vendredi 9 septembre 2011

DEEP PURPLE "Who Do We Think We Are" (1973) par Luc B.


En avril 1972 sortait le troisième album de Deep Purple Mark II, MACHINE HEAD. Succès planétaire, suivi d’une tournée harassante, faite d’allers-retours entre Europe, les Etats-Unis, et le Japon. Avec le succès, vient aussi les royalties, et déjà de graves dissensions apparaissent entre les membres du groupe, qui jusque là partageait équitablement les bénéfices en cinq. Moins de quatre mois plus tard, début juillet 1972, alors que le groupe aurait pu se reposer, prendre du recul, jouir de leur statut et de leur magot, les cinq membres rejoignent Rome pour entrer en studio. Ou plutôt une villa, à côté de laquelle sera garé le fameux Rolling Stones Mobile Truck (un camion équipé d’une régie, enregistrement sur 16 pistes). Le choix de Rome se fait par opposition aux conditions difficiles d’enregistrement de MACHINE HEAD, en Suisse, dans les couloirs d’un hôtel à peine chauffés. Cette fois, le groupe semble vouloir travailler et profiter un peu. Les difficultés acoustiques et techniques (notamment les câbles du camion régie qui s’avèrent trop courts !) laissent aux musiciens le temps de profiter de la piscine, et des plats de pates et de grappa…

Ritchie Blackmore, profession : emmerdeur
On le sait, les tensions au sein du groupe existent depuis pratiquement leur rencontre, notamment entre le chanteur Ian Gillan, et le ténébreux guitariste Ritchie Blackmore. Et avec le temps, cela ne s’arrange pas. Depuis un moment, Blackmore souhaite que Gillan fasse profil bas, reste plus en retrait, ne fasse pas étalage de ses dons lyriques, ce qui lui permettrait donc, de reprendre l’avantage et d’apparaître comme le véritable leader du groupe. Sympa… De plus, l’orientation que souhaite donner Gillan à ce nouvel album déplait. Il voulait retrouver l’esprit rock-progressif de FIREBALL (1971) quand les autres étaient axés vers le blues rock. (ce que confirmera les premiers albums du Ian Gillan Band, d'une part, et le fait que Paul Rodgers de FREE ait été contacté, de l'autre…). Pendant cette session romaine, le groupe travaille en tâtonnant, un riff, des accords, des jams. Un jour que Blackmore joue un motif, les autres embrayent dessus, mais le guitariste les arrête : ce morceau n’est pas pour vous, mais pour moi, pour mon album solo… Car les rumeurs enflent sur l’avenir incertain du groupe, et on sait que Blackmore a commencé à travailler de son côté avec le batteur Ian Paice, et le bassiste et chanteur Phil Lynnot, de THIN LIZZY. Raison pour laquelle, sans doute, lorsque les journalistes sont admis à la villa, ils trouvent Blackmore et Paice bosser à la cave, et les autres à l’étage…

Jon Lord
Un morceau va naître de cette session, « Woman from Tokyo » qui sera le premier titre du futur album, et certainement un des plus intéressants. Le titre fait référence à une rencontre fantasmée entre Ritchie Blackmore et une japonaise lors de la prochaine tournée au pays du soleil levant. Pour l'anecdote, Blackmore y fera effectivement une rencontre, mais pas avec une charmante nippone, avec une américaine, plus âgée, une certaine Liza Blackwell. Idylle qui ne durera pas. Le deuxième morceau à être finalisé s’appelle « Painted horse ». Comme de coutume, Paice, Glover, Blackmore et Lord enregistrent la musique, que Gillan complètera ensuite, au chant, avec ses textes. Il livre des lyrics poétiques, surréalistes, qui déplaisent à Blackmore, qui n’en comprend pas le sens. Il exige que Gillan revoie sa copie. Celui-ci refuse. Balckmore met son véto et le morceau ne sortira pas. A la mi-août le groupe quitte Rome pour entamer la première partie de sa tournée au Japon. Résultat des courses : trois semaines de travail, et un seul morceau validé. C'est peu. Les concerts japonais de Tokyo et Osaka seront enregistrés, et donneront la matière au double live MADE IN JAPAN. Le groupe poursuit sa série de concerts à travers le monde, dans une ambiance nauséabonde, Gillan voyageant seul en voiture, séparé des autres membres. Contrairement à la tournée de 1971, aucun titre, ou ébauche, du futur WHO DO WE THINK WE ARE ne sera joué sur scène. Ce n’est que le 8 octobre que le groupe entre une nouvelle fois en studio, à côté de Francfort, en Allemagne.

