eaux troubles. Il inspire à la fois le respect, et la suspicion.

Les films de la Black Exploitation étaient pour la communauté noire une manière de se raconter elle-même, sans fioriture, de parler de sa condition. C’était aussi une revanche à prendre sur les héros blancs, élever de nouvelles icônes prompts à séduire le public ad hoc. Contrairement au très radical SWEET SWEETBACK, SHAFT est nettement plus commercial, au sens où sa réalisation est académique, comme son scénario. C’est un bon polar, solidement bâti, mais qui aujourd’hui ne passe plus pour un brulot politique. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont est mythifié le personnage principal, véritable icône sexuelle, qui passe presque plus de temps au pieu que dans la rue ! John Shaft attire les femmes, les femmes noires, mais aussi et surtout les femmes blanches qui veulent goûter à l’ivoire ! Les sous-entendus crapuleux se bousculent, et la caméra met davantage en valeur la virilité, les larges épaules, et les reins de l’étalon-détective, que les louloutes qu’il séduit. Précisions que Shaft peut se traduire par tronc d’arbre… Bien qu’étant peu sensible aux abdominaux ébènes, avouons que l’acteur Richard Roundtree endosse avec toute la coolitude possible le rôle de John  Shaft, l’œil malin, le sourire charmeur, et le coup de poing aussi efficace que le coup de rein ! 

On reconnaitra dans un petit rôle Antonio Fargas, alias Huggy les bons tuyaux de STARKY ET HUTCH, qui d'ailleurs joue aussi dans FOXY BROWN avec Pam Grier. Sur le plan de l’enquête, l’intrigue est complexe à souhait, les cadavres s’accumulent, Shaft n’a peur de rien, mais fera tout de même appel à ses frères de peau pour venir à bout des méchants, dans une belle scène finale… Notons aussi une bonne scène dans un troquet où Shaft prend la place du barman pour mieux surveiller deux clients. Le film est indissociable de sa musique, en partie composée par Gordon Parks et par Isaac Hayes. Autant le film MEURTRE SUR LA 110ème RUE (1972) était traversé par l'immense "Across the 110th street" de Bobby Womack, ici, SHAFT est transcendé par le titre « Soulville », petit chef d’œuvre de Isaac Hayes.

Succès critique et public pour ce film. Le budget était de 500 000 dollars, et les recettes de  13 000 000 ! La MGM est sauvée de la faillite. Et évidemment, l'inflexible John Shaft remettra le couvert l'année suivante...   




 SHAFT BIG SCORE ! (1972)




Le succès appelle une suite, et l’année suivante sort LES NOUVEAUX EXPLOITS DE SHAFT. On retrouve Tidyman au scénario, et Gordon Sparks derrière la caméra. Par contre, Issac Hayes n'étant pas disponible pour la musique (il a tout de même écrit un titre je crois) c’est Gordon Parks qui se chargera de la bande son. Le budget est plus confortable : 2 millions de dollars (4 fois plus que le premier épisode). Les recettes seront bonnes, le film rapportant 5 fois sa mise, mais on est loin du carton de l'année précédente (26 fois la mise pour le premier !). Dans ce second volet, John Shaft doit découvrir qui a tué le frère de sa petite amie, un homme respecté de tous, qui avait réuni une somme colossale pour les bonnes œuvres… Pactole qui a disparu du coffre-fort du défunt… L’enterrement réunit le gotha du crime de Harlem, et c’est encore Bumpy qui charge Shaft de l’enquête.

Est-ce dû à une panne d’inspiration, ou la volonté de plaire au plus grand nombre, mais le second film de la série est assez décevant. L’intrigue est fort longue à se mettre en route. Le film gagne en spectaculaire ce que le personnage perd en authenticité. Le premier film s’appelait LES NUITS ROUGES, celui-ci pourrait s’appeler LES COLS BLANCS, tant l’atmosphère y est bourgeoise et plus convenue. On se croirait davantage dans LE PARRAIN, avec somptueuses demeures et limousines (le talent de Coppola en moins…). Certes, Shaft va frayer avec les bas-fonds, vider quelques chargeurs, castagner, reduire en bouillie des voitures, des bateaux... mais tout cela reste assez conventionnel. Les conquêtes féminines se font plus rares, sans doute parce que le héros est officiellement fiancé (franchement, est-ce une excuse ?!). La violence et la crudité semblent avoir été gommées. SHAFT BIG SCORE ressemble à un film de gangsters ni pire ni meilleur que le tout-venant, un Shaft aseptisé, moins intéressant, mais surtout limite ennuyeux. néanmoins, l'insatiable John Shaft, repassera encore une couche l'année suivante...


SHAFT IN AFRICA (1973)





Traduit en français par SHAFT CONTRE LES TRAFIQUANTS D'HOMMES, C’est la troisième et dernière aventure cinématographique de John Shaft, et dès la scène d’ouverture, le spectateur est quelques peu désorienté. L’action se situe à Paris, un jeune noir est enlevé puis assassiné dans un hôtel particulier. Puis on file à New York, où le père du jeune homme, engage John Shaft pour démanteler un réseau d’esclavagistes, qui trafique depuis Addis-Abeba. Shaft accepte pour deux raisons : les 25000 dollars promis, et l’opportunité de revoir Alema (Vanetta McGee)  la fille de son client, qui certes est promue au mariage, mais qui après un p’tit moment dans ses bras révisera son jugement ! (ah la scène d’amour dans une hutte en plein désert…). Alors qu’on lui donne quelques gadgets d'espion, Shaft dit : « je ne suis pas James Bond, je suis Sam Spade ! ». Et voilà notre privé habillé de haillons, envoyé en Ethiopie, incognito… enfin presque, puisque qu’un traitre s’est glissé dans l’histoire, et que Shaft doit échapper à des tentatives d’assassinat toutes les deux minutes, dont une venant d’une fausse femme de ménage à l’aéroport d’Orly ! Sur le papier, l’idée est saugrenue, mais à l’écran, ça le fait ! Ce troisième épisode tient moins du polar poisseux que du film d’aventure. Shaft passe la moitié du film dans le désert, et se bat au bâton. Ce qui nous vaut cette réplique pleine de poésie : « savez-vous manier le bâton ? » - « A Harlem, tout le monde est habile avec son bâton… ».

