jeudi 21 mai 2026

HENRI VINCENOT "Le Maitre des abeilles" (posthume, 1987) par Benjmin



Nous sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres, fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel travail durant près de quarante ans. 

Sans doute se sentaient-ils aux abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là, l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier. Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en souffraient pas moins. 

Il vit donc passer ses collègues, sans cesse stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras, harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer, l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens « Auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû le quitter des yeux »

Car autour de cet arbre vivait un peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à remplir une vie d’homme.

Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire, avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur. 

Plus que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais garantissait une certaine indépendance. 

Ce temps était révolu, des taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».

A ce progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant, travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons, l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi. Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui lui serviraient sa vie durant. 

Henri Vincenot fit partie d’un monde où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait, les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier la beauté de certains décors. 

L’homme moderne traversait les routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens de son travail, des études sans débouchés accueillaient une jeunesse sans joie.

Faisant partie des personnages principaux du roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur ». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait sauvé par un homme lui paraissant si basique.

« On est plus au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.

A travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville, mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur tour rapidement. 

Les jeunes s’en sont malheureusement allés, donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour pour célébrer cette joie. 

Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.  

2 commentaires:

  1. « On N'est plus au moyen âge ! »
    Par ailleurs, l'Etat, lorsque l'on parle de l'entité, prend un "E" majuscule. Car "l'état", c'est la manière d'être.

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  2. Merci Benjamin pour vos billets de grande qualité, tant sur le fond que sur la forme. Ils sont grandement appréciés ;-). Une bonne continuation à vous et à toute l’équipe qui ne démérite point également ;-)) !

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