Ian Gillan au micro, et Roger Glover à l'arrière
Tous les autres morceaux de l’album seront enregistrés pendant cette seconde session. Donc, six titres, et pas un de plus. Le strict minimum. Pourtant, dans la réédition du disque en 2000, on peut entendre une jam de 11 minutes, « First day jam ». Roger Glover ne trouvant pas le chemin du studio, se paume à Francfort. Blackmore prend sa basse Rickenbacker, et avec Jon Lord aux claviers et Ian Paice à la batterie, part dans une impro tout à fait réjouissante, entre blues jazzy, funk sur les bords, qui aurait pu donner lieu à un nouveau titre. Il n’y aura pas de titre laissé dans les tiroirs. Le studio est grand, mais comme le groupe utilise toujours le Mobile Truck garé dans la rue, la régie du studio fait office de bar, et de bureau d'écriture pour Ian Gillan. A peine les derniers titres mis en boite, le groupe repart en tournée. Ian Gillan a déjà annoncé son intention de quitter définitivement le groupe. Dans une lettre du 9 décembre 1972, envoyée à Tony Edwards, le manager, il explique que "Deep Purple stagne, est devenu une grosse machine ennuyeuse, le temps des innovations est fini". Edwards s'inquiète, car si Gillan claque la porte, Blackmore partira à son tour rejoindre Phil Lynnot, et embarquera Ian Paice avec lui. Le groupe étant déjà engagé sur des dates de concerts, et notamment une seconde tournée au Japon, Gillan accepte de différer son départ. Blackmore prend acte, mais demande que le bassiste Roger Glover quitte le groupe en même temps que Gillan. Ce que ce dernier fera, assez contrarié par cette proposition. Le fait que Paice et Lord aient déjà approché le chanteur-bassiste Glen Hughes, du groupe TRAPEZE, n’y est sans doute pas étranger… En 1973 Deep Purple se produit en Australie, et y croise le groupe FREE. Jon Lord sympathise avec leur chanteur Paul Rodgers, refile son numéro à  Blackmore, qui lui proposera le poste de Gillan. Rodgers décline, car il songe déjà à monter BAD CO. Après les ultimes dates japonaises, le concert du 29 juin 1973 à Osaka est le dernier de Gillan. Deep Purple annonce officiellement la mise entre parenthèse du groupe.


Ian Paice, qui crois-tu que tu es ?!
L’album WHO DO WE THINK WE ARE doit son titre à Ian Paice, et aux nombreuses lettres d’insultes de fans scandalisés de l’avoir vu bousiller sa batterie après un show. Mais pour qui vous prenez-vous ? (Who do you think you are ?), réponse laconique : Qui pensons-nous que nous sommes… Les distributeurs sont confrontés à un double problème. Comment et quand sortir cet album, dont aucun titre ou presque n’a depuis été joué sur scène ? La set-list habituelle des concerts se compose essentiellement des chansons du précédent opus MACHINE HEAD, qui continue à se vendre comme des petits pains. Et le double album live enregistré en août au Japon, qui vient de sortir en décembre, réalise des ventes record. WHO DO WE THINK WE ARE sortira finalement en janvier 1973 aux Etats-Unis, et un mois plus tard en Europe. C’est un fiasco. Extrait du Billboard du 28 juillet 1973, six mois plus tard :



Le nouvelle opus du groupe passe quasiment inaperçu, éclipsé par le succès phénoménale du précédant, du double live, et du single « Smoke on the Water » qui continue de truster les charts. 



WOMAN FROM TOKYO : le titre emblématique du disque, du pur Purple, un bon riff, une longue intro, un Gillan agressif, une basse énorme, changement de tempo et d’atmosphère sur le pont, accents progressifs chers au chanteur, et un piano boogie en soutien pour le final. Rien à redire. Cette chanson est désormais un classique, une des grandes compostions du quintet. Elle sortira en 45 tours, avec en face B « Black Night » un titre de 1970 ! C’est dire s’il n’y avait pas beaucoup de volontaire… La version remix 1999 fait 6’37, sans fade de fin, et un solo de Blackmore.

MARY LONG : j’adore cette chanson, plutôt pop, avec un texte inspiré sur une mère-la-pudeur anglaise, partie en croisade contre la mal et la luxure, Mary Whitehouse. Dans le refrain, on entend : How did you lose your virginity, Mary Long ? When will your loose your stupidity, Mary Long ? Après une recherche quasi exhaustive sur la planète web (mais que ne ferai-je pas pour vous ?) je suis en mesure de confirmer que ce titre a été joué sur scène, et même enregistré, en mars 1973, en Italie (version disponible sur le net) et en live, elle est sublime !

