Nous
sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau
d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais
ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres,
fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel
travail durant près de quarante ans.
Sans doute se sentaient-ils aux
abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes
souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là,
l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés
et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les
mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier.
Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en
souffraient pas moins.
Il vit donc passer ses collègues, sans cesse
stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient
enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs
de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que
Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras,
harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri
Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer,
l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de
longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à
l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité
ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il
pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens « Auprès de
mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner
de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais
jamais dû le quitter des yeux ».

Car autour de cet arbre vivait un
peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité
régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient
avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple
et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne
travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole
franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes
déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences
la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre
écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la
littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à
remplir une vie d’homme.
Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac
Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à
la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la
grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des
essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands
triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en
rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées
d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le
brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté
par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des
planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire,
avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur.

Plus
que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la
beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa
carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique
que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son
premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale
imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des
usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus
lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat
pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de
terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais
garantissait une certaine indépendance.

Ce temps était révolu, des
taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de
lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne
suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les
machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus
qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui
promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de
labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre
paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles
surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple
rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès
dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de
stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».
A ce
progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par
dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda
une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple
fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant,
travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons,
l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du
cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des
bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était
réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par
la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi.
Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces
charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui
lui serviraient sa vie durant.

Henri Vincenot fit partie d’un monde
où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un
monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte
à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait,
les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins
de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus
la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports
modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier
la beauté de certains décors.
L’homme moderne traversait les
routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus
pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens
de son travail, des études sans débouchés accueillaient une
jeunesse sans joie.
Faisant partie des personnages principaux du
roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou
faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que
Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur
». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un
monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis
Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la
campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait
sauvé par un homme lui paraissant si basique.
« On est plus
au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du
visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris
ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.
A
travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie
des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité
cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le
salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville,
mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son
esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de
ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de
vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses
voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à
l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques
services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur
tour rapidement.
Les jeunes s’en sont malheureusement allés,
donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque
perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi
les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce
monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un
grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire
de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut
jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour
pour célébrer cette joie.
Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.
« On N'est plus au moyen âge ! »
RépondreSupprimerPar ailleurs, l'Etat, lorsque l'on parle de l'entité, prend un "E" majuscule. Car "l'état", c'est la manière d'être.
Merci Benjamin pour vos billets de grande qualité, tant sur le fond que sur la forme. Ils sont grandement appréciés ;-). Une bonne continuation à vous et à toute l’équipe qui ne démérite point également ;-)) !
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