mercredi 26 octobre 2011

CHEAP TRICK - (1977) - by Bruno



     Après maintes petites formations locales, l'aventure des deux copains d'enfance, Rick Nielsen et Tom Petersson, démarra sérieusement en 67 avec le groupe Fuse (quelque part entre les Yardbirds, Grand Funk et Vanilla Fudge, quelques crans en-dessous bien sûr). Rick y jouait de la guitare rythmique, de l'orgue et du Melotron, et Tom, afin de rejoindre son pote, abandonna la six-cordes pour prendre la basse. De ce groupe, un seul album vit le jour en 1968. Il contient quelques bonnes choses qui auraient cependant mérité d'être peaufinées. Dans l'ensemble assez sauvage et débridé. Toutefois, Rick et Tom rejettent en bloc cet opus trouvant le chanteur à chier et le batteur limité. Fuse s'enlisa dans des conflits d'égo, notamment du chanteur, qui entrainèrent sa dissolution.

     Rick déçu, raccrocha sa guitare, et partit en Europe, sans renier sa passion de la musique. D'ailleurs, pendant cette période sabbatique pendant laquelle il se maria, il partit en voyage de noces à Londres... pour profiter de la scène musicale. Il y travailla un temps (il aurait également travaillé dans un magasin d'instruments de musique en France) avant de retraverser l'Atlantique retrouver son ami Tom Petersson afin de remonter un groupe ensemble. Ils retrouvèrent Bun E. Carlos (alors appelé Brad Carlson), qui avait déjà rejoint Fuse lors de sa dernière année d'existence. Un collègue originaire du même patelin, Rockford (Illinois). Le choix du chanteur fut plus difficile. Ce fut d'abord l'ancien chanteur de Nazz, (le groupe de Todd Rundgren), Stewkey, qui ne parvint ni à tenir la cadence infernale des concerts (jusqu'à 6 par semaines, et parfois plusieurs sets par soir), à s'adapter à la musique particulière du groupe (ou ne fit pas d'effort en ce sens) ; en l’occurrence sur les compositions en marge du rythme. Pourtant Nielsen avait bien été averti par Rundgren, rencontré lors d'un concert, qui lui avait fortement déconseillé son ancien chanteur.
D'ailleurs, Stewkey ne s'éternisa pas. 

     Toutefois, Rick, Tom et Bun.E., pas rancuniers, participèrent à son premier effort solo. En 1973, ce fut Randy « Xeno » Hogan (Bad Boys), mais lui non plus ne convint pas. Enfin, Bun.E. Carlos présenta Robin Zander. Ce dernier qui gagnait tranquillement sa vie en jouant dans un groupe de covers, craignait de lâcher la proie pour l'ombre, et dédaignât maintes fois l'offre. L'insistance et la foi des trois loustics, doublées de l'opportunité de tenter sa chance, d'interpréter quelque chose d'original, finit par convaincre Zander. Ainsi, courant 74, Cheap-Trick était né. Une mouture qui perdurera dans sa formation définitive jusqu'à aujourd'hui ; malgré une parenthèse de six ans pendant laquelle Jon Brant prit la place laissée vacante par le départ de Petersson.

     Leur pugnacité finit par payer. Ce serait Jack Douglas (1) qui, convaincu de leur potentiel après avoir assisté à un de leurs concerts, aurait insisté auprès d'Epic pour qu'il leur propose un contrat.
Ainsi, dans la même année, sortait le premier album éponyme du quatuor, produit donc par Douglas. Ce dernier qui connaissait déjà le groupe par ses prestations scénique avait bien cerné leur personnalité, et retranscrit ainsi, autant se faire se peut, ce qu'ils étaient capable de développer sur les planches.

     Ce premier jet offre de purs titres de Heavy-rock débordant d'énergie, côtoyant des Pop-song rugueuses, le tout sur une production puissante et près de l'os. Toutefois rien n'est vraiment clair dans le jeu de Cheap-Trick. Leurs Pop-songs dévient parfois vers des structures débridées (qui rappellent l'approche des Small-Faces en concert), et leur Heavy-Rock comporte parfois une trame mélodique qui s'apparente à la Brit-Pop. Principalement celle des Beatles. Le tout avec des guitares bien saturées, parfois primaires, mais jamais stridentes bien que parfois malmenées, une basse claquante plus medium que grave, une batterie présente, ronflante, polyrythmique, mais non tapageuse ou débridée et un chanteur qui a plusieurs visages.

