vendredi 7 août 2026

PARESSE POUR TOUS de Hadrien Klent (2021) par Luc B.


Voilà un roman qui ressemble fort à un programme politique. Et pour cause…

Le 10 avril 2022, Emilien Long, candidat à la présidentielle, attend dans son bureau les résultats du premier tour. Comment en est-il arrivé là, avec un programme aussi radical : la semaine de travail de 15 heures hebdomadaire ? Flashback presque deux ans plus tôt.

Emilien Long est devenu une vedette médiatique, il a reçu le prix Nobel d’économie, ses travaux portaient sur le temps de travail. Son éditrice attend de lui son prochain ouvrage, forcément savant. Mais l’inspiration ne vient pas, Emilien pense plutôt écrire un p’tit truc simple, mais qui marquera les esprits, une relecture du « Droit à la paresse » de Paul Lafargue, ce député, essayiste, qui avait épousé la fille de Karl Marx. Le bouquin d’Emilien s’appellera tout naturellement « Le droit à la paresse au XXIè siècle », étudiera une société aménagée sur trois heures de travail par jour.

Mais pour le moment, place à la pétanque. Emilien vit dans un cabanon de Sormiou, près de Marseille, et son pote Ange Lecciato l’attend pour tâter du cochonnet.

Surprise : le bouquin est un succès de librairie, on en parle dans les médias, énorme succès d’audience dans « On décode les codes de l’éco » d’un certain Alphonse Burnous sur sa chaine You Tube. On demande même à Elisabeth Crayeville, ministre de l’Économie, de réagir. Qui qualifie le livre de « calembredaines » et son auteur de « ayatollah de la flemme (…) lui qui a bénéficié d’une scolarité excellente et gratuite, en France ». Emilien est dépassé par ce succès, doit se montrer dans les médias, répondre, argumenter. Son entourage y voit une opportunité : et s’il se présentait à la prochaine élection ?

Derrière le pseudonyme d’Hadrien Klent, se cache Raphaël Meltz, essayiste, romancier, auteur de bédé, co-fondateur du journal Le Tigre. Dans ce roman, on va suivre de l’intérieur une campagne électorale atypique. Depuis la constitution de l’équipe, la rédaction du programme, la gestion des médias. Le livre est à la fois divertissant et érudit. Mais pèche un peu par le profil des personnages, un brin caricatural. Comme dans LES 7 MERCENNAIRES, Emilien va recruter des fidèles qui accepteront ce pari fou.

Le youtubeur Alphonse au parler d’jeuns, Souleymane Coly, diplomate et poète flamboyant, responsable des relations extérieures avec son carnet d’adresses long comme le bras. Le copain Rémi, pdg fortuné qui reniera sa fibre capitaliste, Marguerite Dupont la geek adepte des solutions web en open source (passages pertinents) donc au look grunge et dreadlocks.

[ Paul Lafargue ]  Exemple de profil qui interpelle : le copain de Marseille, Ange, pêche le matin, fait la sieste, joue à la pétanque, écoute France Culture et regarde Arte deux heures par jour, sa télé fonctionne sur une dynamo. Too much ? Le journaliste star de France 2 Philippe Martin (Martin, Dupont… y’a de la recherche dans les patronymes !) qui depuis le Covid produit ses duplex dans son jardin du Maine et Loir, le parigo y découvre soudainement les joies du jardinage entre deux chroniques politiques. Ou Nadia Ben Arfa, jeune et rebelle journaliste au Monde à l’intuition aiguiséechargée des "petits candidats" (là aussi, l'arrière cuisine est intéressant).

En soi, la forme du roman aurait gagné à être davantage travaillée, le style est passe-partout, les ornements fictionnels (l'ex femme, les mômes) ont peu d'intérêt, quelques aspects percutent le réel : les déplacements de campagne à vélo ou en charrette, moins de 10 personnes dans l'équipe de campagne travaillant donc 3 heures au quotidien. 

Mais le fond de l’affaire est très intéressant. Hadrien Klent reproduit certains passages du fictif « Le droit à la paresse au XXIè siècle », on en aurait aimé davantage, voire, le reproduire intégralement. Intéressant aussi de voir comment ce petit candidat utopiste grimpe dans les sondages, comment les médias fabriquent un candidat, comment son discours imprègne les débats, comment l’hurluberlu devra désormais être pris au sérieux par ses adversaires, et comment on cherche à le dézinguer sans argumenter du fond (comme Zucman). En face, c’est Elisabeth Crayeville qui sera candidate de la majorité, le président en place (on aura reconnu Emmanuel Macron, of course) ayant décidé de se désister. Pourquoi ? Le mystère plane…

Le livre brasse des thèmes comme la décroissance, le productivisme mortifère, les conséquences sur le social, la santé, l’écologie. La paresse d’Emilien Long ce n’est pas rien foutre de son temps, mais au contraire se réapproprier le temps, travailler pour produire des besoins essentiels. Une réponse au fameux « il n’y a pas d’alternative (au libéralisme) » de Margaret Thatcher, ou au  « travailler plus pour gagner plus » de celui qui collectionne les Rolex et les bracelets (électroniques). Inverser les valeurs entre le travail productif et l’activité libre. Genre : - tu as fait quoi aujourd’hui ? – j’ai bouquiné – Ah... donc t’as rien foutu. Ben non, bouquiner ce n'est pas rien foutre, écrire cette chronique non plus ! Un débat qui avait eu lieu avec l’idée de revenu universel de Benoît Hamon en 2017. 

Klent ne répond pas à toutes les interrogations, toutes les situations, mais part d’un constat simple : le temps de travail ne cesse de diminuer depuis la Révolution Industrielle (de 84 à 35 heures), le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique) alors que la productivité s’envole partout. Le livre a été écrit avant la folie de l’IA, son propos n’en est que plus pertinent encore. Quand on entend ces couillons de politiques nous expliquer qu’on va dans le mur parce qu’on ne travaille pas assez et pas assez vieux, mais qu’en même temps on dépense des fortunes colossales en data center pour héberger l’IA qui va bouffer du travailleur cru, on croit rêver !

Sont cités en fin d’ouvrage un certain nombre de références pour approfondir le sujet, de Sénèque, à Paul Morand, René Dumont, Gébé, Rabelais, ou Piketty, Marx, Keynes et Raphaël Meltz (donc lui-même !).

Alors, il gagne ou pas le candidat à la paresse ? Suite dans « La Vie est à nous » parue en 2023, pas encore lue.

Editions le Tripode, 363 pages  

 

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