vendredi 10 avril 2026

LE CRIME DU TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon (2025) par Luc B.


C’est ce qu’on pourrait appeler une fausse bonne idée. Calquer l’intrigue sur FENÊTRE SUR COUR pour rendre hommage à Hitchcock. Reprendre l’idée est une chose, reprendre la manière en est une autre, où comment se tirer une balle dans le pied. 

La première scène surprend. Située au XIXè siècle, le marquis de la Rose, fin bretteur et détective privé, met un terme à une de ses enquêtes, un duel avec sa botte secrète. Au moment de l'assaut il est dérangé par… un coup de sonnette. Cut, bascule temporelle, François Tarnowski ouvre la porte en robe de chambre, contrarié d’être interrompu par sa concierge dans sa séance d’écriture…

François Tarnowski est l'auteur de romans policiers historiques, alter ego du marquis de la Rose. La scène vous rappelle quelque chose ? LE MAGNIFIQUE de Philippe de Broca, avec Belmondo dans le double rôle de l'écrivain hirsute et de l'espion Bob Saint-Clar. Rémi Bezançon reprend le même principe du héros de fiction qui s'invite à l'écran. Donc Hitchcock et de Broca c'est fait, le suivant sera Ernst Lubitsch. Lorsque le comédien Yann Kerbec qui joue Hamlet est dérangé dans son monologue par une spectatrice qui sort de la salle… même gag que dans TO BE OR NOT TO BE. On remarquera sur scène, en figuration, les quatre Droogs de Kubrick d'ORANGE MÉCANIQUE.

Vous aurez compris que ce CRIME DU TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon est une comédie policière qui donne dans l'hommage, ou plutôt bouffe à tous les râteliers. De quel crime parle-t-on ? On reprend… François Tarnowski est écrivain, marié à Colette Courreau, prof de cinéma à la Sorbonne et spécialiste d’Hitchcock. Ben voyons... Ils reçoivent une invitation de leur nouveau voisin Yann Kerbec, comédien, qui compte sur le bouche à oreille du quartier pour remplir la salle où il joue Hamlet. Une pièce co-produite avec sa femme. Un soir, depuis sa fenêtre (sur cour) Colette surprend une dispute chez les Kerbec. On ne s'y lance pas que des injures, des statuettes en marbre aussi. Obnubilée par le film FENÊTRE SUR COUR, Colette se persuade d’avoir assisté à un crime et entraîne son romancier de mari dans une enquête.

Au début Colette est sapée comme Diane Keaton, gilet et cravate, et forcément on se souvient du merveilleux MEURTRE MYSTÉRIEUX A MANHATTAN de Woody AllenKeaton entrainait Woody dans une enquête, l’hypothétique meurtre de sa voisine… Ca commence à faire beaucoup, Bezançon ne sera pas nominé pour le scénario original.

Entre autres soucis, cette intrigue minimaliste, totalement recopiée, dont on connaît donc la fin. Car Bezançon n’a même pas fait l’effort de nous surprendre, de justement prendre le contre-pied d’Hitchcock. Dans une séquence, Colette se rêve interviewer Hitchcock. C’est tourné en noir et blanc, avec un sosie d’Alfred, ou de l'IA. Elle lui demande d’expliquer la notion de suspens à travers FENÊTRE SUR COUR. Un cour théorique qu’on entend en voix off pendant la scène où Colette et François fouillent l’appartement de Kerbec. On ne compte plus films qui reprennent des plans hitchcockiens, c'est même devenu un adjectif.  Mais là c’est complètement con, bêtement scolaire, et cela desserre la scène, puisque nul suspens, et la mise en scène de Bezancon est cent coudées en dessous de celle d'Alfred.  

Le film est concentré sur quatre personnages, le couple de détective amateur, le comédien et sa femme (ah oui, on nous refait aussi le coup de VERTIGO). Un autre couple de voisins n'a pas d'utilité en soi dans l'intrigue. Donc pas trop de suspens quant à l’identité du meurtrier. Que Guillaume Gallienne joue avec de tels gros sabots, autant lui tatouer « coupable » sur le front tout de suite. 

Si Gilles Lellouche nous fait sourire parfois (les gadgets foireux d’agent secret qu’il achète !), il ne se force pas trop, honore le contrat, gêné par la piètre partition qu'on lui donne. Laetitia Casta ne sait pas s'y prendre, mal dirigée, peu habituée au registre de la comédie, elle est juste mauvaise, et énervante à citer toutes les cinq minutes « Hitchcock ceci, Hitchcock cela ». Comme dans cette tentative d’expliquer ce qu’est un Mc Guffin, qui a compris quelque chose ? C’est pourtant simple, chez Hitchcock le Mc Guffin est un élément du scénario qui fait courir les personnages, et donc les spectateurs, mais qui n’a aucun importance en termes d’intrigue. Un leurre, un piège à con : le trafic d’uranium dans NOTORIOUS (cela aurait pu être de l’or, on s’en fout) les microfilms de LA MORT AUX TROUSSES*, quelqu’un peut me dire ce qu’on lit dessus ? On n’en sait rien, on s’en fout.

A l’actif de Rémi Bezançon - à qui on doit le très réussi LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE (2008) - une mise en scène alerte, des cadres soignés, un format scope bien exploité, un tournage en studio, à l’ancienne. Mais ça ne suffit pas... 

Ce film rappelle LE PARFUM VERT (2022) de Nicolas Pariser, autre tentative de refaire une comédie policière dans le style bédé, 50’s, de Broca / Hitchcock, clins d’oeil à gogo, et qui se prenait aussi les pieds dans le tapis. Quand on connaît et admire l’oeuvre et le style d’Hitchcock, ce film pouvait paraître rigolo, mais les allusions sont lourdes et redondantes, ce ne sont pas des perches mais des troncs de séquoia qui sont tendus. Si on ne connaît pas l’original avec James Stewart, ce sera l’occasion à certains de le découvrir.

Le problème est moins que ce CRIME soit mauvais, mais qu'il soit gênant.

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* Hitchcock va plus loin dans son film, puisque l'explication à propos des microfilms est inaudible. La scène se passe sur un tarmac, le bruit d'un moteur d'avion couvre (volontairement) le dialogue !  


couleur - 1h45 - format scope 1:1.39 

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