     D'un côté, des chansons « bourre-pif », tels que Hot Love, He's a Whore, The Ballad of TV Violence. De l'autre, des chansons caramélisées (Taxman, Mr Thief ; Oh Candy ; Mandocello) dépouillées de tout accompagnement superflu (ni synthés, ni violons) ; un peu comme si les Beatles avait retrouvé la scène en intégrant des groupes comme Montrose ou Aerosmith. Avec au milieu des trucs inclassables. Hard-Rock ? Heavy-Rock ? Oui, certainement ! Metal ? Aucunement. Pop ? Y'a de ça... avec un petit côté décalé cultivé. Punk ?? Et bien, des journalistes ont parfois estimé que certaines de leurs compositions sonnaient Punk-Rock (bien avant Green Day et autres Blink 182). Blues ? Non... quoique Cry, Cry pourrait être une sorte de création Hard-Blues-Pop... (dans les dernières secondes, dans le fade, Zander se prête à une imitation de Plant lorsqu'il poussent ses cris plaintif sur "You Shook Me" - un petit clin d'oeil ?).
     Dans ce melting-pot de Rock-songs crues, une reprise de Terry Reid (2). Un hommage à un artiste complexe que l'on a un peu trop vite oublié, et dont une facette de la musique (la plus rock) semble avoir marqué celle d'un Cheap-Trick en devenir. D'ailleurs, Speak Now or Forever Hold your Peace, puisqu'il s'agit de celle-ci, se fond totalement dans l'album ; l'orgue présent sur la version originale a été substitué au profit de riffs charnus.

     Finalement, à quoi se réfère la musique de Cheap-Trick ? A tout et à rien. Cheap-Trick fait parti de ces groupes qui joue avant tout du Rock sans se soucier si ce dernier est Heavy, Hard, Metal, Pop, Punk ou autre chose. Leur seul souci, faire de bonnes chansons, originales qui tiennent la route, et qu'ils aient plaisir à jouer. Même s'ils se considèrent avant tout comme un groupe de Heavy-Rock, ils n'appliquent aucune recette pour sonner impérativement comme tel.
Pour ce premier opus, on pourrait citer pêle-mêle Aerosmith, Small-Faces, Yardbirds, Beatles, Alice Cooper ère 71-74, Montrose, MC5, Marc Bolan, Move, AC/DC d'autres encore et aucun d'eux. 
En fait, Cheap-Trick fait du Cheap-Trick, mélangeant sans complexe des mélodies Pop à des riffs tranchants, des rythmiques passablement Heavy à des sucreries, sans être sirupeux (pour l'instant). Cheap-Trick aime prendre l'auditeur par surprise, à contre-pied. Chose qui déroutera longtemps une presse réfractaire à un groupe qu'elle ne comprendra pas, notamment parce qu'elle ne pourra le classer dans un quelconque compartiment bien défini.

     Estimant qu'il n'y avait pas un titre plus fort que les autres et ne voulant pas privilégié une face (4), le groupe souhaita qu'il n'y ait pas de distinctions entre les deux côtés. En définitive, pour contrecarrer le veto du label, il y eu une face « A » et une face « ». 
Pour ma part, j'ai toujours commencé par celle qui démarrait avec « Hot Love », une composition Heavy-punk-rock ébouriffante : du Marc Bolan qui se prendrait une décharge de 2 000 volts. Le cheminement me paraissant plus logique avec cette entrée en matière explosive, et un final plus nuancé, alliant une trame mélodique pop à un son et une assise franchement Heavy. La réunion du meilleur dispensé tout le long du disque.
Maintenant, le CD a éliminé cette particularité, et désormais, pour tout le monde cela débute par « Elo Kiddies ». Bien moins énergique, moins définitif, moins direct, moins évident.

     La version remasterisée offre cinq bonus, cinq compositions provenant des session de ce premier opus, dont le hit « I Want You To Want Me » et « You're talks » dans des versions plus Rock que celles que l'on retrouvera sur "In Color" (Haaaa... mais pourquoi ne pas avoir garder Jack Douglas à la production ?) ; "Lookout", une face B qui sera incluse sur le "Live At Budokan"  ; "Lovin' Money", aussi énergique qu'une limace ; "I Dig Go-Go Girls", abominable, chanté par Nielsen.

     Un des trois meilleurs albums de Cheap-Trick et un des meilleurs de 1977. De l'avis même de Nielsen et Petersson
Un premier essai qui, malgré quelques refrains « pop », fait figure de coup de poing.

