Aux antipodes de leurs voisins Mats et Mia Halberg, qui représentent le progressisme nordique, ils sont ouverts et chaleureux, lâchent la bride à leur fille Noora, ado plutôt frondeuse. Qui devient illico copine avec Elia Gheorghiu, l’aînée de la fratrie, qui prend goût aux escapades nocturnes et clandestines.
Raconté comme ça on se dit qu’on plonge en plein mélodrame social, sortez les kleenex. Que nenni ! Par exemple, la scène où Lisbet est contrainte d’abandonner le bébé - qu’elle allaite encore - aurait pu sombrer dans le tire-larmes avec les violons pleurnichant. Mingiu filme la scène, muette, en un seul plan depuis la fenêtre de la maison - point de vue du père résigné - la mère sangle l’enfant dans une voiture qui démarre aussitôt. Lisbet reste hébétée, toujours filmée de loin, la dignité chancelante. Superbe.
FJORD n’est pas un mélo mais un grand film politique. La situation de départ, inspirée d’un fait divers (comme beaucoup de films de Mungiu) est prétexte à poser un débat particulièrement d’actualité en Europe, entre sociétés dites conservatrices et progressistes, choc des cultures prolongeant le thème de R.M.N. (2022) son dernier est très beau film en date. Accusé par certains d’être manichéen, le film est plus subtil qu’il n’y parait. D’autres le qualifient de réactionnaire. On n’a pas dû voir le même.
Car le récit est tendu. Les Services à l’Enfance engagent une procédure vue comme un engrenage kafkaïen. Thème débattu au tribunal : il faut protéger les enfants en les séparant de leurs parents toxiques - même le nourrisson, passé au scanner - pour leur donner une chance, un avenir. Réplique de la défense : des enfants placés injustement en foyer n’ont-ils pas plus de chance de mal tourner ? La séparation restera comme un traumatisme. Réponse : aucune étude ne prouve qu’un enfant grandit plus heureux chez ses parents biologiques qu’ailleurs. Ah bon ?
Au premier coup d’œil, même si leur mode de vie fait tiquer, les Gheorghiu semblent être les victimes toutes désignées, ostracisés pour leurs convictions religieuses dans un pays qui n'admet que la stricte neutralité. Mais excédé, le père va changer de braquet, partir en croisade, contacter ses réseaux. C'est donc qu'il avait quelques munitions cachées. Le plan sur le coup de hache frappé sur un billot n’est pas anodin. La fraternité d’ultra droite chrétienne entre en guerre contre le Satan progressiste. On voit l’école qui est taguée de slogans. Mihai Gheorghiu qui faisait bonne figure jusque là, apparaît sous un jour nouveau, belliqueux, ira jusqu’à se soustraire à la loi, cette loi qui ne le concerne pas.
Cristian Mungiu utilise comme à
son habitude le plan séquence, mais
rien de sophistiqué, pas de virtuosité alambiquée chez lui. Juste
que les
acteurs jouent en
continu. Il
n’y a pas le mensonge du montage, tout est là à l’écran, pour
de vrai. Comme
à
la
première visite des services sociaux, où Lisbet apprend que chacun
de ses enfants lui sera retiré. Le plan séquence permet au
spectateur de ressentir l’émotion de la scène en même temps que
les protagonistes. De même, la caméra ne bouge pas sans raison, elle reste fixe si trois personnages parlent assis, recadre un peu à l'occasion, mais les mouvements de caméra ne sont là que pour suivre les déplacements. Comme ce plan en travelling arrière : Lisbet et Mia se promènent, chacune poussant, un landau pour la première, un fauteuil roulant pour l’autre. Un bébé dans l’un, un père handicapé par un AVC dans l’autre. Quelle interprétation en donner ? J'accompagne l'avenir, tu accompagnes la mort... Cette histoire n'est pas confinée en un huis clos étouffant, mais filmée dans des paysages immenses, superbes ou austères selon les saisons. Mungiu filme un voisinage de trois bicoques pour parler de tout un continent.
Porté par une Renate Reinsve toute en retenue (palmée pour JULIE EN DOUZE CHAPITRE) et un Sebastian Stan en boule de nerf contenu (THE APPRENTICE) FJORD est un film qui n’a pas usurpé sa récompense cannoise*, sa dimension politique comme ses qualités formelles en faisant le lauréat tout désigné.
* "L'Être aimé" de Sorogoyen, reparti bredouille, me reste encore en travers de la gorge !








"Ce film n’est pas sans rappeler ANATOMIE D’UNE CHUTE de Justine Triet dans l’observation au scalpel et l’ambiguïté qui s’en dégage."
RépondreSupprimerBigre, c'est exactement ce que je me suis dit en voyant la bande-annonce, avant de lire l'article ! Autre Palme. Hasard ou coïncidence ?
J'y ai fait un voyage organisé il y a deux ans. Très beau pays mais sans doute pas pour y vivre à l'année (surtout au Nord !). Mannes financières inépuisables, parfaitement gérées sur le temps long, donc l'exact contraire de nous. Ceci dit, moins d'habitants à gérer aussi.
Pour y être passé aussi il y a quelques années, je confirme que ces gens là n'ont pas de souci de trésorerie ! Tout y est extrêmement cher au quotidien, mais ils peuvent se le permettre, leurs salaires sont trois fois plus importants aussi ! La légende veut que Bergen soit la ville d'Europe où il pleut le plus. Je confirme. Je ne suis pas certain de pouvoir vivre là bas à l'année, à 17h tout le monde bouffe et rentre chez soi. Sinistre.
RépondreSupprimerHasard ou coïncidence ? Je pense que Mungui a dû voir "Anatomie d'une chute", dont le sujet est très différent, mais qui a pu être inspirant, même inconsciemment. Ceci dit, le film de Justine Triet est à mon sens encore plus supérieur en termes de mise en scène.
Sinistre, n'exagérons rien... :-) Le guide nous avait dit que c'était la ville la plus "sudiste" (comprendre "relâchée" et "rigolarde") du pays... Belles maisons colorées et belle vue en hauteur après prise du téléphérique en tous cas.
Supprimer"un débat particulièrement d’actualité en Europe, entre sociétés dites conservatrices et progressistes"
Même en Occident, voire au-delà... Et l'avantage tourne actuellement clairement aux premières. Il n'y a guère que l'Espagne (jusqu'à la prochaine "alternance") qui sauve un peu l'honneur, ces derniers temps. Même les Scandinaves, justement, mettent de l'eau dans leur vin "social-démocrate" (Danemark, surtout)... Et oui, le Progrès (le "camp du Bien" diraient certains... Evidemment que c'est c'est le camp du Bien, encore heureux. A moins de juger enviables les sociétés inégalitaires et répressives, avec la soumission à l'autorité, la compétition et la défiance généralisées comme valeurs cardinales...) ne "gagne" pas "toujours", c'est un combat perpétuel, cent fois sur le métier il faut remettre l'ouvrage...