vendredi 11 novembre 2011

TINTIN ET LE SECRET DE LA LICORNE, de Steven Spielberg (2011) par Luc B.


Mettons les choses au clair : je ne suis pas de la secte des tintinophiles, mais j’avoue un profond respect pour l’œuvre d’Hergé, même si mes vrais héros à moi seraient plutôt Blake et Mortimer, de son belge confrère Edgar P. Jacobs. Ceci pour dire que je n’ai rien contre l’adaptation de la reine de la BD au cinéma, par un américain, et par Hollywood, ce que certains considéraient sur le papier comme un crime passible de l’empalement. Qui d’autres pour s’y atteler ? Quand on voit ce que le cinéma français ou européen a fait d’Astérix ou de Lucky Luke… Et puis pour se payer les droits, il fallait bien Hollywood, et l’américain en question, n’est ni bête ni manchot : Steven Spielberg. On préfère que ce soit lui qui s’y colle, le papa d’Indiana Jones, sorte de Tintin sans houppette mais avec un fouet. C’est d’ailleurs en lisant une critique d’un français, à propos d’INDIANA JONES (1979) que Spielberg découvre que l’on compare sa création au personnage d’Hergé. Davantage épris de Tex Avery, et séries télé, de séries B et de Truffaut, Spielberg ne connaissait pas le reporter du Petit XXème. Il découvre les albums (pourtant déjà traduit dans 140 langues !) et cinq ans plus tard, en achète les droits ! La question est : quand et comment réaliser une adaptation ? 25 ans plus tard et les progrès de la science digitale en prime, voici donc sur grand écran LES AVENTURES DE TINTIN, LE SECRET DE LA LICORNE, premier épisode d’un triptyque à venir. Et pour le seconder, Spielberg fait appel à l’australien Peter Jackson, à qui on doit la trilogie LE SEIGNEUR DES ANNEAUX et le remake impeccable de KING KONG.

Évidemment, faire tenir un album de Tintin en une heure et demi était impossible, le scénario a donc été conçu à partir de quatre albums. On aurait pu craindre le pire, mais le résultat s’avère cohérent, sans digression (genre, une fusée lunaire avec des boules de cristal et des champignons géants…). Et on retrouve, outre Tintin et Milou, le capitaine Haddock, les Dupondt, Nestor et la Castafiore. Mais pas le professeur Tournesol, écarté du projet (peut être dans la suite ?). La scène d’ouverture est tout bonnement grandiose. Nous avons devant les yeux un objet filmé inédit. Est-ce un film avec des acteurs ou un dessin animé ? Troublant. On retrouve les trognes chères à Hergé, mais ce sont des vrais gens, avec des yeux qui pétillent, mais pas de ronds noirs en guise de mirettes. Et puis il y a du volume, mais pas de couleur en aplat. Sapristi ! Qu’est-ce que cela ? La performance capture ! Procédé qui consiste à habiller des acteurs de combinaisons truffées de capteurs, qui enregistrent les mouvements, avec des caméras qui filment les visages, reproduisent les expressions, le tout étant ensuite passé à la moulinette numérique. Euh... Les acteurs, sous leur masque numérique, franchement, je n'en ai reconnu aucun ! Cette première scène, donc, se situe à Paris, place du Tertre, avec une brocante, et des caricaturistes. L’un d’eux, qui a les traits de Hergé, tend à son client le portrait qu’il vient de faire : on découvre la tête de Tintin (le vrai). Et le client est : Tintin, celui du film ! Idée magnifique, un passage de témoin, entre Hergé et Spielberg, de la 2D à la 3D, de la tradition à la modernité. Comme si George Rémi disait à Steven Spielberg : prend le relai, tu as ma bénédiction. 

La ligne claire passée à la moulinette du Film Noir.
Et de suite, on est bluffé par la qualité des images, le foisonnement de détails, tous ces miroirs suspendus, tous ces reflets, transparences, jeux de matières, toute cette animation. Et l’intrigue qui démarre illico : Tintin achète aux puces une maquette de bateau, convoitée par d’autres parce qu’elle renferme une carte au trésor. Filature, cambriolage, coups de feu et kidnapping… C’est parti pour 1h45 d’aventures ! Et ça va vite, à pied, en sidecar, en avion, en bateau, poursuites à gogo. On connait le talent de Spielberg, sa science de la mise en scène, ludique et passionnée, référencée, et une fois de plus il nous épate, le clou étant une poursuite au Maroc, digne d’INDIANA JONES, la veste de Haddock coincée sur le canon d’un char, Tintin virevoltant dans les airs à la poursuite d’un faucon, avec un duel à l’épée final, sans fleuret, mais avec des bras de grues géantes ! D'ailleurs, Spielberg adore s'auto-citer, les références à ses propres films sont nombreuses, même la houppette de Tintin est recyclée en aileron de requin à la LES DENTS DE LA MER ! On aura droit aussi à un beau couple de comédie, entre Tintin et Haddock, surtout au début sur le cargo, l’un essayant de sauver sa peau, l’autre de trouver la réserve à whisky entre deux rafales de mitraillette ! Car ça flingue sec ! Presque trop parfois, c’est vrai que le réalisateur peut abuser des effets et du boucan, notamment dans une scène de flash-back, sur la Licorne, avec un abordage qui tient plus de PIRATES DES CARAÏBES. C’est dans les scènes parisiennes que Splielberg est brillant, moins impressionnantes sans doute, mais réellement inspirées. Et aux détracteurs qui se plaignent de n'avoir sous les yeux qu'un film d'action de plus, je répondrai : et dans les BD, y'a pas d'action ? Le Tintin, il manquait de se faire trucider pratiquement à chaque page !