C’est John Guillermin qui assure la réalisation. Curieux choix, que cet anglais professionnel et compétent, mais sans grande originalité dans son style. On lui doit LA TOUR INFERNALE, KING KONG 76, LE PONT DE REMAGEN, MORT SUR LE NIL… Isaac Hayes a laissé sa place aux Four Tops pour le générique, et au début on ne sait pas trop ce qu’on est venu faire dans cette galère. Shaft non plus d’ailleurs… Mais très vite, les aventures de John Shaft deviennent haletantes, et d’une violence accrue par rapport aux autres épisodes. La fille de l'émir, assez envoutante, parle de sa future clitorectomie (ou excision), sujet peu abordé dans les productions hollywoodiennes. Le film se transforme en une terrible charge contre l’esclavagisme, le traitement infamant fait aux femmes et aux hommes. Les rebondissements se succèdent, les pièges et trahisons de toutes sortes, le tout est rondement mené. Autre personnage haut en couleur, Jazar (jouée par l'actrice serbe Neda Arneric) la blonde nana du méchant, une nymphomane de première, qui veut absolument coucher avec Shaft avant qu’on l’exécute !  La voir déambuler un bikini sur un cargo plein d’esclavages est un délice, d’autant que l’œil aiguisé de Shaft a repéré la belle ! On la voit régaler son patron, dans sa Rolls, dès le début, ce qui est rare aussi dans une production MGM ! Le film bascule franchement dans le pamphlet politique, lorsque l’intrigue revient à Paris. Il dresse alors un constat édifiant et sans concession de la vie de clandestins, des marchands de sommeil, des squattes immondes s’embrasant à la moindre étincelle. Et oppose deux civilisations, l'Afrique et l'Europe, sans ménagement. Après un incendie, voici un dialogue entre un flic de Paris, Shaft, et un émir Ethiopien :

Shaft : je vais leur faire payer à ces salauds
Le flic : non, vous ne ferez rien, vous êtes maintenant dans un pays civilisé où seule la loi prévaut
L’émir (surpris) : ce que vous me dites-là me déplait, ma civilisation construisait des cathédrales quand vous viviez encore dans des cavernes…

Plus tard, autre face à face entre Shaft et le policier français :
Le flic : ne vous en mêlez pas, la loi les punira
Shaft : j’emmerde la loi ! (Fuck the law !). Qu’est-ce que la loi a fait pour tous ces gens ? Vos taudis sont proches des Champs Elysées, comme Harlem jouxte Park Avenue.

(et vlan, dans les dents !)

Le flic français est encore par joué l'acteur Jacques Marin, dont nous avions parlé dans CHARADE, et dans lequel il jouait... un flic français... 

La fin du film est une course contre la montre, particulièrement efficace. John Guillermin enfile les scènes d’action, Shaft est comme un bulldozer, il faut le voir arriver au château de Montfort au volant de sa Fiat, défonçant tout ! Il rappelle le personnage de Michael Caine dans GET CARTER, un type en croisade, que rien n’arrête, toujours aller de l’avant, il élimine, et passe au suivant. Il n’y a pas de vengeance personnelle, mais un trop plein de haine, un écœurement face à des exactions que la loi n’arrive pas à endiguer. Ce SHAFT IN AFRICA, très différent de ce qu’on le pourrait en attendre, s’avère être le meilleur, et le plus radical des trois films. Évidemment, le premier reste le plus célèbre, voire le plus mythique, avec son flot ininterrompu de funk, de petite pépés, cols pelle à tarte, et par le nombre de copies qu'il a engendré.

SHAFT IN AFRICA ne fonctionne pas au box-office, la Black Exploitation commençait déjà à décliner, trop de mauvais films, trop de dealers, de junkies, de putes, qui finalement ne représentaient plus le public auxquels les films étaient destinés.  La MGM sortira encore quelques films dans ce genre, pour surfer sur le succès. Richard Roundtree endossera encore le rôle 7 fois, mais dans une série télé, tournée en 1973-74, et dont j’ai le vague souvenir à la télé française (vous aussi ? genre, dans « samedi est à vous » ?).  En 2000, le réalisateur John Singleton tourne un remake de SHAFT avec  Samuel S Jackson, et une participation de Richard Roudtree et Gordon Parks ! Richard Roundtree a poursuivi sa carrière, enchainant les rôles jusqu'à aujourd'hui, plus généralement seconds, ou pour la TV.





La bande annonce de SHAFT puis de SHAFT IN AFRICA

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2 commentaires:

  1. J'adorrreeee le morceau ! Comme le feuilleton !
    Oui je sais c'est un peu éloigné du Hard Rock.
    J'ai même mis la version originale sur mon blog en 2009 comme quoi... J'avais l'impression d'enlever mon froque ! Mais je ne regrette rien, non rien de rien...

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  2. Merci du passage, Hard Round... tu peux te rhabiller... (le feuilleton, tu t'en rappelles ?)

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