      Malheureusement, à peine quelques mois plus tard, Epic imposa un producteur-maison, Tom Werman, qui gomma toutes les aspérités jusqu'à muer Cheap-Trick en groupe Pop-rock sans aucun mordant. Il en résulta un « In Color... », sortit la même année, bien mièvre, sabordant ainsi le groupe. Bien plus tard, grâce au coffret « Sex America » et les divers bonus agrémentant les rééditions, on pu découvrir des premières versions autrement plus velues que celles gardées par Tom Werman. Ironie du sort, la chanson la plus niaise de « In Color... », et aucunement représentative du groupe, devint un hit. « I Want You To Want Me » séduisit toute une flopée de midinettes à peine pubères qui propulsèrent la chanson à la première place en Allemagne et surtout au Japon. 
Recto de la pochette "In Color..."


     Somme toute, cela leur permit de se produire au Pays du Soleil Levant à guichets fermés et d'être filmé pour une retransmission télévisée. Cet enregistrement fut récupéré pour un live, le fameux « Live At Budokan ». Dénué de toute sophistication, bien plus proche de leur premier essai, assez brutal (et encore, les titres sélectionnés sont les plus sages), il resta 53 semaines dans les charts américains. Une belle revanche.



  1. Elo Kiddies - 3:41
  2. Daddy Should Have Stayed To High School - 4:44
  3. Taxman, Mr. Thief - 4:14
  4. Cry, Cry - 4:22
  5. Oh, Candy - 3:07
  6. Hot Love - 2:30
  7. Speak Now Or Forever Hold Your Peace - 4:35
  8. He's A Whore - 2:43
  9. Mandocello - 4:47
  10. The Ballad Of TV Violence (I'm Not The Only Boy) - 5:15
Bonus Tracks
  1. Lovin' Money - 4:09 (outtake)
  2. I Want You To Want Me - 2:43 (early version)
  3. Lookout - 3:30 (previously unreleased studio version)
  4. You're All Talk - 3:31 (previously unreleased studio version)
  5. I dig Go-Go Girls - 3:06 (previously unreleased)









(1) Jack Douglas producteur, également dénicheur de talent, ira jusqu'à créer son propre label (Link Records) afin d'avoir toute liberté pour produire et promouvoir ses coups de cœur (Michael Katon, Gypsies Queen). Jack Douglas qui débuta comme personnel de maintenance au studio Record Plant, devint rapidement un des producteurs les plus demandés, notamment grâce à son travail sur les albums d'Aerosmith (de Get Yours Wings à Draw the Line et Rock in a Hard Place), et également "Double Fantasy" de Lennon.

(2) Parce qu'il était pris par des engagements pour deux tournées consécutives, Terry Reid dût refuser une place de chanteur-guitariste au sein des New-Yardbirds. Puis plus tard, alors qu'il était en pleine ascension, il refusa celle proposée par Deep Purple en remplacement de Rod Evans.

(3) Rappelons aux plus jeunes, qu'il fut un temps ou les disques s'achetaient chez un disquaire, et que ce dernier, à la demande, faisait écouter l'objet toujours en commençant par la 1ère face – oui les vinyls avaient deux faces gravées – c'est pour cela qu'il arrivait qu'il y ait une première face dantesque et une seconde bien mièvre





12 commentaires:

  1. Suite à l'album de 1977 tu cites aussi "In color" et "Live at Budokan" (c'est bien connu, les meilleurs live de l'histoire du rock ont presque toujours été enregistré au Japon !!) mais je suis surpris que tu n'évoques pas "Dream police" qui est pour moi le meilleur album du groupe, le plus inventif, débridé, mélodique, pêchu, culotté et éclectique (et puis, quelle géniale pochette !!!). Tu ne l'aimes pas ?

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  2. Ha, ha, bien sûr que si, Christian ; j'adore "Dream Police". Pas mon préféré (peut pas piffrer Voices), mais indéniablement un des meilleurs.
    Ici, j'ai seulement voulu m'attaquer aux débuts du groupe. Je souhaite par la suite parler des incontournables, dont Budokan,Dream Police et All Shook Up.

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  3. OK. C'est vrai que "Voices" est un titre qui fait tache dans l'album. Il est tellement kitch et caricatural dans la mièvrerie qu'on peut penser qu'il a été conçu comme un gag parodique, au second degré. L'avantage du CD et de la télécommande c'est qu'on peut zapper rapidement un morceau sans avoir à se lever de son fauteuil, contrairement à l'époque des 33 tours...

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  4. Bonne bio qui permettra aux plus curieux de (re)découvrir ce groupe inclassable et brillant.
    Juste un petit avis concernant le chanteur de Fuse : pour un garçon âgé de 17 ans à l'époque de l'enregistrement, je le trouve exceptionnel. Une voix à la Tom Jones

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  5. Merci.
    De mémoire, ce que Nielsen et Peterson reprochaient au chanteur Joe Sundberg, c'était de trop en faire et de ne pas être vraiment à l'écoute des musiciens (la jeunesse certainement). Notamment en concert.
    Toutefois, cela n'empêche pas Fuse d'avoir tout de même ses défenseurs (dont Denis Protat - L'encyclopédie du Hard des 70's -).
    Maintenant, de là à comparer Sundberg à Tom Jones, voilà un pas que je ne franchirai pas.