SUPER TROUPER : une veine plus heavy dès le départ, dans le chant, mais les chœurs, les effets aériens et autres bidouillages sonores des refrains cassent l’ambiance. Dommage, il y avait sans doute matière à en tirer autre chose du plus intéressant. L’avantage, c’est qu’elle ne dure que 2’54…

SMOOTH DANCER : spéciale dédicace de Gillan à Blackmore, qui dans le texte lui crache son venin à la gueule, tout en regrettant que leur relation se soit dégradée si vite et profondément. Une main tendue ? Musicalement, c’est du très bon, on retrouve encore du piano, un côté Little Richard dans l’urgence du morceau, chorus déjanté à l’orgue.

RAT BAT BLUE : tient son nom du motif exécuté par Ian Paice à la batterie, qui ici nous sort le grand jeu. Un morceau efficace, rapide, un peu fou, basé à l’origine sur un riff de guitare. Blackmore y avait prévu un solo, mais magnanime, laisse la place à Jon Lord, qui nous balance un festival, entre dérapages sur la jante d’orgue Hammond et arpèges de clavecin, le tout soutenu par le duo rythmique d’une solidité en béton armé. Grandiose. Pour moi, la grande création de ce disque.

PLACE IN LINE : le blues du disque. Un 12/8, basique, lourdingue à souhait, et une prouesse de Gillan, qui chante sur trois octaves, commençant dans les très graves. C’est du gras, c’est du bon, accélération du tempo, on frise l’extase, mais… Blackmore et Lord prennent ensuite trois grilles de chorus chacun, et à mon sens, ne savent pas trop quoi en faire. Le morceau type calibré pour concerts, pour solos à rallonge. Mais comment passer derrière un titre comme « Lazy » qui exploitait déjà le filon ? Evidemment que ce titre est agréable, ça swingue, ça roll, mais c’est trop simple les gars, vous pouviez faire beaucoup plus inventif. Surtout que ça se termine en fondu… l’horreur… alors qu’on avait justement envie que ça reprenne…

OUR LADY : alors là, je ne vais sans doute pas me faire des amis, mais je pense que ce titre doit être le plus mauvais du Mark II ! Pas moins. J’ai lu quelque part que l’idée était venu à Ritchie Blackmore en pleine crise mystique, qui pensait avoir vu la Vierge dans le ciel… Our Lady on the sky… Je rêve… Pour les musiciens, ce morceau serait à part (je veux qu’il est à part !) parce qu’il n’y pas de chorus, c’est une chanson normale. Dans les notes de pochettes, Roger Glover dit : "quand on met des solos de guitares et d’orgue, on nous dit qu’on applique une recette, et quand on n’en met pas, on dit que ce n’est plus du Deep Purple". Roger, le problème, ce n’est pas solo ou pas solo, le problème c’est que la chanson est mauvaise, c’est tout !

PAINTED HORSE : retiré de l’album par Blackmore, je découvrirai ce titre sur l’album d’inédits POWERHOUSE en 1977. Un must. Okay, le texte peut paraître zarbi « my painted horse is weepping / mon cheval peint pleure… » mais on a affaire à un rock bluezy de première classe, un mixage plus clair et moins lourd que les autres titres, avec Gillan qui fait chialer l’harmonica, et le riff d’intro qui tue. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont Gillan chante son texte, très aérienne, voix doublée, aux antipodes de ce qu’on aurait attendu. Mélange des genres, petite pointe de progressif dissimilée (ce que Blackmore n’a pas aimé), et au final, un de mes titres préférés de Deep Purple, si on met les grands classiques de côté.



Deep Purple aura publié quatre albums studio en trois années. WHO DO WE THINK WE ARE n’a pas été un succès, ni public, ni critique, car sans doute sorti trop tôt, alors que la vague MACHINE HEAD n’était pas encore retombée. La maison de disque a vraiment mal géré son affaire sur ce coup-là. Album déséquilibré ou surnagent quatre bons titres. Comme je le disais dans les chroniques consacrées aux autres albums de Deep Purple, quand on sort un LP avec sept chansons, une peut à la limite être bancale, deux c’est déjà trop, trois, c’est quasiment impardonnable. On sait que les musiciens, tenus contractuellement, étaient pressés d’en finir, et que les tournées harassantes n’aidaient pas à retrouver un semblant d’équilibre. Le Mark II se sépare sur un demi-échec, dommage, mais qui curieusement, fait une bonne synthèse des styles des trois albums précédents, hard, blues/rock, rock progressif.