Le personnage de Haddock n’est pas édulcoré, il picole tout le temps, râle, jure, rote dans un moteur d’avion dont le réservoir est à sec pour que les effluves d’alcool servent de carburant (génial !). Tintin est aussi fidèle à sa réputation, droit, honnête, sans aspérité, parfait. Les auteurs n’ont pas cherché à le compromettre avec des personnages féminins, des amourettes insipides, ils ne l’ont pas hollywoodisé, ne lui ont pas créé un passé chargé, ne l’ont pas fait s’interroger sur le sens de sa vie ni délirer sur ses traumatismes d’enfance, comme c’est le cas des nouveaux super héros qui passent plus de temps à se psychanalyser qu’à ferrailler ! On reste dans le basique : poursuites, bagarres, chasses aux trésors. La 3D apporte une profondeur de champs remarquable, on le voit dans les scènes sur le cargo, avec les couloirs, il y a une vraie distance, un relief, une opposition entre les amorces, les premiers et seconds plans. Les plans d’ensemble sont magnifiquement composés, avec ses glissements de caméra que Spielberg affectionnent, et encore une fois ces amorces qui donnent du relief. Peu de plans gadgets avec la 3D, un canon de fusil ou une longue vue pointent sur les spectateurs parfois. On pourra objecter sans doute un manque de gag, des gags plus lisibles, qui passent moins vite, comme j’aurais aimé voir des étincelles, des étoiles, des buches sciées au-dessus des têtes des personnages, lorsqu’ils sont sonnés, ou en rage.

Alors adieu les vignettes carrées, bonjour le cinémascope, adieu la ligne claire et les aplats sans ombre, bonjour le volume, les textures et les clairs-obscurs (références Film Noir obligent), adieu le silence des bulles, bonjour à la musique (pas trop tonitruante) et aux injures. On se posera l’éternelle question : fallait-il en passer par là pour faire découvrir aux gamins les aventures de Tintin, n’est-ce pas rageant de voir qu’il faut toujours ripoliner les œuvres anciennes pour les présenter au public, comme si elles ne se suffisaient pas à elle-même ? Sauf que Tintin était là bien avant Spielberg, et qu’il sera là encore après, les albums existent toujours. L’un ne supplante pas l’autre. Et puis après un quatrième volet d’INDIANA JONES qui nous avait vraiment déçu (le mot est encore faible) on est content que Spielberg se soit souvenu de ses vieilles recettes, et qu’il ait réussi ce film. A vrai dire, on est presque rassuré que ce soit lui qui s’y colle, on se dit que Tintin est entre de bonnes mains.
   
Hourra ! On l'a échappé belle... On est loin du naufrage attendu.





LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE
avec Daniel Craig, Jamie Bell, Andy Serkis, Gad Elmaleh
Couleur - 1h47 - scope 2:35

4 commentaires:

  1. Fan de Spielberg, bluffée par King Kong et le Seigneur des Anneaux et ...très déçue par ce Tintin. Je me suis ennuyée tout du long sauf peut-être à la toute fin. J'étais une spectatrice distante,l'histoire ne m'a pas convaincue, les personnages ne m'ont pas touchée. Et pourtant, je le reconnais, la "technique" était époustouflante,l'ambiance très bien rendue, bref on s'y croyait. Alors pourquoi cet ennui ? Difficile à dire.

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  2. Nath,
    Les personnages ne nous touchent pas, c'est vrai, parce qu'ils n'ont pas de "vécu", de psychologie, il n'y a pas de relation entre eux. Je pense que c'est un film purement premier degré, qui ne cherche rien d'autre que l'aventure, un truc totalement gratuit ! Les gars sont-ils plus sensibles à ce type de film que les filles ? Si Spielberg avait mis du "sentiment" les détracteurs auraient hurlé encore plus fort !

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  3. Pour ma part, ça sera sans moi !

    Dommage que Spielberg ai toujours réussit 1 film sur 2 dans sa carrière avec parfois le meilleur (Rencontres du 3e type, Il faut sauver le soldat Ryan, Minority Report, La Couleur pourpre) comme du pire (Amistad, Le Monde Perdu, Hook, Always, A.I Intelligence Artificielle etc..)

    Sinon, le commentaire est bien étoffé.

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  4. Merci du passage Alexandre. Dans le meilleur, n'oublions pas Indiana Jones, Duel, Les dents de la mer, Minority Report, et la guerre des Mondes (que je suis un des seuls à soutenir !)

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