vendredi 16 septembre 2011

IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST de Sergio Leone (1968) par Luc B.




Et pourtant, on ne voyait pas grand chose...
Bonjour monsieur, pouvez-vous me citer un titre de western ? Euh… IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST ? Voilà. La messe est dite ! C’est dire si ce film de Sergio Leone est inscrit à jamais au panthéon du cinéma, et du western en particulier. 14 millions d’entrées en France en 1968. Des rediffusions télé en veux-tu en voilà. Même qu’on se dit : je ne vais pas encore me le taper ! Ayant eu la chance de le découvrir, vers 13/14 ans au cinéma, ce fut un choc. Pour être sincère, j’avais été dix fois plus ébranlé par la descente de reins de Claudia Cardinale (la scène où Fonda s’écrase lascivement sur elle) que par les yeux verts de Charles Bronson… Et je me souviens que mon cher papa, m’avait raconté qu’entre deux réunions à la capitale, lors d’un déplacement professionnel, il avait découvert POUR UNE POIGNEE DE DOLLARS dans un cinoche du boulevard St Germain, et que de mémoire d’amateur de western, il n’avait jamais vu un truc pareil ! 

Je ne vais pas me lancer ici dans une étude comparative du western dit « américain », et du western « européen » (car il ne faut pas dire « spag… » enfin, vous savez, les pâtes longues et fines à section circulaire… c’est péjoratif, Rockin’ il n’aime pas ça, et je tiens à garder des relations cordiales avec celui qui distribue les tickets restau à la fin du mois). Les deux styles sont intimement liés, car déjà sans les premiers il n’y aurait pas eu les seconds. On peut trouver des traces de ce que deviendra le style spag... « européen » dans quelques œuvres américaines de Samuel Fuller (QUARANTE TUEURS, les cadres), Fred Zimmermann (LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, les trognes de travers, la gare) et Robert Aldrich (VERA CRUZ, qui dans l’esprit préfigure certainement le style Leone). Et puis, quand le western « américain » a commencé à manquer de souffle, il s’est ressourcé du côté de l’Italie. Et dans le cas qui nous intéresse, hormis des questions de pure forme (la patte Leone) IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST s’apparente nettement au  western « américain ». Et a d'ailleurs été tourné en Arizona, à Monument Valley (entre autre) lieu de tournage légendaire de John Ford.


Après la trilogie à succès des DOLLARS, Sergio Leone souhaite changer de genre, mais les financiers le persuadent de réaliser encore un western. A l’écriture, on retrouve deux futurs metteurs en scène : Bernardo Bertolucci, et Dario Argento. Ce sera le premier film d’une nouvelle trilogie des IL ETAIT UNE FOIS (DANS L’OUEST, LA REVOLUTION, EN AMERIQUE), un film qui plonge dans la nostalgie du western. Comme beaucoup de western américains des années 60 (Sam Peckinpah), il est question de la fin des idéaux, de la fin des mythes, de la fin de l’Ouest idéalisé, de l’industrialisation par l’arrivée du chemin de fer. Un pays en mouvement, en expansion, ou il faut se battre pour garder son lopin de terre, se battre contre les groupes capitalistes qui trustent les espaces vierges, exproprient les petits propriétaires. Un pays qui laisse sur les bords de la route ce qui ne peuvent, ou ne veulent suivre le rythme. Une civilisation qui en supplante une autre. Sergio Leone filme donc bel et bien un sujet typiquement américain. Et il le fait avec des acteurs américains, à commencer par Henry Fonda, le pendant « de gauche » de James Stewart, avec Charles Bronson, Jason Robards. Et avec la bellissima Claudia, une italienne, elle. Et il le fait surtout avec son style à lui, inimitable, reconnaissable entre mille, un vrai et grand spectacle visuel, et qui en fait pour moi un véritable auteur (au sens « film d’auteur », oui, oui, dont l’auteur est identifiable par son style, davantage que par ce qu’il raconte).


