samedi 29 janvier 2011

RIALZU "U Rigiru" (1978) par Christian Selmogue



Rialzu, "Renaissance" en corse, est un groupe dont la musique aurait pu ne jamais parvenir à nos oreilles . C’est grâce au travail d’Alain Lebon et de son label "musique Zeuhl" qu’il nous est donné aujourd’hui le privilège de découvrir ce disque unique en son genre. Unique parce que c’est le seul album gravé par Rialzu, unique aussi par son choix musical. A savoir associer une musique d’inspiration " Zeuhl " ( pour les caves* qui n’auraient pas suivi, le terme " Zeuhl" désigne une musique inspirée par celle du groupe "Magma" ) aux chants traditionnels corses.

Rialzu est né en 1972. Ses géniteurs sont le guitariste Gilles Renne et l’organiste Christophe Mac Daniel. Comme leurs noms ne l’indique pas, ils sont corses et bien décidés à participer à la renaissance des cultures régionales qui se développent. Au duo s’ajoutent François Mac Daniel, à la batterie et Patrick Bataille à la basse. Les jeunes gens étudiants sur le continent et éloignés les uns des autres ne peuvent jouer de la musique que pendant les vacances sur l’ile de beauté, où ils se retrouvent. Au début leur répertoire est constitué de reprises de Santana, Chicago, Pink Floyd ; tel des dizaines d’autres groupes de l’hexagone. Puis ils commencent à s’intéresser à des musiques plus complexes émanant de Genesis , Yes, King Crimson et surtout Magma qui deviendra leur influence majeure.



L’histoire de Rialzu débute vraiment en 1976. Christophe Mac Daniel et Gilles Renne décident de composer leur propre musique. Un jour Christophe arrive chez Gilles avec des compositions sur lesquelles il est prévu de chanter en corse. Le duo, avec désormais Olivier Renne, le frère de Gilles, à la batterie, se met au travail. Les 1ers concerts , ainsi qu’un enregistrement pour France Culture ont lieu dans la foulée. Dominique Gallet, un cousin des Mac Daniel, entre dans le groupe. Il est violoniste. La formation se complète avec l’arrivée de deux chanteuses, Patrizia Poli et et Patrizia Gattacecca, que l’ont retrouvera quelques années plus tard au sein des fameuses " nouvelles polyphonies corses" . Les deux chanteuses quitteront rapidement le groupe.
Rialzu est remarqué par le groupe "Canta u Populu Corsu " , avec lequel il joue sur scène. Lorsque Rialzu aura cessé d’exister deux de ses membres, D. Gallet et C.Mac Daniel, rejoindront Canta u Populu Corsu .




En mai 1978, après deux ans d’existence effective, Rialzu réalise le rêve de tout groupe ; enregistrer un album. Celui-ci sera réalisé au studio Ricordu, qui coproduira le disque. Pour renforcer le côté voix, Rialzu se renforce de deux nouveaux membres : Jean Philippe Gallet, le frére de Dominique et Françoise Auger, une amie des Mac Daniel.
Comme tout groupe n’ayant jamais mis les pieds dans un studio , les musiciens sont totalement inconscients des difficultés auxquelles ils vont être confrontés. Difficultés accentuées par le fait qu’ils n’ont qu’une journée pour enregistrer et mixer l’album. Le magnéto n’est qu’un 8 pistes tombant souvent en panne, ce qui limite forcément la portée de la musique. Enfin, comme si ça ne suffisait pas François Mac Daniel s’ouvre un doigt en ouvrant une boite de conserve. Il ne peut donc faire toutes les parties de basse. Il est supplée par son frère Christophe. Quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, l’affaire est dans le sac. La musique de Rialzu s’est matérialisée. Chacun rentre chez lui, satisfait et fier du travail accompli. Personne ne le sait mais ce coup d’essai marque la fin du groupe ; comme si le fait d’enregistrer un album était un aboutissement définitif à la vie d’une formation. " U Rigiru " ("le cercle") sort quelques mois plus tard. Il est pressé à 1000 exemplaires et uniquement distribué en Corse, ce qui explique que Rialzu soit resté un parfait inconnu des amateurs de musiques "zeuhl " durant 30ans et avant la réédition de l’album par le label "Soleil Zeuhl"s . A ce propos, saluons le courage et l’abnégation de ce label dirigé par Alain Lebon, sans qui des musiques seraient perdues pour toujours. J’en profite au passage pour rendre hommage à : Muséa, Dixie Frog, Spalax, Magic Records et d’autres qui font ce même travail d’archéologie musicale et grâce à qui des œuvres extraordinaires ont repris vie.