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  6. aplaceinfrance23/1/12 02:02

    Bonne rubrique.
    Concernant "In Color", le groupe a réenregistré l'album en coproduction avec Steve Albini vers 1998. Si certains sont intéressés, je tiens à disposition l'enregistrement complet. Dans la pure veine de leur premier opus.
    Pour ce qui est de Tom Werman, il a tout de même enregistré de façon magistrale Heaven Tonight et Dream Police ( ceci dit, vu la qualité des compositions, il est possible que bien d'autres producteurs en auraient fait de même).
    Pour ma part, quatre de leurs albums sont des petits chefs d'oeuvre : Cheap Trick (1977) ; Heaven Tonight ( 1978) ; Cheap Trick (1997)- le choix du titre éponyme est symbolique, virés des gros labels, ils repartent à zéro vingt ans pile après leur premier album - et Rockford (2006) qui est une perle de power pop.
    Bizzarement, quand on parle de ce groupe, on ne pense qu'aux années 70, et pourtant les années 2000 les ont vu sortir quelques très bonnes choses, même si, d'après vos commentaires sur la chanson "Voices", l'aspect moins hard a sans doute pris le dessus et ne plairait pas à quelques personnes ici. Mais la qualité des compositions est toujours là, qu'elles soient hard pop ou mid tempo.
    Après leur dernier album paru en 2009 "The Latest" pour une fois unanimement acclamé par la critique, ce qui n'est d'ailleurs pas un critère de qualité, un autre en est préparation : pas mal pour des sexagénaires...

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    1. Toujours eu du mal avec "Voices", ce qui ne m'empêche nullement d'apprécier à leur juste valeur leurs récents albums. J'en avais d'ailleurs vanté les mérites autre part. "Cheap-Trick" (le second) bien sûr, mais également "The Latest" et surtout "Special One" (j'adore).
      Je placerai même "Woke Up this monster" parmi les bons albums du renouveau.
      "Dream Police", effectivement, énorme (malgré Voices), mais aussi "All Shook Up", monstrueux.
      Personnellement, ce qui m'a toujours attiré chez Cheap-Trick c'est tout simplement sa personnalité. Les membres du groupe se réclame haut et fort du courant "Hard-Rock". Toutefois, si leur affiliation n'est pas à remettre en doute, leur musique va au-delà. Je veux dire par là que Cheap-Trick ne s’embarrasse pas des genres, il ne s'enferme pas dans un carcan. Cheap-Trick joue du Cheap-Trick. Point.
      A mon sens, un des grands groupes Rock. (de 1977 à 2011).

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  7. "In Color" réenregistré et produit par Steve Albini. It's a joke ?

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  8. aplaceinfrance6/2/12 01:01

    Ben non, ce n'est pas une joke. Pour info, quelques morceaux réenregistrés sont sur youtube depuis une petite semaine. Dont une version de "Oh Caroline" très différente de l'originale.
    Concernant "All shook up" dont parle Bruno, je dois avouer que si cet album a dérouté nombre d'auditeurs, il est pour moi un des plus intéressants musicalement. En 1980, ils sont parmi les plus gros vendeurs chez Epic. Donc on ne peut rien leur refuser : George Martin à la production / Geoff Emerick au son... Pour les compositions, ils se permettent même n'importe quoi ( de mon point de vue) avec un morceau de percus + batterie + chant type "fans de foot imbibés au stade". Hormis ce petit délire, l'ambiance, ls richesse des harmonies et des rythmes ne se retrouvera sur aucun autre de leurs albums. Si vous voulez vous faire plaisir, allez dans un bon magasin de hifi avec le cd et demandez une écoute sur ce qui se fait de mieux. Trente ans après, cela reste un grand moment de stéréophonie.

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  9. Savez vous à quand remonte le DERNIER passage de Cheap Trick en France ?

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  10. Savez vous à quand remonte le DERNIER passage de Cheap Trick en France ?

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    1. Euuuhhh... et bien non. En plus, cela fait quelques temps que je n'ai plus eu Rick au téléphone, et je n'ose pas l'appeler pour si peu. En tout cas, cela doit faire un bail car c'est un des groupes que j'aurais vraiment souhaité voir en concert.
      Il y a eu la tournée avec Angel City au début des années 80, et plus tard (1985), un concert étonnement retransmis à la télévision (à une heure très tardive).

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