A propos, de quoi cause exactement IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST ? Dans l’ouest désertique, la famille McBain est propriétaire d’un terrain où passe une source d’eau. La compagnie de chemin de fer Morton, envoie un homme de main, Frank, une brute sadique, pour les déloger. Frank abat tout le monde, et fait porter le chapeau au bandit « Cheyenne », tout juste évadé de prison. Là-dessus arrive en ville Jill McBain (désormais veuve) qui découvre l’horreur de la situation, et qui résistent aux intimidations de Morton et Frank, avec l’aide de Cheyenne. Arrive aussi en ville un homme mystérieux, Harmonica, qui semble vouer à Frank une haine infinie…



Bzzzzzz... plic plic plic... gzziiii gzziiiii.... tatatata...
Sergio Leone nous offre une scène d’ouverture, digne de sa renommée, avec trois tueurs qui attendent un train. Dilatation du tempo, trognes filmées en gros plans, profondeur de champs abyssale, et des sons off très énervants : la roue à vent qui grince, le télégraphe qui crépite, une mouche qui bourdonne, des gouttes d’eau qui tombent sur un chapeau. Une mini symphonie qui joue sur nos nerfs. Sergio Leone se délecte de ce genre de gimmick, lui qui mixait les bruitages très en avant sur la bande son. Ici, le procédé est purement gratuit, mais dans la scène suivante, lors du massacre des McBain, le chant des grillons qui cesse aura une portée nettement plus dramatique, servant totalement le récit. Ce genre de petites scènes, célèbres, font presque oublier que le plus passionnant dans ce que traite le metteur en scène, sont les rapports de pouvoir entre Morton et Frank, ou du couple Harmonica-Cheyenne, qui se jaugent, s'apprivoisent, et forme un tamdem pour la bonne cause.

Leone réalise aussi des plans d’ensemble de toute beauté, comme ce travelling qui accompagne Claudia Cardinale de la sortie du train, à l’intérieur de la gare, filmée par une fenêtre, et alors qu’elle sort par la porte opposée et marche vers la ville, un mouvement de grue ascendant fait passer la caméra au-dessus du toit, pour embrasser tout le panorama. Le tout sur la somptueuse musique d’Ennio Morricone : frissons de bonheur garantis. Vous aurez remarqué que chaque personnage à son thème musical, arrangé différemment selon l’humeur de la scène (hautbois seul, violoncelle, ou grand orchestre). Il y a un autre plan magnifique, de Fonda qui monte dans le train de Morton. La caméra est éloignée, au ras du sol. Pourquoi ? Le travelling latéral commence, le long du train, et au premier plan on passe devant des dizaines de cadavres, des chevaux. Mais on entend le bruit de pas de Fonda, depuis l’intérieur du wagon. A la fin de travelling, Fonda a parcouru le wagon, et ressort. Superbe ! Et on se souvient du duel final, chorégraphié à l’extrême, avec flash-back, le thème de Morricone, les très gros plans sur les yeux de Bronson, et le coup de feu soudain, et cette manière de Fonda de pivoter sur lui-même. Culte !
De dos : Harmonica. De face : Cheyenne (Jason Robards)
Peu de dialogue, la gestuelle est privilégiée au texte, Bronson garde un faciès impassible, mais on relève quelques bonnes réparties. Ainsi, Charles Bronson à Robards : « j’ai vu trois cache-poussière à la gare… et dedans, il y avait trois hommes… et dedans, il y avait trois balles ». Ou Bronson à Claudia Cardinale, puisant de l’eau au puits : « quand vous entendrez un bruit bizarre, jetez-vous à terre / Quel genre de bruit ? / Celui-là ! ». Fusil qu’on arme, et PAN ! Fusillade !  J’ai relevé aussi cet échange entre Cheyenne et Harmonica : « Cet homme-là est recherché, il vaut 5000$ / Pfff… un certain Judas s’était contenté de 30$ / Y’avait pas de dollars à l’époque / non ? Mais des fils de pute, si ! »
Quand il mâchonne sa chique, c'est qu'il n'est pas content
Plus que la violence, brute, sans fioriture, c’est le sadisme qui est à l’honneur dans les films de Leone. Le personnage de Frank jouit de sa propre bestialité. Il sourit d’aise avant de tirer sur un môme. Se régale du handicap de Morton, ou d’une pendaison (j’vous dis rien si d’aventure vous n’avez pas vu le film). Cela est d’autant plus marquant, que Frank est interprété par Henry Fonda, le type même du héros positif. Ce qui explique sans doute que le public américain n’est pas fait un triomphe au film. Et l’occasion de répéter quel immense acteur c’était. Sa grande carcasse voutée, ses déplacements comme ralentis,  sa chique, son regard bleu acier, glacial, terrifiant… un des plus beaux salopards à l’ouest du Pécos !  Et autre thème récurrent chez Leone, le machisme. La pauvre Claudia Cardinale n’est pas à la fête ! Lorsque Cheyenne débarque chez elle sans prévenir, ses premiers mots sont : « t’as fait du café ? ». Et à la fin, en guise d’adieu, une main aux fesses !
Leone délaisse pour ce film l’humour inhérent à ses précédentes réalisations. Point de second degré. Un film plus mature, et surtout plus sensible, plus mélodramatique. Comme la fin de Cheyenne, très digne. Et toujours ces thèmes du souvenir, de l'enfance, du traumatisme, de la vengeance, récurrences dans les films de Leone (une boite à musique, une montre à gousset dans ses autres films). Ici, bien sûr, la quête d'Harmonica (qui peut rappeler celle de James Coburn dans LA REVOLUTION) et Jill McBain qui fouille les affaires de son défunt mari, et trouve des maquettes de gare, d’église, saloon. On pense à des jouets d'enfant, mais non... Mais il n’y a sans doute pas l’écho de tragédie, qu’il y aura dans son ultime fresque IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE.