Le contenu du disque maintenant. "U Rigiru" , le morceau est une longue suite de 16mn. Dès l’entame je sursaute. Me serai je trompé de disque ? En effet ce que j’entends est un parfait copier-coller de l’intro de "Kohntarkosz" de Magma. Clin d’œil du groupe à son influence majeure. Puis la musique se développe avec une rare énergie. Claviers et guitares se livrent un duel acharné. La tempête avant le calme. Dominique Gallet pince les cordes de son violon, accompagné des cymbales d’Olivier Renne. Sérénité. Intervient alors le chant , en Corse. Petit à petit nous sommes transportés dans une autre dimension. Crescendo, la musique se développe jusqu’à atteindre une rare intensité. 16mn de bonheur. U Rigiru est presque un chef d’œuvre. Presque, parce qu’hélas, autour de 11mn de grâce nous devons subir un (trop) long solo de batterie qui casse l’ambiance. Le second morceau "I Lagramanti" débute par des chœurs a capella, et se poursuit par un solo de guitare dantesque de Gilles Renne. Il est évident que Gilles est un disciple du grand Allan Holdsworth, l’influence du groupe Hatfield and the North est également palpable. Si U Rigiru marquait par sa sérénité, I Lagramanti est âpre, tendu. Le chant est plus "dur" . Je regrette de ne pas comprendre les paroles. Le disque se termine par "A Muba", un court titre à l’accent assez jazz rock qui nous rappelle les lyonnais de Sphéroe .

En bonus nous avons droit à deux titres live. Le premier "U Sterpamondu " est une variante de "I Lagramanti". On se rend cependant vite compte que les musiciens de Rialzu ne sont pas des manchots et qu’ils maitrisent parfaitement leurs instruments. Le second morceau live est : "A Man di Diu" , assez planant mais néanmoins magnifique. Un duo chœurs /claviers à l’accent mystérieux. Voilà, le disque se termine. Rialzu disparait dans la nature. Les notes de pochette ne nous expliquent pas les raisons de la séparation. C’est dommage parce que ce groupe avait le potentiel pour faire une belle carrière. Est il apparut trop tard ? Possible. En attendant il nous reste ce témoignage unique qu’est "U Rigiru", c’est déjà bien.




Personnel:
Chistophe Mac Daniel : Claviers, chant
Dominique Gallet : Violon, chant
Gilles Renne : Guitares
François Mac Daniel : Basse, chœurs
Olivier Renne : Batterie, percussions
Jean Philippe Gallet : Chœurs
Françoise Auger : Chœurs


U Rigiru ( C.mc Daniel/ D.A. Geromini) 15’ 59 ‘’
I Lagramanti : (C mc Daniel/G.Thiers) 11’ 03’’
A Mubba : (G.Renne) 3’17’’
U Sterpamondu ( C.mac Daniel/ G.Thiers) 13’42’’ (live)
A Man di Diu ( C. mc Daniel/ A.S.Tristan) 5’05’’ (live)


Durée totale 49’ 02’’

* "Cave" : terme argotique employé par le milieu Montmartrois pour désigner les non affranchis, les civils, les boulets etc… (voir le film : "le cave se rebiffe" )





5 commentaires:

  1. étonnante découverte et beau travail d'archéologue.
    Beaucoup de groupes insulaires s'arrêtent tout simplement à cause des grosses difficultés qu'ils endurent pour pouvoir jouer dans des salles, des pièces décentes et équipées. Les problèmes inhérents aux groupes de provinces sont décuplés dans l'île. Impossible d'aller jouer dans le département limitrophe à moins de débourser une belle somme (surtout pour des étudiants). Alors cela reste confidentiel jusqu'à ce qu'ils raccrochent.

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  2. j'ai découvert ce groupe en traînant à la fnac des halles. le gars qui tient le rayon jazz est un fana de magma et de musiques "bizarres". il fait depuis plus de 20 ans une véritable travail d'archéologue et n'hésite pas à doter son stand de disques introuvables ailleurs. une chose devenue rare dans ce genre de magasin.
    a+
    christian s

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  3. Shuffle master29/1/11 10:07

    Damned, un Magma corse? Ca fout les jetons. Bientôt une chronique sur la bière de châtaigne et les mandarines corses?

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  4. Et pourquoi pas ? La Pietra, la bière "à la châtaigne" donc, est une vrai bière de dégustation. Et non de la pisse d'âne qui se boit sans soif. Suite à son succès, d'autres bières insulaires ont été conçues, avec plus ou moins de réussite... Une très bonne bière blanche notamment, désaltérante et rafraîchissante.
    "Du Rhum, des femmes et d'l'Bière, nom de Dieu ! Volà c'qui nous faut..." (ça c'était pas du Magma... ni du Proust)

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  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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