Que sont-ils devenus ?

Jon Lord, Ian Paice et Ritchie Blackmore continueront l’aventure, fin 1973, avec deux nouvelles recrues, au chant et la basse. Retour au rock heavy et bluesy.

Ian Gillan créera sa propre formation, lorgnant vers le rock progressif, mais sans succès public (hélas) et refera du hard.

Roger Glover se consacrera à la production. En  1974 il écrit et produit "Butterfly ball" dont le hit "love is all" sera chanté par Ronnie James Dio (on y trouvait aussi Hughes et Coverdale et une pléiade de zicos sur l'album). Ça vous rappelle quelque chose ? Mais si !  Le clip en dessin animé, avec lucioles et papillons qui dansent... Everybody's got to live together / All the people got to understand / So, love your neighbour like you love your brother / Come on and join the band / Love is all, love is aaallllll…
 

Eh, Ritchie, tu ne l'aimais pas celle-ci ?  ben tiens, c'est justement celle que j'ai choisie, et paf !


Parce que Philou en a commandé douze caisses et qu'on ne sait pas quoi en faire...

Celui ou celle qui devine quel prochain album de DEEP PURPLE sera chroniqué dans ces colonnes, gagnera cette superbe pince à linge/ clé USB griffée DEBLOCNOT ! Indice : c'est du plaqué or ! (Non, Bruno, toi, tu ne joues pas...)


WHO DO WE THINK WE ARE (1973)
1. Woman From Tokyo   5'50
2. Mary Long   4'23
3. Super Trouper    2'54
4. Smooth Dancer   4'08
5. Rat Bat Blue   5'23
6. Place In Line  6'29
7. Our Lady    5'12

+ Bonus inédits de l’édition 2000 :
Painted Horse    5'21
First Day Jam    11'27






Liens vers les articles du Déblocnot' consacrés aux trois précédents albums du groupe :
DEEP PURPLE IN ROCK
FIREBALL
MACHINE HEAD
et celui ci consacré à un album de chutes de studio (1975, avec Tommy Bolin):
DAYS MAY COME & DAYS MAY GO

6 commentaires:

  1. J'ai toujours aimé cet album dans son intégralité ; même "Our Lady".
    On a souvent pu lire que Deep-Purple MK II était trop monolithique, alors qu'avec cet album, et même auparavant avec Fireball, il prouvait le contraire. Paradoxe, ceux qui reprochaient au combo d'être rigide, étaient les mêmes qui boudaient ces deux albums. Prenaient-ils au moins la peine d'écouter le disque dans son intégralité ? Je ne crois pas.
    Un disque relativement méconnu qui est pourtant bien au-dessus de bien d'autres du genre sortis la même année.

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  2. Peux jamais jouer, moi... c'est tellement injuste !

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  3. Okay avec toi, Bruno, d'ailleurs je termine en disant qu'il est représentatif des styles abordés par DP depuis 3 ans. Mais en dehors des styles abordés, je crois tout simplement que certaines chansons ne sont pas aussi bonnes que d'autres. Les compositions de MACHINE HEAD sont irréprochables, c'est un sans faute. Ici, ils auraient pu être 1) mieux inspiré 2) ou bosser un peu plus !

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  4. Je partage le même avis que toi à propos de Rat Bat Blue, et Our Lady n'est pas si mal hein, enfin bon je ne suis pas très objectif puisqu'il faut prendre en compte que je dois être tout aussi fan de DP que toi, par contre, j'en ai marre que tout le monde descend Blackmore bouh :'( je tiens juste à préciser que le MK II est ma période préférée, et que s'il n'y avait pas eu Ritchie, il n'y aurait pas eu de Deep Purple... Enfin bon, sinon tu peux continuer à faire des chroniques, je les dévore c'est génial (même si sur celle de Machin Head je n'ai eu l'impression de ne rien apprendre de nouveau).

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  5. Tu trouves que je descends Blackmore ? En tant que musicien surement pas ! En tant qu'homme (et bien que je ne le connaisse pas intimement !) on sait qu'il avait un caractère bien trempé. N'est-ce pas les problèmes relationnels au sein du groupe qui ont précipité le départ de Gillan et Glover ? Mais nous sommes d'accord sur une chose : sans lui, pas de Deep Purple.

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  6. Et merci pour ta visite et tes commentaires ! Et désolé qu'il n'y ait pas de scoop sur "Machine Head" , mais pour les fans l'histoire est tellement connue... Je ne crois pas continuer la saga DP, on ne va pas monopoliser le blog, et j'ai fait les albums que je préfère...

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