Ce film tourne une page sur l’histoire de l’Ouest. A la fin, on voit ce train qui avance, va conquérir les espaces, que rien n’arrêtera. Morton pourrait représenter l’avenir, mais c’est un handicapé, mourant, qui s’accroche à son rêve de puissance. Harmonica, lui, décide de partir, il reste en marge du système. Cheyenne meurt, cette époque n’est déjà plus la sienne. Fonda aussi. Un échange entre Fonda et Bronson, avant le duel final : « tu ne seras jamais quelqu'un comme Morton, Frank / non, je ne suis juste qu’un homme / c’est une race ancienne… ». Tout est dit. Seule Claudia Cardinale reste debout, fière, entreprenante. C’est elle qui représente l’avenir, comme tous ces ouvriers cosmopolites que l’on voit débarquer. L’avenir, le progrès, ce sont eux. Le peuple. On retrouve ici la fibre "de gauche" présente sur les premiers westerns italiens, axés sur les révolutions populaires. IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST reste pourtant, à mon sens, le plus américain des westerns spa…  italiens. Leone ne bouscule pas tant que ça le mythe. Il semble même en adoration devant. Il en garde les codes. Le bon et le méchant se battent en duel à la fin. Comme d’habitude. Et c'est toujours le même qui gagne. Ça, au moins, ce n’est pas prêt de changer !


Ce petit extrait, situé au début du film (après 10 bonnes minutes de générique !), montre bien les grandes figures de styles de Sergio Leone : la bande son mixée très en avant, étirement du temps, longs silences, regards entendus, oppositions de gros plans, souvent en amorce (0'41) et de plans très larges, ce qui induit une profondeur de champs abyssale, caméra en légère contre plongée, disposition des acteurs dans le cadre (1'33), et la petite phrase "qui tue" avant la fusillade. Cette scène est sujette à caution par les spécialistes (Rockin' un avis sur la question ?). Selon les montages, on voit, ou non, Charles Bronson se relever. Option 1) il a une blessure à l'épaule, met son bras en écharpe, guérit, et poursuit sa vengeance. Option 2) On ne le revoit que plus tard dans le film, supposant que son personnage, mort, devient une sorte de fantôme qui hante le film au son de son harmonica. Les deux thèses s'affrontent. Au delà des considérations "réalistes", la seconde thèse serait assez dans l'esprit de Leone, et donnerait une coloration "fantastique" au film.

2010 - [bande-annonce] IL ETAIT UNE FOIS DANS... par festivalpariscinema



IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST (1968)de Sergio leone
Couleur - scope 2:35 - 160mn





Si vous aimez les westerns spagh... euh, italiens, reportez-vous sur les articles de Rockin'...

... et sur notre rubrique "CINEMA / western"

11 commentaires:

  1. Un petit addendum à cette excellente chronique de cinéphile, c'est que la bande son magnifique de ennio Morricone a probablement fait autant pour la popularité de l'harmonica en France que toutes les méthodes de Jean-Jacques Milteau ;o)

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  2. 2 petits additifs aussi,- ont participé au script 2 jeunes futurs réalisateurs: Bertolucci et Dario Argento- les 3 pistoleros prévus par Leone pour se faire descendre a début étaient Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach, par clin d'oeil et volonté de tuer le mythe. Eastwood refusa car un héros ça ne meurt pas a début, les 2 autres ne purent pas, engagés ailleurs; quant à la scène d'ouverture je ne crois pas trop à la version fantastique, Lèone contrairement à d'autres réalisateurs de westerns italiens l'ayant peu utilisé dans ses films, mais va savoir...

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    1. http://www.youtube.com/watch?v=0At8m2p4LHU

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  3. Oh satané pu*ain d'bord*l de m*rde !!!! (oui quand je suis en joie je jure), ce film, c'est MON film. Il y a des mois que je tourne et me retourne les sens pour accoucher d'une chronique sur ce CHEF D'OEUVRE. Trop tard... Pan !
    Ce film est bien plus qu'un Western. Ce que tu as d'ailleurs parfaitement cerner et explicité Luc.
    Et puis je dois bien vous l'avouer, lorsque que du haut de mes 10 ans, j'ai vu ce film pour la première fois, l'effet qu'à eu sur moi la beauté brûlante de Claudia Cardinale... Non de D*** !!! Ces yeux de chatte, cette peau ambrée, cette taille, cette cambrure, ses 2 superbes... Aaaaah ! N'en jetez plus, je suis encore aux abois, même après tout ce temps. Claudia est LA femme, tandis qu'Henri Fonda campe, dans son personnage de Franck, la plus illustre ordure depuis que le cinéma existe. Cet homme est le mal absolu. Décidemment, les mots me manquent pour un tel film.

    Siiiiiiiiiiiix !!!!!!!!!!!!!!!!

    Vincent.

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  4. Comment expliquer que ce film m'a marqué mais parfois m'ennuie et d'autres fois me captive ? Comment expliquer qu'après avoir discuté avec l'auteur de cette chronique, j'ai repris mon blog après l'avoir abandonné de longs mois ? Comment expliquer que Deblocnot, j'avais un peu laissé tomber depuis que j'avais changé de navigateur sur le net (oubli de le remettre en favori) et que je l'ai remis en bonne place aujourd'hui ?
    Amitiés
    Olivier le Tigre

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  5. Je viens d'avoir Microsoft au téléphone, désormais le Déblocnot' sera par défaut dans les favoris de tous les navigateurs. Nous sommes ravis d'apprendre (cher confrère) qu'Olivier Le Tigre est de nouveau actif dans la blogosphère. Longue vie à "Il était une fois dans le siècle" !

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  6. La version alternative envisagée par Leone...
    http://www.youtube.com/watch?v=0At8m2p4LHU

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  7. Une scène d'ouverture magistrale !

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  8. Superbe review pour un super film ! J ai juste deux petites questions qui me turlupinent :
    - Je ne comprends pas comment Claudia devient propriétaire du terrain alors qu' il a été acheté par Harmonica ?
    - Et pourquoi elle souhaite absolument revendre le terrain qu'importe le prix alors qu' elle sait la richesse qu' il y a dessus ?

    Peut être que vous pourrez m éclairer en tant que spécialiste.

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  9. Superbe review pour un super film ! J ai juste deux petites questions qui me turlupinent :
    - Je ne comprends pas comment Claudia devient propriétaire du terrain alors qu' il a été acheté par Harmonica ?
    - Et pourquoi elle souhaite absolument revendre le terrain qu'importe le prix alors qu' elle sait la richesse qu' il y a dessus ?

    Peut être que vous pourrez m éclairer en tant que spécialiste.

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    1. Bonjour Arnaud,
      Oooh la ! Spécialiste ? Faut pas pousser...

      Pour répondre à la première question, il y a eu une entente entre Cheyenne, Harmonica et Claudia Cardinale, une sorte de pacte d'intérêt. Quand Henry Fonda veut racheter la propriété (pour le compte de la compagnie des trains) en menaçant et intimidant tout le monde aux enchères, Harmonica propose un prix très élevé, et emporte le marché. Mais c'est juste pour emmerder Fonda, et l'attirer dans ses filets, car harmonica n'a jamais eu le projet de s'installer. Il n'est même pas amoureux de Cardinale. Il avait été décidé que le terrain reviendrait de toutes façons à Claudia Cardinale, puisqu’elle en avait hérité.

      Pour la deuxième question... je ne me souviens pas qu'elle souhaite revendre. Au début oui, puisque sa famille est décimée, qu'elle a des tueurs à ses trousses, elle ne voit aucun intérêt à rester. Cette histoire n'est pas la sienne, elle a peur, c'est une femme seule en plein désert entourée de types peu recommandables ! C'est Fonda qui la menace, qui l'oblige à mettre son terrain aux enchères, ce n'est pas sa volonté à elle. Mais quand elle comprend pour le chemin de fer, le terrain, la construction de la gare, le projet fou de son défunt mari, quand elle a l'assurance qu'Harmonica et Cheyenne semblent être de son côté, alors elle se décide à rester.

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